Blue Flower

 

Un nom pour un autre, de Jhumpa Lahiri, 2006, Editions Laffont, 355 p., 22 €.

The name sake, 2003, Etats-Unis, traduit de l’anglais par Bernard Cohen

 

Jhumpa Lahiri est née à Lahore, mais elle a vécu en Amérique  comme son héros. Son roman Un nom pour un autre raconte l’histoire d’une famille bengalie et plus particulièrement l’histoire du fils de la maison. Le roman entier s’articule autour du thème de l’acculturation-ce terme signifie l’adaptation d’un être humain à une culture étrangère avec laquelle il est en contact (dict. Le Robert).  On constate que certains, surtout s’ils sont jeunes, auront des facilités à s’intégrer. D’autres vivront cette situation comme un échec.

À Calcutta, un jeune couple bengali se marie dans la stricte tradition indienne. Les jeunes gens appartiennent à des familles aisées, cultivées. Ashoke a entrepris de bonnes études à l’institut technique de Boston. Avec Ashima, il retournera vivre aux Etats-Unis et il faudra beaucoup de courage à la toute jeune femme pour surmonter son désarroi auprès d’un  mari toujours absent qu’elle connaît à peine. Elle n’essaie pas de s’adapter, elle porte le sari, mange indien, résiste à l’assimilation dans sa nouvelle solitude : « elle boude, elle dort et lit et relit les cinq romans bengalis qu’elle traîne avec elle ».

Heureusement elle va petit à petit rencontrer quelques femmes bengalies; elles vont s’entraider, se retrouver et reconstruire ensemble un peu de leur vie indienne. Plus tard enfin Ashima mettra au monde un fils et les parents attendront  avec une joie impatiente la lettre de la grand mère qui a la charge de nommer l’enfant. La lettre n’arrivera jamais. Le papa décide alors de lui donner ce nom étrange de Gogol qui n’appartient ni à l’Inde ni à l’Amérique…..

Pourquoi ? Le lecteur le découvrira lui-même et le bébé n’en connaîtra la raison qu’à l’âge adulte. Et désormais la vie de la famille va suivre son cours, une petite Sonia naîtra.

À la maison, Gogol est indien. Sa mère y veille scrupuleusement (elle s’est fâchée avec son fils qui  a osé appeler Home sa chambre d’étudiant), mais à l’extérieur le frère et la sœur sont américains : ils parlent anglais entre eux, s’habillent de tee-shirt, de jean, mangent des hamburgers, écoutent du rock et jouent au baseball, partent en Inde  même pour un court séjour, ils se sentent mal à l’aise et n’ont qu’une hâte : rentrer chez eux. Mais malheureusement  Gogol traîne comme un boulet son prénom dont il a honte et qui lui attire des interrogations auxquelles il ne sait répondre et des quolibets. Il n’ose même plus approcher les jeunes filles.

Plus tard cependant il va rencontrer et aimer Maxime (Max), une jeune fille américaine aux façons de vivre et de penser qui sont  à l’opposé des siennes. Libre de ses choix, elle invite GOGOL à partager sa vie ; ce sera dans la grande maison qu’elle occupe avec ses parents où chacun est respectueux de l’autre, tolérant, et Gogol se glisse avec bonheur  dans cette vie  harmonieuse où tiennent une grande place les arts, les livres, la nature. Et les deux jeunes gens sont si amoureux ! C’est le moment pour Gogol de se débarrasser de ce nom haï : désormais il s’appellera  Nikhil. Avec ce nom, il revêt une nouvelle identité, il est autre. Comme Max, il apprend à vivre l’instant, il apprend le bonheur. Et les pages de cette rencontre sont les plus belles du livre !

Mais voilà que le père de famille Ashoke meurt d’une crise cardiaque foudroyante. Le choc que ressent son fils est tel que sa vie va basculer et que le roman va retourner « du côté de l’Inde » ; envahi par un sentiment de culpabilité qui prend sa source dans ses origines qu’il avait enfouies au plus profond, il va abandonner Max qu’il aime pourtant. Il ressent cet amour et son adhésion totale à ce pays où il est pourtant né comme une trahison. Déstabilisé, il s’enferme dans une vie solitaire et terne.

Pendant ce temps Ashima sa mère veille avec le cercle bengali ; elle réussira à le marier selon ses vœux ; ce sera avec une Indienne du cercle. Gogol et Moushima  se rencontrent, paraissent se plaire, s’épousent. La jeune femme vit à l’occidentale, ignore l’Inde et malgré son mariage continue de courir les aventures. Gogol alerté mettra un terme à cette union. Il est clair que l’origine indienne de Moushima et les vœux comblés d’Ashima  n’ont pu donner à Gogol le bonheur escompté! Quel gâchis pour Gogol ! Max a refait sa vie, Gogol -Nikhil reste l’éternel perdant.

Est-ce la faute d’un vrai prénom qu’il n’a pas eu et derrière lequel  se dérobait sa vraie identité ? Il n’a su être ni Gogol ni Nikhil. Il n’a pu trouver en lui son Home , son chez-soi.

Le lecteur n’abandonnera  pas facilement ce long et beau roman qui fut dès sa parution un best-seller.

[-Éblouissant  - - -  -un livre rare –(NewYork Times)]

[-Jhumpa Lahiri transmet avec une remarquable sensibilité l’inconfort de se sentir autre dans un monde où l’on aspire à vivre (Publishers Weekly, quatrième page de couverture )]

 

Noëlle Deler, La Lettre du CIDIF.