Blue Flower

Vanity Bagh

 

par Anees Salim, roman traduit de l’anglais (Inde) par Eric Auzoux      

Actes Sud, 2015, 272 pp.

 

 

Le talent d’un jeune écrivain nous emmène à Vanity Bagh, quartier musulman d’une ville à majorité hindoue, et nous fait découvrir, à travers l’imaginaire naïf et débordant d’un jeune détenu, l’univers d’une enfance et d’une adolescence qui, avec les yeux du souvenir, devient le paradis perdu.

Présentée ainsi, l’œuvre doit paraître a priori peu tonique, pleine de plainte et de nostalgie. Et pourtant non ! Il s’agit d’un livre particulièrement bien construit, rempli d’un humour ravageur qui tient le lecteur en haleine dans une histoire d’une tonalité burlesque alors qu’elle raconte un quotidien peu engageant et sans grandes perspectives.

Un groupe de six adolescents de Vanity Bagh crée une « bande », dénommée 51/2  car l’un des membres ne peut compter pour un puisqu’il est muet, et passe son temps à rêver d’actions aussi héroïques qu’illégitimes. Des petits Pieds Nickelés qui ne feront jamais rien d’extraordinaire et qui se feront avoir de façon exemplaire par de vrais malfrats terroristes. Le temps passe essentiellement à fumer et à visionner des vidéos porno en tachant d’éviter le regard soupçonneux de l’iman, qui est le père du narrateur.

Vanity Bagh, quartier musulman de la ville de Mangobagh, jouxte le quartier hindou de Mehendi. Mehendi est la zone de tous les dangers pour les jeunes de Vanity Bagh où, curieusement les prénoms des enfants résonnent de noms de figures politiques du Pakistan. Le sentiment d’appartenance nationale n’est évoqué que de façon indirecte par l’histoire du drapeau de l’Union indienne que l’iman a décidé, pour montrer le civisme du quartier, de lever devant la mosquée le jour anniversaire de l’indépendance, mais, curieusement, à chaque fois la femme de l’iman, la mère du narrateur, a estimé qu’il avait fallu mettre le drapeau à la lessive et les couleurs ne furent jamais levées.

Au fur et à mesure qu’il évoque sa vie passée, Imran, le narrateur, découvre que son histoire se trouve écrite sur les pages vierges des cahiers dont il s’occupe pendant son travail carcéral consacré à la reliure. La mémoire est tout ce qu’il reste à notre jeune détenu d’une période où l’avenir était plus que flou, alors que maintenant il n’est même pas envisageable.

L’auteur a organisé son livre avec habileté. Le récit des actes de la bande des 51/2, souvent désopilant, est parsemé, tout au long du texte, de ces citations que l’on trouve normalement en exergue des chapitres et qui font référence à des mots de gens célèbres mais aussi à des personnages que Imran n’avait rencontrés que dans son quartier ou au cinéma.

Nous voudrions faire partager le plaisir procuré par la lecture de ce livre qui, par la grâce de la fiction, nous rappelle notre humaine condition : pourquoi sommes-nous ce que nous sommes ? pourquoi appartenons-nous à une communauté plutôt qu’à une autre ? pourquoi des limites et des frontières entre quartiers ? Pourquoi ? Eternel questionnement de toute bonne littérature.

Bonne lecture.

                                                                                                                  Roland Bouchet

 

[Vanity Bagh est le deuxième roman d’Anees Salim. Ce livre a valu à son auteur le Hindu Prize for Best Fiction 2013, prix décerné par le grand quotidien The Hindu.]