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Historien, Sanjay Subrahmanyam (photo) enseigne à Los Angeles et à Paris – au Collège de France. Il est le père de la formule « histoire connectée », qui définit une démarche devenue centrale dans la discipline. Et dont il montre la richesse dans « Leçons indiennes ».

Historien, Sanjay Subrahmanyam (photo) enseigne à Los Angeles et à Paris – au Collège de France. Il est le père de la formule « histoire connectée », qui définit une démarche devenue centrale dans la discipline. Et dont il montre la richesse dans « Leçons indiennes ». MAURICE ROUGEMONT/OPALE

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« Parfois, on me classe comme historien américain, mais je trouve ça très étrange », explique Sanjay Subrahmanyam, en coulisse d’une rencontre à la librairie Ombres blanches de Toulouse. Il n’est pas pour autant un « historien indien », même s’il s’amuse de l’expression américaine que l’on pourrait ainsi traduire : « On peut retirer l’homme de l’Inde, mais pas l’Inde de l’homme. » Son parcours intellectuel a été à l’image de l’histoire mobile et connectée qu’il pratique, et dont témoigne son nouveau livre, un recueil de textes d’origines diverses, Leçons indiennes. Après avoir été formé en Inde, puis avoir étudié et enseigné dans de nombreux pays, il partage désormais son temps ­entre les Etats-Unis, où il est professeur d’histoire moderne à l’université de Californie à Los Angeles (UCLA), et Paris, où il est professeur invité au Collège de France.

A la fin des années 1990, alors qu’il est sollicité pour participer à un colloque d’histoire comparée, Sanjay Subrahmanyam accepte l’invitation tout en écrivant, avec le goût de la controverse qui le caractérise, « une contre-proposition pour démontrer que l’organisation de ce colloque [est] absurde ». De là naîtront un article précurseur, « Connected Histories » (1997), et la formulation d’une démarche, l’histoire connectée, qui croise les préoccupations de nombreux historiens de l’époque : élargir les horizons géographiques en évitant l’européocentrisme, dépasser les cadres nationaux, penser une histoire du monde à partir des connexions et des relations – pacifiques ou violentes – au sein d’entités politiques ou économiques hétérogènes (des empires, des océans ou des compagnies commerciales, par exemple…) Ainsi Sanjay Subrahmanyam est-il devenu l’un des interlocuteurs essentiels du débat contemporain sur l’histoire globale, en particulier tel qu’il s’est dessiné en France.

Né en 1961, issu d’une famille de bureaucrates, l’historien grandit en Inde du Nord et fait ses études à la Delhi School of Economics. Il y prépare une thèse consacrée au commerce dans l’océan Indien au début de l’époque moderne. Aux archives de Goa, il rencontre l’historien britannique Geoffrey Parker, biographe de Philippe II d’Espagne et spécialiste d’histoire militaire : « Je pensais que, comme moi, il était thésard… mais il avait déjà publié cinq livres ! » De leurs conversations, il comprend vite que son intention de se concentrer sur les sources portugaises est trop exiguë et qu’il lui faut au contraire élargir ses compétences linguistiques pour pouvoir multiplier les fonds documentaires. Certes, l’éducation qu’il a reçue facilite les choses : « A l’âge de 5 ou 6 ans, je pratiquais trois langues : le tamoul, langue parlée à la maison, l’hindi, qu’on parlait avec les amis, et l’anglais, qu’on utilisait à l’école. »

Un regard polycentrique

Et ainsi Subrahmanyam est-il aujour­d’hui présenté comme l’historien polyglotte par excellence. Ces déplacements d’un continent ou d’un univers linguistique à l’autre ont façonné une voix originale, « dedans et dehors ». Nourri du refus de tout « nombrilisme méthodologique » et « d’une histoire régionale enfermée sur elle-même », il porte un regard polycentrique sur les enjeux de la recherche. Il s’inquiète, par exemple, de l’actuel mouvement de repli sur l’histoire nationale dans les universités nord-américaines : « Je crains fort que, dans les années à venir, on revienne à une vision du monde selon laquelle les Etats-Unis contiennent tout, toutes les populations du monde, et qu’il serait inutile d’aller chercher ailleurs. » En revanche : « Peut-être un peu naïvement, j’ai moins peur pour la situation en Europe. » Quant au contexte indien, son constat est plus sévère. Dans les universités du pays, quasiment tous les chercheurs ont choisi d’étudier l’histoire de l’Inde, et c’est encore la colonisation britannique qui concentre l’essentiel de l’attention. Pour les périodes plus hautes, le dénigrement de l’héritage de l’Empire moghol (1526-1857) est encore trop fréquent, avec le lieu commun de « l’Inde classique, dorée et heureuse, opposée à l’Inde musulmane, noire et horrible, qui alimente toujours le discours public ». Que ce soit face à ses étudiants américains issus de la diaspora indienne, dans ses comptes rendus pour la London Review of Books ou ses interventions souvent polémiques dans les grands quotidiens indiens, Subrahmanyam croise le fer avec cette histoire nationaliste nourrie de préjugés. Et s’il considère avoir un rôle politique à jouer, c’est « plutôt en Inde », où il intervient régulièrement dans les débats.

La Grande-Bretagne reste relativement absente du récit qu’il fait de son ­itinéraire. Il esquive sa « mauvaise expérience » à Oxford, un environnement un peu « vieux jeu » et « conservateur » où il a enseigné pendant deux ans. Le pays occupe pourtant une place importante dans la mémoire familiale. Son grand-père, né au début du XXe siècle et devenu fonctionnaire colonial, « aimait beaucoup les Britanniques », mais il avait été consterné par son voyage en Angleterre, au début des années 1970, « choqué par les hippies », dont il avait dit qu’ils n’avaient « rien à voir avec les vrais Britanniques qui avaient conquis l’Inde ». D’une déception l’autre, même si pour des raisons différentes, à deux générations de distance.

C’est sans doute en France que les propositions méthodologiques de Subrahmanyam ont trouvé le plus d’écho. ­Accueilli à l’Ecole des hautes études en sciences sociales (EHESS) pour ses recherches postdoctorales, il y a ensuite enseigné à partir du milieu des années 1990. C’est là qu’il a rencontré Serge Gruzinski, avec qui il a animé un séminaire, et des historiens aujourd’hui disparus, tels Jean Aubin (1927-1998) ou Denys Lombard (1938-1998), qui ont eu une influence majeure sur lui. « Malheureusement, en France, en ce moment, je pense que j’ai plus de rapports intellectuels avec les morts qu’avec les vivants », déclare-t-il, implacable.

Sanjay Subrahmanyam refuse le « mythe de l’auteur seul, du héros », et insiste sur la nécessité d’écrire les livres à plusieurs. « Si vous me demandez quels sont mes meilleurs livres : surtout ceux que j’ai écrits avec d’autres », car c’est en multipliant les compétences que les recherches trouvent leur qualité. Seul ou en collaboration, il est l’auteur d’une œuvre importante, dont certains ouvrages ont été traduits en français, telle sa passionnante biographie de Vasco de Gama (Alma, 2012), où il s’attaque au mythe du grand explorateur.

Sa définition du projet de l’histoire connectée s’est affinée et, invité par le public et les nombreux étudiants venus l’écouter à le définir, il insiste sur la nécessité de continuer à « briser les frontières habituelles » pour « aller regarder là où personne n’a voulu regarder ». En laissant de côté la « nation », souvent artificielle et peu pertinente pour les périodes antérieures au XIXe siècle, il faut se départir des conventions historiographiques spatiales ou temporelles tout en prenant garde de ne pas banaliser le projet : « Dès que l’histoire connectée devient une histoire conventionnelle, alors il faut trouver autre chose. » Sanjay Subrahmanyam aime les discordes intellectuelles et n’est pas avare de ses jugements. Dans Leçons indiennes, avec humour et parfois férocité, il raconte ses expériences d’enseignement et de recherche, s’amusant des effets de décalage entre un milieu académique et un autre. C’est la richesse de son propos d’historien, comme d’intellectuel engagé dans le débat public. Un style, une écriture et une pensée qui font se rencontrer des points de vue et des héritages, prenant souvent le lecteur à contre-pied et l’obligeant à penser sans paresse.

 

Le sens de la controverse

« A partir de l’Inde » : c’est ainsi que Sanjay Subrahmanyam avait proposé à son éditeur français de traduire le titre de cet ouvrage qui rassemble une vingtaine de textes écrits depuis le début des années 2000 pour des magazines ou des quotidiens indiens et ­européens.

Certains relèvent de l’exercice autobiographique, retour sur son parcours, à partir de l’Inde justement, vers le Portugal, la France et les Etats-Unis, et ­récits d’expérience qui restituent et racontent son itinéraire intellectuel. Plusieurs chapitres s’attachent davantage à définir le contenu et les présupposés méthodologiques de sa démarche d’historien, tout en prenant part aux débats contemporains, en Inde en particulier, en articulant l’histoire avec les enjeux d’actualité qu’elle ­alimente.

Enfin, sont également réunis des comptes rendus de romans et de biographies, dans lesquels Subrahmanyam joue sur les ­décalages entre histoire et litté­rature pour produire des critiques souvent rafraîchissantes. Avec beaucoup d’ironie et un sens de la controverse, l’auteur offre un propos vif et original, tant dans sa forme que dans son contenu. Il fait ainsi partager ses plaisirs de lecture comme ses irritations intellectuelles, et éclaire la pensée qui encadre son œuvre d’historien.

 

Leçons indiennes. Itinéraires d’un historien. Delhi, Lisbonne, Paris, Los Angeles (Is Indian Civilization a Myth ? Fictions and Histories), de Sanjay Subrahmanyam, traduit de l’anglais par Jacques Dalarun, Alma, « Essai histoire », 354 p., 25 €.

Claire Judde de Larivière, Le Monde (des Livres) le 17 avril 2015

 

 

Extrait de « Leçons indiennes »

« Dans la même veine, des historiens indiens rejetteront parfois instinctivement le point de vue d’historiens anglais ou américains à cause de leur nationalité. Le pire de cela à présent, aux Etats-Unis, c’est quand des historiens d’origine indienne (qui ont grandi en Amérique) en viennent à prétendre qu’ils sont, en quelque sorte, mieux placés pour comprendre l’Inde en vertu de la réalité de leur ADN. Il n’y a absolument rien qui prouve que de tels individus maîtrisent les codes culturels mieux que d’autres et aucune raison qu’ils puissent mécaniquement lire ou interpréter un texte du XVsiècle en tamoul ou en télougou (…). Du côté du grand public, les choses sont plus complexes. Les gens sont souvent flattés par le fait qu’on vienne étudier “leur” histoire ou entrer dans “leurs archives” ».

Leçons indiennes, page 345