Blue Flower

Les Falaises de Wangsisina,

par Pavan K. Varma, roman traduit de l'anglais (Inde) par Sophie Bastide-Foltz,                            
Actes Sud, 2014, 236  pp.

 

Anand a la vie trépidante d’un avocat connu et talentueux, appartenant à la haute société de Delhi. Le stress constant de son travail, ses relations irritantes avec son meilleur ami, qui est aussi le vrai patron du cabinet auquel il appartient, sont-ils compensés par les soirées clinquantes de la capitale où chacun se doit d’être vu et de briller par les apparences de la richesse et de l’aisance avec laquelle il fréquente le gotha de la capitale ? Ce n’est pas évident. A l’occasion de l’une de ces soirées, Anand croit déceler une certaine complicité entre sa femme et justement cet ami-patron qui ne manque pas une occasion pour lui signifier que le patron prend souvent le pas sur l’ami.

Une autre préoccupation se fait jour dans le même temps : un douleur fulgurante lui traverse le ventre de temps à autre. Il repousse toujours à plus tard une consultation médicale, mais, finalement,  il doit être transporté d’urgence à la clinique où le Dr Khurana, une sommité dans son domaine et une bonne connaissance d’Anand, va assez rapidement diagnostiquer un cancer incurable et un espoir de vie de quelques semaines.

Tout un monde s’écroule : il a en même temps la confirmation de l’éloignement de son épouse et la perspective d’une fin de vie rapide dont seule la morphine atténuera les derniers tourments. Il exige de vivre ses derniers moments chez lui, passant l’essentiel de ses journées allongé sur son balcon à contempler la nature et le tombeau d’Humayun et à ressasser l’échec de sa vie qu’il avait crue presque réussie dans la compétition féroce de la nouvelle société indienne.

Mais le diagnostic était sinon erroné, au moins prématuré : deux autres oncologues de renommée mondiale, l’un à new York, l’autre à Mumbai, ne le confirment pas. Nouveaux examens, une opération chirurgicale et une convalescence. Plus qu’une convalescence, il s’agit d’une renaissance.

Anand décide de prendre du champ par rapport à sa vie professionnelle et sociale et de vivre autrement. A partir de ce moment, toutes les rencontres fortuites auront leur importance et leur signification. D’abord l’ambassadeur du Bhoutan croisé au tombeau d’Humayun qui va l’inciter à visiter son pays, puis Chimi, la nièce de cet ambassadeur et sa logeuse qui lui servira d’initiatrice à une vie si différente de celle qu’il avait connue jusqu’ici. La maison où il réside se trouve au dessus d’un cours d’eau en face des fameuses falaises de Wangsisina. La beauté du paysage, la sagesse des Bhoutanais et la fable locale donnent à ces murailles une sensibilité presqu’humaine. Cette communion avec la nature est un véritable éveil pour notre héros.

Ressuscité à la vie, Anand va connaître une sorte de seconde mort avant de vivre pour la première fois un amour exigeant et exaltant avec une Indienne venue dans un monastère pour fuir une grande déception. Ce passage de quelques mois devant les falaises de Wangsisina permettra un retour apaisé et heureux à Delhi où la vie s’accompagne de la joie et du bonheur rapporté du Bhoutan.

Nous connaissions Pavan K. Varma par trois de ses livres précédents traduits en français. Diplomate, Haut fonctionnaire, ambassadeur, l’auteur nous avait donné des radiographies percutantes de la société indienne d’aujourd’hui. Il s’agit ici de son premier livre de fiction et c’est un coup de maître. A travers les affres rapportées par Anand à la première personne, c’est toujours la nouvelle classe moyenne qui est analysée dans ses comportements quotidiens avec sa dureté et sa superficialité. Dans ce conte moderne, l’auteur fait un acte de foi dans les ressources de la civilisation indienne, y compris dans ses aspects bouddhiques, pour rétablir des équilibres fondamentaux dans la vie chacun. C’est un hymne à la vie et à l’amour que Pavan K. Varma nous donne ici, parsemé de vers traduits du sanskrit ou du ourdou et qui nous donnent l'envie d’en connaître un peu plus.

                                             Roland Bouchet, La Lettre du CIDIF, avril 2014