Blue Flower

Le Livre de Leela, par Alice Albinia, roman traduit de l'anglais par Myriam Bellehigue,
Actes Sud, 2014, 409  pp.

 

Un mariage indien n'est pas un événement important, c'est l'événement indien par excellence qui fait converger à un moment donné dans un même lieu tous les membres d'une famille dispersée à travers le pays et le monde entier. Le livre de Leela tourne autour du mariage de l'étudiant en biologie Ash, le fils de l'universitaire de grand renom Vyasa Chaturvedi, spécialiste de littérature sanskrite, avec Sunita, la fille de Shiva Prasad, un idéologue du parti hindouiste de droite. Union valorisante et presque inespérée a priori pour la famille Prasad : Shiva, qui a subi, il y a quelques années, une certaine humiliation dans une émission télévisée où il débattait avec le professeur Chaturvedi, sent bien que toute reconnaissance dans son milieu politique n'aboutira jamais à l'accession au parlement et encore moins à la présidence du pays à laquelle il estime que ses qualités le destinent normalement. Ce mariage n'est-il pas un tremplin pour redorer son blason dans le monde des politiciens auquel il appartient et qui ne lui marque pas la gratitude qu'il en attend ?

Bharati, la sœur jumelle de Ash interrompt son année universitaire à Londres pour assister au mariage de son frère. Il s'agit d'une forte personnalité, très libérée, loin des clichés classiques de la jeune fille indienne sage et soumise, mais pleine de dynamisme, de curiosité et de générosité. Elle fera venir à Delhi une amie d'études londonienne, Linda, dont la place dans cette œuvre est moins contingente qu'elle ne paraît au départ.

Quant à Sunita, la mariée, elle a un frère, Ram,  et une sœur, Urvashi. Pour son père dont elle était l'enfant préféré, Urvashi est devenue l'innommable, l'horreur absolue, la réprouvée, l'effacée de la mémoire familiale, car elle a épousé, par amour, un musulman. Elle est devenue Madame Ahmed ! De quoi ruiner la réputation de son père dans son milieu nationaliste !

Hari, le frère de Shiva, vit depuis vingt ans aux Etats-Unis où ses affaires florissantes lui ont donné une aisance financière que Shiva méprise, mais dont il profitera volontiers. Hari a pour époux la belle et mystérieuse Leela, le personnage éponyme de l'œuvre. Leela n'est jamais retournée en Inde et avait donné sa main à Hari à la double condition de ne jamais poser de question sur son passé et de ne pas lui demander de rentrer au pays. Hari a respecté scrupuleusement la volonté de sa femme, jusqu'à l'annonce du mariage de Sunita, sa nièce, avec Ash Chaturvedi.

Lorsqu'on aura cité le personnage de Pablo, jeune journaliste culturel, sympathique, curieux et astucieux, on aura pratiquement fait le tour des principaux protagonistes de ce livre. Il faut encore faire la connaissance de tout un monde parallèle, celui d'un quartier de Delhi créé autour du tombeau du saint Nizamudin séparé en parties Ouest et Est par un égout peu ragoûtant. Le professeur Chaturvedi et Sunita, la réprouvée de son père, vivent dans la partie Ouest de ce quartier. À l'Est vit dans des conditions difficiles une population dense de musulmans, jusque dans le cimetière. Les relations entre les deux quartiers existent, notamment pour le personnel de maison qui vient travailler chaque jour dans la partie Ouest, mais de part et d'autre les préjugés et les clichés sont tels que tout incident peut se transformer à tout instant en catastrophe.

Avec une habileté remarquable, Alice Albinia fait vivre tous les protagonistes dans leur vérité, leur liberté ou leurs contraintes sociales et nous donne une  spectrographie d'une certaine partie de la société indienne. Dans les événements qui se passent autour de cette période de mariage, les dialogues sonnent juste : le détachement un peu méprisant du grand intellectuel, le rabâchage de slogans de l'idéologue politicien borné, les insultes entre petites gens de religions différentes, le ton employé par le maître vis-à-vis du serviteur, par le policier vis-à-vis du suspect. Le livre de Leela dénoue toutes les intrigues et  énigmes avec un art consommé. La lecture en est un plaisir soutenu.

Mais l'auteur va plus loin que la simple narration d'événements passionnants en eux-mêmes, elle veut les replacer dans la psyché indienne en faisant référence à l'œuvre mythologique du Mahâbhârata que tous les Indiens connaissent depuis leur plus tendre enfance. Comme on sait, c'est le poème le plus long du monde : environ 200.000 vers ! Certains Hindous tiennent le livre pour sacré au titre de cinquième Veda ; le Mahâbhârata se termine d'ailleurs par ces vers : "sur le Dharma, l'Artha, Kama et Moksha, ce qui se trouve dans ce poème ne peut être trouvé nulle part, et ce qui n'est pas vu ici ne peut l'être ailleurs".  

Alice Albinia ne veut pas trouver des correspondances entre l'histoire qu'elle déroule sous nos yeux et le grand poème indien. Ce qu'elle veut nous dire, c'est que la globalité de cette œuvre peut conduire à un blocage des esprits et à un manque d'ouverture sur d'autres modes de pensée ou d'autres points de vue. Pour cela, elle en appelle à une opposition entre Vyasa, l'auteur auto-proclamé de l'épopée (et dont le nom est identique au premier protagoniste cité dans Le livre de Leela), celui qui dicte et le dieu Ganesh, qui, à l'aide de sa défense brisée, écrit sous sa dictée. Ganesh prend trois fois la parole pour nous dire comment il a introduit, sans que Vyasa s'en rende compte, des personnages qui prennent une place et une vie dont il n'est pas l'auteur. Ces personnages, ce sont deux sœurs particulièrement attachées l'une à l'autre, Meera et Leela. À sa première intervention dans le livre, Ganesh nous dit comment il a suivi ces sœurs à travers neuf avatars pour arriver à l'époque contemporaine et comment il a tout fait pour que son ennemi Vyasa ne parvienne pas à vaincre Leela, la bien-aimée du dieu à tête d'éléphant. Cette narration est un conte fort habile qui révèle, sans pédanterie, une fine connaissance de l'histoire de l'Inde.

Au-delà du plaisir que procure la lecture du Livre de Leela, il semble que l'auteur lance une réflexion sur la liberté (ou à la libération) qu'apporte l'écrit à une littérature de l'oralité, ce qu'était le Mahabharata à l'origine, car il est fort possible que l'intervention de Ganesh dans l'œuvre, soit assez tardive et corresponde, pour certains analystes, à l'époque où le bouddhisme s'est installé et répandu en Inde. La société brahmanique a réagi avec le succès que l'on sait : le bouddhisme s'est diffusé en Asie en étant pratiquement éradiqué de l'Inde. Mais le rôle de Ganesh dans le Mahabharata n'a pas été effacé et ne le sera jamais : d'abord, aucun Indien ne le permettrait, et ensuite, par son écriture, Ganesh a donné un sens à cette œuvre orale et collective qu'il était impossible d'explorer d'une seule traite. "En écrivant le Mahabharata, Ganesh fait advenir une nouvelle époque".

En s'aventurant sur ce terrain, Alice Albinia a peut-être pris le risque d'essuyer quelques critiques plus ou moins acerbes de la part de littérateurs fondamentalistes en Inde. En tous cas, elle connaît bien les fondamentaux de l'imaginaire indien et beaucoup d'aspects de la société indienne ; elle sait les décrire comme une véritable citoyenne de ce pays avec un bonheur d'expression qui ne fléchit jamais et qui laisse percer une grande confiance dans l'avenir malgré tous les problèmes présents.

Roland Bouchet, La Lettre du CIDIF, 22 avril 2014.

 

 

 

Alice Albinia qui est née à Londres en1976, a fait des études de littérature anglaise à l'université de Cambridge, avant de présenter un Masters à la "School of Oriental and African Studies" de Londres. Elle a travaillé pendant plusieurs années comme journaliste à Delhi et réside actuellement dans le Sussex.


Son précédent livre, publié en français en 2011, avait fait l'objet d'un compte rendu sur le site  du CIDIF :

Les Empires de l’Indus, l’histoire d’un fleuve, par Alice Albinia

 

 

 

Le livre de Leela