Blue Flower

Les plis de la terre, par Anuradha Roy, roman traduit de l’anglais (Inde) par Myriam Bellehigue, Actes Sud, 2013, 396 pp.

 

Jeune femme hindoue de Hyderabad, enfant unique choyée de ses parents et traitée en princesse par un père qui l'adulait, Maya s'est mariée selon son inclination avec un jeune chrétien ; et tout lien familial, pour son mari, Michael, comme pour elle, s'est trouvé définitivement rompu : se marier en dehors de sa caste c'est s'exclure soi-même de son milieu d'origine pour les rigoristes de tout bord. Le bonheur conjugal compense bien cette peine d'exclusion et la vie semblait légère lorsque Michael meurt accidentellement au cours d'un trekking dans l'Himalaya. Maya n'avait eu qu'une rivale : la montagne. Grâce au prêtre de la paroisse de Michael, Maya trouve une situation d'enseignante dans un établissement scolaire de Ranikhet, une petite ville himalayenne, à près de deux mille kilomètres de Hyderabad.

C'est ce séjour à Ranikhet, qui durera environ six ans, que retrace ce roman. Dans ce coin perdu, mais qui a tout de même une petite garnison militaire et quelques personnages hauts en couleurs comme Diwan Singh au passé politique prestigieux auprès d'un prince au moment de l'indépendance, Kundang Sing le directeur de l'hôtel, M. Chauhan, l'administrateur de la ville, Mlle Wilson la directrice de l'école catholique, tout un monde pittoresque et attachant nous est restitué par la narratrice, Maya. La période de deuil de cette dernière est en même temps celui d'une grande proximité et d'intimité aussi avec des gens qui vivent une communauté relativement harmonieuse de destin malgré les règles administratives, religieuses ou de castes quelquefois idiotes et toujours tatillonnes. La vie est difficile pour chacun, mais c'est la vie finalement qui gagne sur tous les stratagèmes de la société.

Cette fresque de Ranikhet est un véritable bol d'air pur et de bonne humeur. L'idiot du village a plus de bon sens que l'administrateur qui ne rêve que d'inscrire des slogans dans une cité qui compte une majorité d'illettrés ; l'amour donne une motivation et des ailes à celle qui se révèle plus maligne que ne pouvait le laisser supposer sa condition ; le comportement extravagant de Diwan Singh avec l'œuvre de sa vie et le mutisme avec lequel il garde son secret ; le politicien qui apparaît au moment des élections et qui remue des ressorts communautaires dangereux, mais, dieu merci, la période électorale n'a qu'un temps ; même les animaux semblent participer malicieusement à ce jeu qu'est la vie en société.

 Entre Diwan Singh et le général à la retraite qui regrettent les temps héroïques des débuts de l'Inde indépendante, mais qui en fait regrettent simplement leur jeunesse, et la jeunesse d'aujourd'hui qui a bien l'intention de se prendre en main, le Ranikhet du quotidien paraît un peu prosaïque, entre petitesses administratives, recherche de profits et d'estime, craintes de faux pas, etc. Drames, comédies, pantalonnades, mystères plus ou moins profonds, tout cela est décrit avec un bonheur d'expression qui a été rendu avec une grande qualité par la traductrice. Nous quittons ce livre avec le sentiment d'avoir vécu véritablement avec tous les protagonistes de l'histoire et de bien les connaître. C'est le génie de l'empathie de l'auteur de nous avoir communiqué ces sentiments et de nous avoir donné l'envie de faire la connaissance avec ce coin de l'Himalaya où la nature paraît donner un certain bonheur de vivre tant que l'homme saura la sauvegarder, ce qui n'est malheureusement pas gagné d'avance.

Roland Bouchet, La Lettre du Cidif, octobre 2013

 

 


 

Extrait :

                                                                                                                                             Un matin, M. Chauhan repéra Puran en train d'attacher sa vache à l'un des pylônes métalliques sur lesquels une pancarte était accrochée. M. Chauhan abandonna la protection de son parapluie pour saisir la corde des mains de Puran. Il tambourina sur la pancarte avec sa canne :

- Pas ici. Pas ici ! Pas de vache ici ! hurla-t-il.

Il faisait un tel raffut avec sa canne sur le métal que Gappu Dhobi sortit précipitamment de chez lui pour voir ce qui se passait. M. Chauhan jeta la corde à la figure de Puran avant de reprendre ses invectives :

- Pas ici, espèce d'idiot analphabète. Tu vas avoir une amende ! On va t'arrêter.

Duran prit peur et s'enfuit tel un animal effarouché. Depuis que les hommes de Chauhan avaient fait brûler ses chaussures du stock de l'armée, il portait des sandales en plastique. Ses chevilles dénudées, couvertes de sangsues affamées, saignaient. Il perdait ses sandales sur la pente glissante. Il plongea parmi les hautes herbes et disparut peu à peu dans un vallon qui abritait, au sein d'une végétation luxuriante, des orties, des serpents, des scorpions et toujours plus de sangsues. Puran était bien trop paniqué pour se soucier de tout ça. Ses chèvres et ses vaches le suivirent dans ce vallon, qui se trouvait être précisément une zone décrétée interdite par M. Chauhan. Ils piétinèrent de leurs sabots plusieurs jeunes arbres que les employés avaient plantés la semaine précédente.

Lorsque l'administrateur rentra chez lui un peu plus tard, ruisselant et exaspéré, et que Mme Chauhan lui demanda, d'une voix pleine de sollicitude : "Mais pourquoi es-tu trempé jusqu'aux os ?" il rétorqua en hurlant :

- En accomplissant mon devoir ! C'est en accomplissant mon devoir que je me suis trempé jusqu'aux os !

Il avait oublié de retirer ses chaussures crottées à l'entrée. En se dirigeant vers la chambre et en extirpant sa chemise mouillée de son pantalon serré, il salit un tapis tout neuf. Son épouse jeta un œil à la traînée de boue et se frappa le front d'un air furibond :

- Hou là la ! Qu'est-ce que j'ai dit ? On ne peut plus parler de quoi que ce soit dans cette maison, même d'un sujet anodin.

Elle téléphona à sa sœur qui habitait à Lucknow pour lui raconter ses malheurs :

- Ce travail le stresse énormément. Jour et nuit, jamais il ne se défend, pas même pour quelques instants. Et maintenant, il va falloir que je t'envoie ce tapis pour que tu l'apportes à nettoyer. Aucun pressing ici, ni même à Haldwani, n'a jamais vu un vrai tapis de Cachemire.

… pages 248-249