Blue Flower

Sonia Faleiro, Bombay Baby,

reportage littéraire traduit de l’anglais par Eric Auzoux, Actes Sud, 2013, 301 pages.

 

Sonia Faleiro est une journaliste de talent. D’une enquête effectuée dans certains milieux interlopes de Bombay elle a fait cette narration saluée comme une grande réussite par la presse britannique et récompensée par un collectif d’ONG indiennes “pour son action en faveur de la justice sociale“.

Une chose est certaine : il a fallu de fortes qualités humaines à l’auteur pour entrer dans la confiance et l’intimité de Leela, une “gagneuse“ de l’un des dance bars de Bombay et être admise dans les confidences de ses collègues et de sa mère. Nous faisons ainsi connaissance avec un monde de la vie nocturne de la capitale économique de l’Inde où se côtoient prostituées, entraîneuses, petits et grands malfrats, l’argent facilement acquis et aussi vite dépensé, et tout cela sur un fond de musique bollywoodienne et de rêves d’une vie pleine de richesse et de glamour.

Chaque personnage rencontré par Sonia Faleiro pourrait faire l’objet d’un roman, mais il ne s’agit pas là de fiction. C’est la réalité, et une réalité poignante de petites gens de la basse classe moyenne où le viol à l’intérieur de famille et la “vente“ ou la “location“ des filles très jeunes par le père à des supérieurs ou des créanciers semblent des pratiques assez courantes. Sans parler des coups et corrections donnés par les parents ou les frères.

C’est de cet enfer familial dont certaines filles s’affranchissent en fuyant vers la grande métropole où elles risquent de plonger dans la prostitution ou, si elles ont le talent nécessaire, deviendront danseuses de ces dance bars, échappant ainsi, tout au moins à leurs propres yeux, au statut de catin.

Toutes ces vies sont exposées avec tant d’habileté que le qualificatif de “reportage littéraire“ accolé au titre du livre paraît amplement justifié. Mais il a fallu certainement plus que de l’habileté de la part de l’auteur pour écrire ce livre ; tout en gardant la distanciation nécessaire, l’auteur fait preuve d’une humanité bienveillante pour toutes les personnes rencontrées.

Bombay Baby est divisé en deux périodes : janvier 2005 et septembre 2005. Entre ces deux dates, le gouvernement du Mahārāshtra a pris la décision, annoncée depuis longtemps, de fermer les dance bars. Cette décision, que les intéressés ne croyaient pas vraiment possible, a “cassé“ l’univers d’un monde que l’on estime à 75.000 personnes pour la seule ville de Bombay. Une mesure de “moralisation“ qui a précipité vers le bas toute une population qui se considérait supérieure au milieu qui l’entourait.

Dans la première période, nous faisons connaissance avec tous les acteurs rencontrés par l’auteur. Leur passé est reconstitué et leur vie de tous les jours rapportée avec les joies, les peurs et les tragiques événements qui les accompagnent. Dans la seconde période, notre journaliste a eu beaucoup de difficultés à retrouver Leela comme si cette dernière fuyait une réalité nouvelle qu’elle ne pouvait vivre que comme un échec. Une fois retrouvée, Leela fait encore la preuve de vouloir s’en sortir. Y croit-elle vraiment ? La solution qu’elle choisit lui permettra-t-elle de s’en sortir ? Les perspectives tracées par un intermédiaire méprisable sont peut-être, hélas, plus probables que les rêves auxquels elle veut se raccrocher.

La truculence des dialogues, la description des gens et des lieux font une rédaction particulièrement réussie. On n’abandonne pas la lecture en cours de route. Un grand livre.

 

Roland Bouchet, La Lettre du CIDIF le 30 avril 2013.