Blue Flower

Mahasweta Devi

Le Char de Jagannath et autres nouvelles,

traduction du Bengali par Claude Basu, Actes Sud, novembre 2012.

 

Indiennes, Rudali et autres nouvelles,

traduction du bengali par Marielle Morin, Actes Sud, 2004,

réédition dans la Collection Babel, novembre 2012.

 

Les derniers jours de l’année 2012 ont plongé la société indienne dans la stupeur et dans la colère. La mort d’une jeune étudiante à la suite d’un viol collectif dans un bus de New Delhi a suscité des manifestations que les autorités ont eu du mal contenir et dont elles n’ont peut-être pas immédiatement apprécié la prise de conscience qu’elles révélaient.

Il est toujours difficile de porter des jugements sur les comportements d’une société, surtout lorsqu’on appartient à cette société. Et pourtant, Mahasweta Devi, auteur d’une soixantaine de romans, dont le fameux La Mère du1084 lui a valu une notoriété internationale, a consacré son œuvre à dénoncer les rapports de domination qui structurent la société indienne et notamment la place (ou la non-place ?) de la femme dans ce pays traversé par tant de soubresauts et de contradictions.

Dans ces deux livres édités par Actes sud, Mahasweta Devi nous donne, sous la forme de nouvelles, une collection de tranches de vie dans toutes les classes de la société indienne où le rôle actif ou victimaire de la femme est central. Comment faire sa place dans la vie familiale, puis conjugale, lorsque l’on est femme ? Toujours jugée par tous, et souvent en mauvaise part, pour ses agissements, même les plus nobles, comme une atteinte à « ce qui ne se fait pas », alors qu’a priori les agissements de l’homme, le père ou le mari, ne sont pas fustigés car ils sont le fait de l’homme, le seigneur et maître tout puissant chez lui.

Toutes ces histoires pourraient être misérabilistes, et certaines le sont, mais elles manifestent aussi l’habileté et la ruse féminine pour survivre et même réussir dans un monde où le rôle de la femme est d’abord une charge pour sa famille qui devra l’élever pour le bénéfice de sa future belle-famille où, ensuite, elle risquera fort d’être considérée comme un renfort de main d’œuvre et un élément de souffre douleur. Comme le dit la chanson :

Petite fille perdue qui n’avait pas le choix

Vouée à la mort, vouée à un mari.

Ce regard pessimiste sur la condition féminine où le mariage est assimilé à une mort constitue un élément dramatique de plusieurs nouvelles. Cependant certaines histoires font ressortir la force de caractère que peuvent manifester des femmes dans des situations difficiles, telle cette musulmane récupérant son mari qui l’avait stupidement répudiée en lui évitant de passer par un nouveau mariage et une nouvelle répudiation ! L’ironie et l’humour ne manquent pas dans ces histoires où la tragédie est partout présente.

Dans la mesure où ces livres de Mahasweta Devi peuvent être pris en partie pour une analyse sociologique, il convient de bien préciser que le monde décrit est d’abord celui du Bengale occidental surpeuplé et proche du Bihar où les fœticides entraînent un tel déséquilibre entre le nombre d’hommes et le nombre de femmes que l’on assiste à un véritable trafic de jeunes filles, enlevées ou achetées, en vue de mariage ou de prostitution. Plusieurs nouvelles font allusion à cette situation.

Pour comprendre la condition de la femme en Inde en ce début du XXIe siècle, Mahasweta Devi est un excellent guide. Au moment où les incidents dramatiques de New Delhi font prendre conscience au pays d’une situation insoutenable, ces deux livres sont la preuve que les problèmes de fond étaient bien compris et méritent d’être médités.

 

 

Roland Bouchet, La Lettre du CIDIF, le 4 janvier 2013.