Blue Flower

Kunzang Choden,

Histoires en couleurs

nouvelles traduites de l’anglais (Bhoutan) par Sophie Bastide-Foltz, Actes Sud, 2012, 201 pp.



Le Bhoutan, ce petit pays de l’Himalaya, limitrophe de la Chine et de l’Inde du nord-est, s’est entrouvert au monde, mais reste encore, pour beaucoup d’entre nous, lointain et peu connu sinon pour avoir institué, à la place du produit national brut (PNB), la notion du bonheur national brut (BNB) qui mesure le niveau de bonheur de ses habitants et non pas celui de la richesse de ses citoyens. Voici un livre qui, en 14 nouvelles, nous fait entrer dans le quotidien d’une population, certainement bien mieux que ne pourraient le faire les quelques touristes étrangers admis dans ce royaume de collines et de hauts sommets.

Kunzang Choden[1], que nous connaissons déjà pour son Cercle du Karma, fait vivre ici les femmes d’un village d’où les hommes, sans être tout à fait absents, sont peu présents, beaucoup étant partis travailler pour la journée dans les champs ou pour de longues périodes dans d’autres régions du pays ou à Timphou, la capitale, de façon à apporter un appoint financier au ménage. L’auteur raconte avec simplicité, sans emphase ces vies de femme où le travail est très dur et où la gratitude masculine des maris ou des enfants n’est pas chose courante. Mais il n’y a aucune plainte, aucune rancœur et les aléas de la vie semblent acceptés avec équanimité, comme si l’important consistait à assurer avec ténacité son devoir d’état.

Toutes ces histoires pourraient laisser penser que ce village, sans doute emblématique du royaume, existe dans une vieille permanence de condition, promise elle-même à un avenir certain. Cependant, de petits signes marquent des craquements dans la société. Tout d’abord, la télévision est entrée dans certaines maisons et avec elle une vision du monde et le rêve d’une vie d’un autre genre. Le voyage en autocar pour Timphou est encore rare, mais il a lieu pour visiter de temps à autre les membres de la famille qui s’y sont installés. L’éblouissement d’une jeune fille pour les danseuses vues à la télévision pousse cette dernière, lors d’un séjour dans la capitale, à se faire placer un anneau dans le nombril. De retour dans son village, elle aura son moment de gloire car tout le monde veut voir l’anneau. Et le travail quotidien reprend avec ses contraintes : anneau au nombril et ongles vernissés, il faut bien remuer le fumier avec ses mains. Il n’y a rien de changé.

Tous les enfants vont à l’école, mais les filles en sont retirées, plus souvent que les garçons, pour aider ou remplacer dans les lourdes tâches domestiques une mère malade ou décédée. Voilà une jeune femme qui a dû interrompre très tôt l’école ; elle fantasme sur la vie d’une amie du village qui a fait tout son cursus scolaire et qui, maintenant, travaille chez un employeur, ce qui lui a permis d’acquérir un poste de télévision. C’est devant ce poste, pendant une coupure d’électricité, qu’elle demande à son amie comment est la vie dans son travail professionnel. La réponse, pas très éclairante, n’enlève pas la part de rêve de la jeune femme, mais l’amie, si elle reconnaît sa chance d’avoir été à l’école et d’avoir obtenu un travail, insiste sur le fait que, chaque soir, à son retour à la maison, elle doit assumer toutes les tâches domestiques. Est-ce vraiment un changement ?

Et pourtant, tout change imperceptiblement. La fierté de cette mère dont le fils est à l’université et la question naïve de ses voisins : « Mais, dis-moi, une fois qu’on sait lire et écrire, que reste-t-il à apprendre ? » soulignent la difficulté pour certains villageois à saisir ce qui se modifie dans la société.

La dernière nouvelle, histoire éponyme du livre, est une parabole sur la perte irrémédiable que ressent la communauté lorsque la teinturière particulièrement experte du village perd la raison et, avec sa mémoire, le trésor de son art : « Et là, ils eurent conscience d’avoir perdu quelque chose qu’ils ne retrouveraient jamais. »

Avant de refermer ce livre, il est bon de relire la première histoire qui est, en fait, un exergue, où l’auteur rappelle sa première rencontre de petite fille avec une autre civilisation et sa réaction naturelle de défense. « Bon nombre d’entre nous n’ont pas conscience qu’en adoptant des pratiques issues de cultures dominantes, nous y gagnerons un peu, mais nous y perdrons aussi peut-être beaucoup. »

Toutes ces nouvelles apportent, avec ces portraits de femmes bhoutanaises aux caractères si attachants dans leur simplicité et leur force, une occasion de réflexion sur la destinée des communautés humaines lointaines, mais aussi sur celle des nôtres.

 

Roland Bouchet, La Lettre du CIDIF, juin 2012.



[1] Un compte rendu a été publié dans la Lettre du CIDIF n° 37 de novembre 2007. Le cercle du karma, de Kunzang Choden