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David Annoussamy, La littérature tamoule, un trésor inconnu, Editions Kailash, 2011, 265 pp.

 

 

Si M. David Annoussamy est bien connu pour ses ouvrages sur l’histoire et le droit et pour ses chroniques de la politique indienne, c’est une nouvelle facette de sa personnalité qu’il nous dévoile dans le livre qui vient de paraître : La littérature tamoule, un trésor inconnu. C’est toujours en historien qu’il écrit, mais aussi en linguiste et en analyste littéraire. Plus que cela, il apporte le témoignage de son amour pour le tamoul, cette langue maternelle qu’il a pratiquée depuis son enfance, mais qu’il n’a vraiment étudiée et approfondie qu’assez tardivement et qui lui a apporté de telles satisfactions qu’il a voulu les faire partager ici en français à ses lecteurs français. « Ce fut un plaisir immense. Quand on croque la canne à sucre en commençant par le haut c’est de plus en plus sucré au fur et à mesure qu’on avance. »  relève l’avant-propos.

Ce goût pour sa propre langue, comment le communiquer à des locuteurs d’un autre langage et qui ont peu ou pas du tout de notions concernant cette langue ? Il y a là comme une aporie que reconnaît l’auteur dans son analyse du Tiroukoural : « …rendre en une langue européenne avec la même brièveté et la même saveur poétique une pensée aussi profonde avec toute sa résonance culturelle est une impossibilité. » Mais cette impossibilité n’empêche pas M. David Annoussamy d’entreprendre et de réussir à nous captiver par ces œuvres d’une civilisation pour nous si lointaine et qui se révèle cependant si proche par son souci d’universalisme. Car, à travers la présentation des grandes œuvres de la littérature tamoule, on voit que c’est la nature humaine en général qui est peinte, que ce sont les problèmes quotidiens qui sont traités et que les questions spirituelles ou philosophiques sont abordées dans un esprit plutôt tolérant et souvent proche de l’agnosticisme.

Le lecteur prend plaisir à entrer dans ces œuvres, véritables monuments de la pensée humaine et de son expression, car la présentation qu’en fait l’auteur est claire et vivante : de la période dite du Sangam (début de l’ère chrétienne) à nos jours, nous prenons connaissance de dix ouvrages emblématiques aussi bien en poésie, qu’en épopée, en roman, en mémoires et en réflexion politique. On voudrait parler de chacune de ces œuvres, mais où serait le bonheur de les découvrir à la lecture de ce livre ? Nous sommes certain qu’après cette lecture des titres se graveront dans les esprits, comme le Tiroukoural, appelé le “bréviaire des tamouls“, le Silapadigaram, de Ilango Adigal, qui apporte la justification du destin individuel et, en quelque sorte, le fondement de la morale, le Ramayana de Cambar (alors que l’on connaît généralement celui de Valmiki écrit en sanskrit). Ce sera aussi le cas pour le Journal d’Ananda Rangapoullai dont un exemplaire en langue tamoule est déposé à la Bibliothèque Nationale de France et n’a été jusqu’à présent traduit en français que de façon très parcellaire alors qu’en plus de l’intérêt documentaire il s’agit certainement de l’un des rares témoignages de la rencontre de civilisations rapportée par un non-européen. La dernière œuvre présentée est celle de Baradi, ce poète nationaliste, très populaire dans le pays tamoul, et qui vécut une partie de sa courte vie à Pondichéry où il était exilé pour ses prises de position en faveur de l’indépendance de l’Inde. Là, il apprit le français, adopta la devise républicaine et traduisit la Marseillaise en tamoul ! Ses qualités de poète engagé en font manifestement un des grands de la littérature tamoule.

L’analyse de ces œuvres est précédée d’une première partie didactique où l’auteur redevient historien et se révèle linguiste et grammairien. L’avant-propos indique au lecteur de quelle manière aborder le livre selon ses connaissances et ses motivations.

Cette première partie rappelle l’ancienneté de la langue tamoule dont on  ne connaît pas l’origine, mais dont les premières œuvres répertoriées remontent à quelques siècles avant l’ère chrétienne. La langue s’est maintenue à travers les siècles malgré les efforts des brahmes pour l’expulser des temples et la remplacer par le sanscrit. Voilà des gens qui parlaient religion à des fidèles qui ne les comprenaient pas. Pour pallier cette difficulté, surtout lorsque les bouddhistes et les Jains firent du prosélytisme dans le langage du peuple, on assista même entre le XIè et le XVIè siècles à la confection d’une langue mixte où la structure était tamoule et les mots sanscrits. Cette “langue“ avait reçu le nom de mani-pravalam, collier de perles et de corail. Jusqu’à l’arrivée de l’imprimerie, les textes étaient gravés sur des feuilles de palmier, en nombre d’exemplaires nécessairement réduit et dont la durée de vie n’excédait pas la centaine d’années. La nouvelle technologie allait changer cet état de choses et redonner un nouveau souffle au tamoul. Ce furent essentiellement les missionnaires qui imprimèrent d’abord des catéchismes et qui ouvrirent la voie à la composition en prose moderne. Ce renouveau du tamoul s’accompagna d’une réaction contre le sanscrit et, de même que l’on avait vu dans les siècles précédents une sanscritisation des noms, on assista alors à une tamoulisation des noms auparavant sanscritisés !

Avant  et après l’indépendance de l’Inde, le pays tamoul a manifesté une très forte hostilité à l’imposition d’une langue nationale qui, d’après la constitution devait être le hindi, langue de la plaine indo-gangétique. Cette résistance a favorisé l’anglais comme langue dans l’enseignement supérieur et de communication entre les membres de l’élite et avec le monde extérieur. Sur le plan politique, cette lutte a conduit à la création du Tamil Nadu et à l’instauration de deux puissants partis régionaux. Devenu langue officielle en Inde, le tamoul est la seule langue indienne qui possède ce statut dans d’autres pays étrangers : le Sri-Lanka, la Malaisie et Singapour. Il est remarquable qu’à travers toutes ses tribulations, le tamoul soit resté sans changements majeurs au moins depuis deux millénaires et garde une vigueur reconnue. Il n’en demeure pas moins que, en raison des problèmes de l’enseignement en Inde et à la place de fait de l’anglais, le tamoul “n’a pas encore conquis les domaines scientifiques et technologiques“ et cette situation, si aucune volonté politique ne se manifeste avec efficacité, pourrait être préjudiciable pour l’avenir de la langue.

La visite guidée de la langue et de ses instruments peut paraître savante. Elle est en tout cas passionnante. On y apprend qu’un étranger qui veut s’initier au tamoul doit choisir entre langue écrite ou langue parlée. Les règles de la versification et des genres littéraires font sentir la performance d’un auteur devant toutes ces contraintes et la difficulté de rendre la subtilité de son texte dans une autre langue.

Cette partie didactique se termine par l’exposé des trois périodes de la littérature tamoule : ancienne, moderne et populaire. Cette dernière période, qui a débuté avec l’avènement de l’imprimerie, voit petit à petit s’estomper la ligne de partage entre ce que l’on appelait jusqu’alors la littérature savante et la littérature populaire. L’imprimerie est passée par là, mais aussi les média comme les journaux, le cinéma et la télévision. Comme toutes les langues du monde, le tamoul est tributaire des outils de sa transmission.

Les Tamouls francophones retrouveront dans ce livre des raisons d’être fiers de leurs origines et tous les autres y trouveront matière à s’instruire et à s’émerveiller.

 

 

Roland Bouchet, La Lettre du CIDIF, février 2012.

 

Pour acquérir le livre, il suffit de se connecter sur le site des Éditions Kailash et de se laisser guider :

editionskailash.com

 

Rappel des œuvres du même auteur :

-     Le droit indien en marche, Société de législation comparée, Paris, 2001. Recension CIDIF : Le droit indien en marche, de David Annoussamy

-     L’intermède français en Inde, Institut français de Pondichéry et l’Harmattan, Paris, 2005 : Recension CIDIF  L'intermède français en Inde, de David Annoussamy

-     Le droit indien en marche, vol. II, Société de législation comparée, Paris, 2009. Recension CIDIF : Le droit indien en marche (2), par David Annoussamy, 

-     Les chroniques indiennes et de nombreux articles sont consultables sur les Lettres du CIDIF : SOMMAIRES DES LETTRES DU CIDIF