Blue Flower


Pavan K. Varma,

Devenir indien, la révolution inachevée de la culture et de l’identité,

essai traduit de l’anglais (Inde) par Eric Auzoux, Actes Sud, 2011, 283 pp.

 

 

Pavan K. Varma poursuit la spectrographie de la société indienne qu’il a entreprise dans ses deux ouvrages précédents Le défi indien [1](Actes Sud, 2007) et La classe moyenne en Inde[2] (Actes Sud, 2009) et nous présente dans son dernier livre, Devenir indien, un tableau culturel de son pays sans concession et même avec beaucoup d’amertume.

Si l’on en croit l’auteur, le système colonial instauré par l’autorité britannique a marqué si profondément l’Inde que l’indépendance, en 1947, n’a pas constitué une véritable solution de continuité ; au contraire, l’élite politique et économique du pays a purement et simplement remplacé le colonisateur : elle s’est coulée dans les institutions laissées par ce dernier, a conservé une langue anglaise indispensable pour se discriminer du reste de la population et a continué à copier les œuvres de l’étranger dans nombre de domaines comme l’architecture et le cinéma. L’Inde ne serait plus qu’un atelier du “copier-coller“ des productions étrangères. Constat sévère, sinon cruel, parfois outrancier, que Pavan K. Varma démonte avec une autorité convaincante, en faisant appel à des souvenirs personnels, mais aussi à des faits historiques ignorés par l’ensemble de la population, et même par ses élites, car l’histoire, si elle n’est manifestement pas une matière gratifiante pour la réussite d’une carrière dans le monde actuel, est le plus souvent ignorée.

Pavan K. Varma rétablit l’histoire de certains faits assez stupéfiants qui, d’après lui, ont modelé et affaibli pour de nombreuses années le monde culturel indien. Le principal responsable de cette situation est Macaulay.

Lord Thomas Babington Macaulay (1800-1859) nommé, fin 1833, membre du Supreme Council for India, arrive en Inde au mois de juin 1834 et publie le 2 février 1835 son fameux rapport qui allait sceller le destin linguistique du pays jusqu’à nos jours. Ce rapport, adopté par le gouverneur général, Lord William Bentinck, tranchait une querelle entre orientalistes et anglicistes britanniques quant à la manière d’administrer ; les premiers estimaient que l’encadrement européen devait s’initier aux langues autochtones, pour les seconds, il appartenait aux Indiens de “s’élever vers l’administration et le savoir“. En tranchant pour cette dernière solution, l’administration britannique imposait la langue anglaise à toute une classe d’intermédiaires entre elle et la population, classe d’intermédiaires qui allait constituer la future “classe moyenne supérieure“ indienne.

Qu’une décision de type administratif datant de près de deux siècles ait eu de telles répercussions sur l’avenir d’un empire qui allait devenir une nation en 1947 peut sembler surprenant. Cela l’est d’autant plus que ce n’est pas simplement la langue anglaise qui s’installait dans le pays, c’est aussi l’appréciation de l’Inde par les Britanniques qui allait être assimilée par l’élite indienne et répandue sur l’ensemble du sub-continent. Cette appréciation était celle d’un mépris, dont on a peine aujourd’hui à imaginer la profonde assurance avec laquelle il se manifestait, pour la civilisation indienne. Si les “orientalistes“ voulaient bien concéder que cette civilisation avait connu, dans des temps anciens, une certaine splendeur, les “anglicistes“ n’en voulaient rien retenir et tous étaient d’accord pour admettre que le temps présent était celui d’une époque sans aucun intérêt quelconque aussi bien en matière artistique que philosophique. Macaulay lui-même disait que « la lecture d’un seul livre en anglais, Robinson Crusoé, suffisait à procurer tout ce dont un enfant a besoin en matière de grammaire et de rhétorique. » Et, il faut le lire pour le croire, dès 1814, Lord Hastings notait dans son journal : « Il semble que l’Hindou soit un être quasiment limité aux simples fonctions animales, et même indifférent à celles-ci, [possédant] un intellect ne dépassant pas celui d’un chien, d’un éléphant ou d’un singe. »

Il ne faut pas oublier que les orientalistes et nombre de Britanniques ont contribué à restaurer l’estime envers la vieille civilisation indienne et à créer le mouvement qui favoriserait la création du parti du Congrès, lequel mènerait le pays à l’indépendance. Mais, admiration ou pas pour le passé, tout le monde paraissait d’accord sur le fait que l’Inde avait oublié ce qui avait fait sa grandeur et qu’elle avait besoin d’être “régénérée“. Cela peut, à la limite, se comprendre dans le langage de la puissance extérieure dominatrice et arrogante, mais, ce qui est assez extraordinaire, c’est de voir comment s’est engouffrée dans cette idéologie toute l’élite indienne qui adoptait la langue anglaise et comment cette élite allait “contaminer“ l’ensemble de la société indienne.

En retraçant les étapes de la vie de Ram Mohan Roy[3] (1772-1833) décédé un peu plus d’un an avant la publication de la circulaire de Macaulay, Pavan K. Varma démonte le mécanisme de la séduction de l’Indien cultivé par la civilisation britannique. L’honnêteté intellectuelle et l’intégrité de Roy ne peuvent être mises en question, mais il faut reconnaître que l’homme a été un allié “objectif“ du nouveau système colonial. Il a demandé lui-même des réformes législatives comme la suppression de la sati ou de la polygamie. Mais il est allé beaucoup plus loin dans le renoncement à son indianité : lui, l’érudit qui avait publié des ouvrages savants sur le Vedanta et les Upanishad adressa, en 1823, une pétition au Gouverneur général, Lord Amherst, contre l’enseignement du sanscrit et pour l’introduction des sciences occidentales en Inde ! Dix ans plus tard, le rapport Macaulay semble faire écho à la pétition de Roy.

Les générations successives de l’élite indienne se sont coulées dans le moule britannique avec la langue, mais aussi avec les préjugés envers la “tradition“ du pays que l’on oppose à la “modernité“, nécessairement occidentale. Pavan K. Varma marque ainsi le “malaise“ de l’Indien qui ne se sentirait valorisé que pour autant qu’il obtient un assentiment ou une admiration du monde extérieur. Tel grand musicien  ou tel grand peintre indien est souvent admis comme “grand“ parce qu’il a reçu l’onction d’une renommée mondiale. À l’inverse, tout ce qui vient du monde extérieur, et sans aucune correspondance avec le génie du pays, a tendance à être accepté immédiatement comme excellent (et donc meilleur qu’une production locale) et, quelquefois, intégré comme faisant partie du patrimoine actuel de la nation. Il faut lire à ce sujet les pages mémorables de l’auteur sur la création de New Delhi par l’urbaniste Lutyens, un homme raciste, méprisant profondément et définitivement l’Inde et les Indiens (tous ses écrits ont été publiés et peuvent être lus, même en Inde). Ce New Delhi qui, à peine terminé, allait devenir la capitale d'un pays indépendant, a été si bien adopté par l’élite nouvelle que cette dernière l’a intégré comme une production indienne, au point qu’en 2003 l’Etat indien réservait un accueil royal aux descendants de la famille Lutyens, à la grande surprise de cette dernière, avec réception par la présidence de la République et de nombreuses festivités. Ces réjouissances étaient accompagnées d’articles et de conférences dédiées à la symbiose culturelle que constitue la capitale ! Or, il n’y a aucune symbiose et la moindre connaissance de l’histoire, sans compter l’amour-propre, aurait dû mettre plus qu’un bémol à cette visite.

Pavan K. Varma, sur le thème de l’urbanisme et de l’ultra-modernité, raconte comment Le Corbusier fut invité par J. Nehru à créer la ville de Chandigarh. Manifestement, Le Corbusier ne connaissait rien de l’Inde et, même s’il en avait connu quelque chose, cela aurait été sans conséquence car, pour cet homme “de génie“, il fallait du passé faire table rase et entrer dans la “modernité“, c’est-à-dire dans ses plans. Les pages concernant les passages de Le Corbusier en Inde, son comportement avec les gens du pays (notamment les juges à qui il présentait le futur palais de justice) et son encensement par le Premier ministre qui demandait d’admirer et de réfléchir sur une œuvre qu’il reconnaissait ne pas totalement comprendre lui-même, permettent à l’auteur d’affirmer que l’Indien n’admire essentiellement que ce qui vient de l’extérieur et y a été admiré auparavant.

Tout le livre tend à démontrer qu’il n’y a pas ou plus de “squelette intellectuel“ indien véritable et que cela est dû à l’influence perverse de la politique coloniale de l’enseignement dans la langue anglaise et de l’admiration indienne pour la culture britannique. Il regrette qu’à l’indépendance, malgré les dispositions constitutionnelles dans ce sens, la langue hindi n’ait pas été adoptée par l’ensemble du pays comme langue de communication nationale. Son appel relativement discret de revenir à ces dispositions a, semble-t-il, peu de chances d’aboutir. L’anglais est à présent la langue de la globalisation et appartient très minoritairement à l’ancienne puissance coloniale. Les Indiens d’aujourd’hui savent  en jouer pour faire leur place dans le monde : la diaspora indienne est appréciée partout pour son haut niveau d’instruction et pour ses qualités professionnelles et elle est plus importante dans l’hémisphère nord-américain qu’en Grande-Bretagne.

Pour notre part, ce livre est à la fois passionnant et irritant. Passionnant par tout ce qu’il nous apprend sur les relations entre les Indiens et les Britanniques sous l’Empire et, en cela c’est une excellente leçon d’histoire. Mais irritant, à un double titre : l’auteur semble porter sur son pays un jugement non pas méprisant comme le fut celui des Britanniques au XIXème siècle, mais pour le moins mitigé : manque d’originalité, imitation en toute matière, règne du “par cœur“ dans l’enseignement, manque de confiance dans sa propre identité. En un mot, le pays semble manquer d’attrait, et d'abord pour lui-même. Et tout cela à cause du rapport Macaulay qui a apporté une langue commune mais non originaire de l’Inde ! Et, comble de l’ironie, le livre de P.K. Varma est écrit en anglais pour dénoncer une situation due à cette langue.

Que l’auteur appelle de ses vœux un sursaut culturel de ses compatriotes, on ne peut pas le lui reprocher, au contraire, mais que, pour cela, il suggère de revenir aux termes de la constitution de 1950 et de faire du hindi la langue commune du pays, voilà qui semble peu réaliste alors qu’il existe vingt-deux langues officielles dont certaines ont une ancienneté et une littérature millénaires. Une telle politique ne serait-elle pas vouée à l’échec ? Et en plus, elle ne pourrait que raviver des mouvements de rejet qui s’étaient manifestés avec force à la fin des années 1960.

L’absence d’une langue nationale indienne est évidemment une difficulté, mais c’est un fait ; or ce n’est pas nécessairement un handicap insurmontable : l’anglais, devenu la langue de la mondialisation, a été jusqu’ici un atout important pour placer le pays sur l’échiquier mondial. P.K. Varma prend l’exemple des pays scandinaves où l’anglais est une seconde langue presque naturelle sans avoir effacé les langues maternelles utilisées dans l’administration, la vie courante et la production littéraire. Comparaison non équilibrée entre États de chacun moins de 10 millions d’habitants et l’Inde qui dépasse le milliard (plus de deux fois l’Europe), et de plus, en Inde, l’anglais n’a pas remplacé une langue nationale qui n’existait pas.

L’auteur insiste à plusieurs reprises sur le fait que le recentrage sur lui-même qu’il souhaite pour son pays n’est pas une fermeture au monde sur lequel il doit, au contraire, rester ouvert. Il y a bien là une difficulté avec la solution proposée. Ne serait-il pas préférable de considérer l’Inde comme une civilisation partagée en plusieurs cultures (comme l’Europe qui, elle, n’est pas – encore ?- un pays) et, dans ces conditions, veiller à conforter les langues de chacun des Etats constituant l’Union indienne ? Pour cela, il faudrait une politique volontariste de programmes d’enseignement dans chacune des langues officielles. Les gros tirages de la presse quotidiennes et le succès des émissions de télévision témoignent de l’attachement du pays à ses différentes langues qui sont le conservatoire des traditions et du génie indiens.

On l’aura compris : ce livre est captivant et suscite une montagne de questions sur un pays qui ne laisse personne indifférent. On aimerait que sa lecture conduise à des discussions, à des tables rondes  et surtout à des propositions d’action. Cela pour le côté indien. Pour les autres, il peut être source de méditation et de réflexion car le problème posé est bien universel : comment entrer dans la mondialisation sans perdre sa personnalité, et même en la renforçant ?

 

Roland Bouchet, La Lettre du CIDIF, février 2012.

 

 



[3] Célèbre réformateur social et religieux, fondateur du Brahmo Samaj mouvement théiste qui, s’inspirant d’éléments de l’hindouisme, de l’islam et du christianisme, rejetait le culte des images et l’idolâtrie. Il prônait la méditation comme essence de la vie spirituelle.