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Nouveau Voyage aux Indes Orientales (1786-1813) par Pierre Sonnerat,

Texte établi et annoté par Jean Deloche et Madeleine Ly-Tio-Fane, Préface de Pierre-Sylvain Filliozat, Institut français de Pondichéry et École française d’Extrême-Orient, 2010, 377 p.

 

 

L’histoire de ce livre est en elle-même un roman qui se termine en quelque sorte par un miracle.

On connaissait l’existence du manuscrit que Pierre Sonnerat (1748-1814) avait rapporté de son second voyage commencé en Inde en 1786 et qu’il avait dû prolonger contre son gré, prisonnier des Anglais, empêché de revenir en France jusqu’en 1813. Il revenait avec ce qu’il considérait comme l’œuvre de sa vie : plus de mille feuillets, matière de deux tomes et de 95 planches qui devaient constituer un troisième tome. L’ouvrage avait l’ambition de faire connaître le monde indien tel que l’auteur l’avait vu, étudié et pratiqué. En honnête homme de la période des Lumières et de l’Encyclopédie, Sonnerat se fait géographe, sociologue, historien et naturaliste ; il est tout cela avec une volonté d’objectivité, sans préjugés. Tout ce qu’il expose, il l’a vu et même vécu puisqu’il aura été, d’une manière imprévue, l’administrateur de Yanaon pendant trois années. Pendant sa captivité, il aura rongé son frein, mais complété ses écrits. Il semble que l’autorité anglaise lui ait proposé, un moment, de publier son livre en Inde, ce qui laisse supposer que cette autorité ne l’avait pas lu avec beaucoup d’attention car il n’épargne pas ses critiques aux méthodes du gouvernement britannique qui, quelques années plus tard, deviendront le Raj.

Sonnerat, avec cette édition, pensait prendre une espèce de revanche sur son premier ouvrage publié en 1782, Le voyage aux Indes orientales et à la Chine, qui avait été un beau succès de librairie, mais n’avait pas emporté toute l’estime qu’il aurait souhaitée de la part des sociétés savantes. On lui reprochait certains passages qui n’étaient pas de première main et qui étaient un peu trop inspirés d’autres écrits du temps. Il n’avait manifestement pas été le témoin direct de tout ce qu’il rapportait. Avec ce Nouveau voyage, il pensait, à juste raison, que l’on ne pourrait lui servir ce genre de critique.

Mais Sonnerat meurt en 1814, à 65 ans, sans avoir publié son Nouveau voyage. On peut supposer que les années 1814 et 1815, politiquement bien mouvementées, n’ont pas été propices à mettre le travail en chantier. En tout cas, en 1816, ses héritiers sont incapables de remettre la main sur le copieux manuscrit et sur les planches : tout avait disparu. Ces documents, dont l’existence ne faisait aucun doute, chercheurs et historiens auront remué archives et bibliothèques pendant deux siècles pour les retrouver. En vain. C’est alors, à la fin des années 1970 que se produisit l’incroyable réapparition du manuscrit. Madeleine Ly-To-Fane, chercheuse mauricienne et spécialiste d’histoire naturelle qui avait particulièrement travaillé sur Sonnerat, son œuvre et ses relations dans le monde scientifique du XVIIIe siècle, reçoit à cette époque une information de la directrice de la bibliothèque Mitchell de Sydney sur un document qui pourrait être l’œuvre tant recherchée. Aucun doute n’est possible, il s’agit bien du manuscrit de Pierre Sonnerat ! Malheureusement, les 92 planches de dessins n’ont pas été retrouvées. Mais l’œuvre est bien là.

Et, second miracle : la ténacité et la longue collaboration de deux chercheurs qui ne se sont jamais rencontrés autrement que par une correspondance minutieuse et exigeante, Madeleine Ly-To-Fane à Maurice et Jean Deloche à Pondichéry ont permis la publication de ce Nouveau voyage. Il a fallu lire, et quelquefois décrypter, l’écriture de Sonnerat à partir de microfiches, vérifier l’exactitude des termes scientifiques, donner éventuellement pour certains lieux cités leurs dénominations actuelles. Le résultat, publié en 2010, est un livre d’une excellente facture qu’un large public devrait apprécier, car nos chercheurs ont su restituer les qualités de clarté et d’exposition que Sonnerat, comme beaucoup de voyageurs du XVIIIe siècle, savait mettre dans ses écrits. Les deux chercheurs ont allégé le livre de passages qui, après deux siècles, n’auraient pas apporté des informations nouvelles ou intéressantes pour les lecteurs d’aujourd’hui et, tel qu’il est, le livre est un modèle d’intelligence et d’honnêteté par rapport au manuscrit que ce travail nous donne le plaisir de découvrir aujourd’hui.

C’est effectivement avec un grand plaisir et même avec beaucoup d’émotion que nous mettons nos pas dans ceux d’un homme qui nous a précédés, il y a deux cents ans, et qui découvrait un pays que l’on connaît maintenant un peu mieux. Il faut lire ses descriptions des lieux et des mœurs et retrouver avec lui les sentiments qui sont aujourd’hui les nôtres lorsqu’on prend contact avec l’Inde, que ce soit sur le site de Gengy ou au bois pétrifié de Tiruvakkarai, dans la ville de Calcutta, ou devant l’organisation sociale si typique de la péninsule indienne. Il lui arrive de laisser percer son admiration pour une civilisation qui a construit les grottes d’Ellora : « Les Pyramides d’Égypte tant vantées sont de bien faibles monuments en comparaison de la pagode d’Ellora. Les Pyramides n’ont demandé que peu de temps, les pagodes d’Ellora semblent avoir exigé des moyens au-dessus de l’esprit et de la constance des hommes. » L’homme des Lumières expose les quatre âges de la conservation du monde des Védas et se garde bien d’y voir une simple légende : « Notre physique est-elle meilleure que celle des Indiens ou plutôt ne partageons nous pas avec eux une ignorance commune ? ».

Les cultures, les méthodes agricoles, la flore et la faune font l’objet de descriptions détaillées et, si l’on regrette la disparition des planches qui accompagnaient le manuscrit, il a été adjoint au livre 50 aquarelles commandées par Sonnerat et exécutées par des artistes indiens. Ces aquarelles que Jussieu lui-même a étudiées et annotées de sa main ont la qualité et l’exactitude que les contemporains trouvaient dans les éditions de la Grande Encyclopédie.

Le Nouveau voyage, paru il y a quelques mois, mais avec un décalage de deux cents ans, nous révèle l’homme des Lumières qui était à la fois l’honnête homme du siècle précédent et un esprit ouvert sur le monde de son temps, curieux de découvrir, sans a priori, des terres, des sociétés et des systèmes de pensée et de les présenter avec la plus grande objectivité à ses lecteurs. Or, par un concours de circonstances assez extraordinaire, ces lecteurs, c’est nous-mêmes dans ce vingt et unième siècle. En souvenir de Pierre Sonnerat et de son projet, et en hommage à nos chercheurs qui nous ont restitué cette œuvre grâce à un travail d’une qualité remarquable, nous formons le vœu que ce livre fasse partie de la bibliothèque de tous ceux pour qui l’Inde est un domaine de réflexion et toujours de découverte.

 

Roland Bouchet – La Lettre du CIDIF, septembre 2011.

 

 

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