Blue Flower

 

 

Les Empires de l’Indus, l’histoire d’un fleuve

 

par Alice Albinia,

 

récit traduit de l’anglais par Éric Auzoux, Actes Sud, 2011, 374 p.

 

 

 

Longtemps, dans la représentation occidentale, l’Inde et sa civilisation se sont confondues dans la connaissance que l’on avait de l’Indus et des coutumes des populations qui en occupaient le bassin. Ce fleuve presque mythique a donné le nom à un pays et, aujourd’hui, le pays qui porte ce nom et qui en assume l’histoire millénaire n’en n’est plus riverain, sauf partiellement dans son cours supérieur, au Ladakh. Une grande partie de la mémoire de l’Inde actuelle vient de cette région de l’Indus et le Pakistan, qui devrait en être le légataire naturel, ne semble plus la partager autant que sa position géographique le justifierait.

Alice Albinia a voulu voir par elle-même ce domaine de l’Indus et y retrouver dans la vie quotidienne, dans les paysages et les monuments les traces laissées par les nombreuses civilisations qui ont marqué cette immense région au cours des siècles. Avec une bonne maîtrise du ourdou et une préparation minutieuse de contacts judicieux, elle est partie seule dans cette quête qui, en remontant le cours du fleuve, lui a permis de remonter le temps, de la période contemporaine au néolithique et même au paléolithique. On ne sait ce qu’on doit le plus admirer de son courage téméraire ou de sa connaissance étendue de l’histoire des populations qui ont résidé dans les pays traversés.

Les seules péripéties du voyage auraient pu faire la matière d’un livre passionnant, mais l’auteur ne s’y attarde pas, sauf lorsque celles-ci lui permettent d’illustrer son projet, à savoir mettre en lumière l’extraordinaire aventure humaine d’une aire géographique où certaines civilisations ont été contemporaines de Sumer. En commençant son périple à Karachi et dans le delta du fleuve, Alice Albinia nous fait prendre conscience des bouleversements tragiques sur le plan humain qu’a provoqué la partition consécutive à l’indépendance en 1947. Cette « purification » ethnique, en fait religieuse, n’était pas aussi pure que cela, ne serait-ce qu’avec le maintien pratiquement forcé d’une population non musulmane pour le nettoyage public de la voirie, les Bhangis. Ce sont les premières personnes rencontrées par l’auteur qui nous plonge ainsi dans un univers aussi horrifique qu’absurde. Et puis, en remontant le fleuve à travers le Sind, puis le Pundjab, c’est toute l’histoire que l’on remonte, de la conquête britannique au XIXe siècle aux turbulences sociales et religieuses de Shah Inayat au XVIIIe. Là encore, les discriminations dans une religion qui se veut essentiellement égalitaire se font jour, même aujourd’hui où l’on distingue, pour les honneurs et certaines activités, le musulman selon que son origine est arabe ou baloutche. Ce genre de contradictions, nous le rencontrons tout au long de ce voyage et dans les différents moments de l’histoire, car les contradictions participent de la vie même. L’auteur nous en donne un exemple lors de sa visite dans l’îlot de Zindapir dans le Sind, lieu où Shah Inayat, le saint chiite toujours célébré, a subi le martyre pour ses convictions religieuses et pour ses projets de réforme agraire qui leur étaient liés. Alice Abinia assiste là à une scène de mise à l’eau d’un objet dont elle apprend, interloquée, qu’il s’agit du Coran. Écoutons-la :

« “Le Coran ? Dans le fleuve ?“ Je suis choquée. Même après avoir été confrontée à une grande variété de pratiques fusionnant l’islam et l’ancestrale adoration du fleuve, jeter le Livre saint dans le ventre du fleuve me paraît inconcevable. Je suis sur le point de poser une autre question lorsque, du bateau, la femme m’adresse un regard méprisant, puis ces mots :

-        Vous savez peut-être lire et écrire, mais vous ne comprenez rien. »

Des temps forts du récit comme celui-là, le livre en donne beaucoup et avec beaucoup de bonheur. Cette remontée du fleuve et du temps est un plaisir de rappels et de découvertes historiques. Les saints musulmans, la création du sikkisme, l’installation du bouddhisme et sa déréliction, le passage glorieux et extraordinaire d’Alexandre le Grand, la brillante civilisation mystérieuse et manifestement pacifique des « Cités de l’Indus », autant de sujets traités avec une grande maîtrise et que nous lisons comme autant de romans. Les spéculations des historiens et des anthropologues sur les origines des Dravidiens et des Aryens, sur les croyances et les représentations au néolithique sont souvent entachées par la volonté de trouver et de prouver une filiation qui justifierait les stratifications d’aujourd’hui. Le voyage d’Alice Albinia à travers frontières et lignes de démarcation est aussi un inventaire de ces « presque » inventions scientifiques et de la façon dont on essaie quelquefois de reconstruire le passé pour justifier le présent.

On y retrouve aussi la nostalgie pour la civilisation de l’avant partition que les historiens Ayesha Jalal et Ani Seal saluaient comme une « célèbre culture syncrétique ni totalement musulmane ni totalement hindoue (…) flottant sur la société comme une tache d’huile sur l’eau ».

Une lecture enrichissante par son érudition et par l’imagination qu’elle aiguise chez le lecteur. Une carte en début de l’ouvrage permet de se situer avec précision dans l’itinéraire où nous suivons l’auteur avec un plaisir jamais en défaut.

 

Roland Bouchet (La Lettre du CIDIF, le 9 août 2011)

 

 

 

Alice ALBINIA

 

Alice Albinia qui est née à Londres en1976, a fait des études de littérature anglaise à l'université de Cambridge, avant de présenter un Masters à la "School of Oriental and African Studies" de Londres.Elle a travaillé pendant plusieurs années comme journaliste à Delhi et réside actuellement dans le Sussex.


Son prochain roman, Leela's Book, sera publié en janvier 2012 par WW Norton & Company.