Blue Flower


 


Preeta Samarasan,  Et c’est le soir toute la journée, 

2011, Actes Sud.

 

400 pages, roman traduit de l’anglais (Malaisie)

par Yoann Centric.

 

 

Preeta Samarasan a intitulé son roman : et c’est le soir toute la journée. Ce titre n’est qu’un fragment de phrase ; la liaison « et » reste en suspens et ne se relie à rien, mais suggère qu’il a pu y avoir en amont bien des jours tristes et des événements douloureux ; les citations en exergue, avant l’écriture du livre, sont là pour le confirmer: « l’histoire ne commence qu’au point où les choses tournent mal » (Swift) « Et c’est le soir…pour ceux qui sont sans leur aimé » (Kuruntokai). Le lecteur sait déjà que cette histoire sera lourde.

L‘architecture du roman est très particulière : une date est donnée ou suggérée à chacun des quinze chapitres, et voilà que le chapitre 1 comporte la date du 18 septembre1980 qui marque la fin du roman ; et le dernier chapitre - le quinzième – paraît être l’épilogue bien qu’il porte la date du 29 août 1980 - antérieure à celle du chapitre 1 par lequel l’auteur a décidé de terminer son histoire. Des huit personnes qui composent la maisonnée : Paati la grand- mère paternelle, Raju, Appa, le père, Vasanthy, Amma, la mère, l’oncle Balu, les trois enfants et enfin Chellam, il n’en restera que trois : la grand- mère est morte et les autres ont choisi d’être ailleurs, chacun a suivi une voie choisie ou celle imposée par un destin injuste et vicieux. Le sort de Chellam est préoccupant …..

Le déroulement du roman semble présenter un maillage inextricable ; il n’en est rien cependant puisque les dates permettent de rétablir l’ordre chronologique : on peut d’ailleurs distinguer deux périodes : le passé de 1899 à 1969 et l’époque plus récente qui s’attarde sur l’année1979 et qui sera suivie des huit chapitres de la fameuse année 1980.

Les chapitres du passé respectent l’ordre chronologique sans se suivre à la queue leu- leu cependant parce qu’ils sont souvent interrompus par les chapitres de la deuxième période. Voilà ce que les premiers ont à nous dire :

À la veille du vingtième siècle, un pauvre coolie, l’arrière grand-père, quitte l’Inde orientale pour « trimer dur » dans les docks de Malaisie. Vingt ans après, son fils, le grand-père Tata, devient le directeur d’une compagnie maritime. Homme riche et important, il épouse Paati avec qui il aura 5 enfants : un aîné bon, Raju, un second bon à rien, Balu et trois filles de rien tout (ce sont ses mots). Enfin, il achète « la Grande Maison couleur bleu paon pour s’installer à Ipoh ».

Le vendeur –il faut le mentionner –est un Écossais qui a la sagesse de quitter la Malaisie qui veut son indépendance et qui s’éveille et s’agite avec Tunku Abdue Rahmam.

À la mort de Tata, Paati rappelle de Singapour son aîné Raju qui vient s’installer dans la Grande Maison et va devenir un avocat très important. Raju est un Indien qui vit dans un pays qui vante son harmonie multiraciale, mais on sait que cela est tout à fait faux : l’auteur écrit dans un communiqué de presse que son pays est gouverné par un système qu’on pourrait qualifier d’apartheid : 30% de la richesse nationale va aux Malais, la richesse commerçante est pour les Chinois, quant aux Indiens, bah ! peu importe les Indiens.

Maître Rajasekharam Raju est un Indien qui a réussi. Il lui faut maintenant prendre femme. Il ne s’agit pas pour lui de chercher « des jupes courtes, de longues jambes, un regard vif, des langues acérées » ; il recherche seulement admiration et respect. Justement, près de chez lui, dans une famille des plus humbles, il y a une jeune fille « terriblement gauche, franchement noiraude » ; il lui fait sa cour à l’ancienne et elle se montre à lui si gentille, si reconnaissante -lui à qui personne n’a jamais manifesté la moindre gratitude- qu’il en tombe très amoureux et l’épouse. Mais les trois enfants qui naîtront de cette union ne seront pas les enfants de l’amour : le mariage sombre très vite dans une immense désillusion, dans la plus grande déception : Uma Miracle naît en1963, Suresh arrive à Kuala Lumpur au milieu des graves émeutes raciales de1969, et Aasha vient au monde un peu par hasard quatre ans plus tard.

Tout est en place maintenant pour la deuxième période qui présente le monde à l’envers. L’ordre inversé y est respecté. On part du 26 août 1980 pour atteindre le premier trimestre de la même année. On poursuit avec deux dates de l’année 1979. Mais pourquoi raconter l’histoire de cette façon ?

On a l’impression que l’auteur transfère dans l’écriture le procédé cinématographique des flash-back qui permettent d’habiles allers et retours dans le temps et qui rapprochent ou expliquent certains événements que l’auteur désire souligner. Chaque flash découvre une nouvelle composante de l’histoire qui peut ainsi se révéler au lecteur dans son entier. De plus l’auteur omniscient s’immisce dans les consciences, « creuse les reins et les cœurs», traduit le non-dit, le chuchotement, et on sait tout des personnages plus qu’ils n’en savent chacun sur les autres et même sur eux-mêmes : il y a de graves méfaits dont Paati, Chellam et Balu seront les victimes, des coups, des pincements sournoisement distribués aux plus faibles, des insultes, des injures, des malentendus, des dénonciations. Enfin les rapports entre les personnages ne sont qu’arrogance, méchanceté, douleur, cruauté. Tous sont des êtres de souffrance, en particulier la petite Aasha, incapables de se parler, de communiquer, de s’aimer et on comprend que chacun, mais pas Chellam, essaie de trouver « un univers de substitution » qui l’aide à vivre.

Pour ne pas finir sur ces mots tragiques, il faut dire ici le plaisir que l’on éprouve à lire ce livre multiple : de la comédie avec une certaine cocotte en terre cuite, et une cérémonie rituelle bouffonne et grotesque dont le prophète est un « attardé », de l’humour dans les conversations d’Aasha avec ses amis de l’au-delà, dans les chansons parfois grivoises de Suresh, des phrases enchantées pleines de poésie « son corps s’enfonce à peine dans l’eau bleu pâle de son sommeil - Aasha marche dans le sillage du parfum de sa sœur-, des surprises de langage, quelques îlots de tendresse là où on ne les attend pas.

Le tout est écrit dans une langue somptueuse, pleine de surprise et d’originalité.

 

 

Noëlle Deler, La Lettre du CIDIF le 3 mai 2011.

 

Preeta Samarasan

Née en Malaisie en 1976, Preeta Samarasan est partie aux Etats-Unis en 1992 pour y terminer ses études secondaires. Après un master en musicologie, elle a obtenu une bourse de l’université de Michigan pour y suivre un master en  Creative Writing. Elle a publié des nouvelles dans différentes revues. Son premier roman : Et c’est le soir toute la journée a été sélectionné sur les listes de « l’Orange Prize » et du « Commonwealth First Book Award ». Elle vit à présent en France avec son mari et sa fille dans un petit village de la Haute-Vienne.

( Communiqué de presse)