Blue Flower

Toutes ces vies jamais vécues, par Anuradha Roy, Actes Sud, 2020, 317 pp.

Traduction de l’anglais (Inde) par Myriam Bellehigue

 

 

Après une carrière de paysagiste commencée au niveau national et poursuivie dans sa petite ville natale de Muntazir où il a pris sa retraite dans la maison familiale, Mychkine Rozario songe à rédiger un testament. En fait, il écrit une autobiographie dont le personnage central sera sa mère, Gayatri, et il ouvre son texte par une phrase qui marque une douleur obsessionnelle : « Quand j’étais petit, j’étais celui dont la mère était partie avec un Anglais. » C’est autour de cette blessure originelle d’un enfant de neuf ans que Anuradha Roy bâtit une œuvre qui se veut l’histoire d’une femme mais aussi de plusieurs personnages, dont certains ont une existence historique bien réelle rapportée avec tant de précisions que les héros de la fiction littéraire en ressortent renforcés dans leur vérité.

Cette histoire fait revivre tout un monde de l’Inde et de l’Insulinde du XXe siècle. Gayatri, la benjamine de sa famille, est née après la première guerre mondiale et, si sa mère n’a jamais eu de profonds sentiments maternels à son égard, son père avait reconnu en elle un être doué pour les arts. Il lui donne une ouverture sur les lettres, la danse, le dessin et la musique. Très tôt, il lui fait connaître le domaine bâti par Rabindranath Tagore à Santiniketan qu’elle rêvera d’intégrer. Tout cela était déjà une entorse à l’éducation « normale » d’une jeune fille lorsqu’il décide de l’emmener dans un voyage jusqu’à Bali, voyage pendant lequel elle aura l’occasion de côtoyer Rabindranath Tagore. Ce voyage, hors normes pour une adolescente à cette époque, restera pour Gayatri l’un des grands moments d’exaltation de sa vie : la découverte d’une île « hindoue » sans lien avec l’Inde, le sentiment que les femmes y vivent avec une certaine liberté et une sorte de dignité. Et puis, il y a cette rencontre avec des personnages qui, venant d’une autre civilisation, sont curieux et admiratifs pour la production artistique d’un monde qui n’est pas le leur. Les principaux de ces personnages sont la britannique Beryl de Zoete, critique et chercheuse en danse, et surtout le peintre et musicien allemand Walter Spies. C’est auprès d’eux que Gayatri fortifiera son goût pour la tolérance, l’intérêt pour l’autre et la volonté d’aller au bout de ses capacités intellectuelles et artistiques.

Cet élan vers une vie radieuse pleine de découvertes et de dépassement de soi est brisé très peu temps après le retour en Inde par la mort subite du père de Gayatri. La mère et les frères aînés se dépêchent de la marier à un « bon » parti, un professeur d’université beaucoup plus âgé qu’elle, bel homme et beau parleur mais pour lequel les préoccupations de son épouse ne sont que des billevesées. C’est donc chez un couple sans amour et en tension constante que naît le petit Mychkine qui ressent très tôt l’abîme de déception qui sépare son père de sa mère. Le père, quant à lui, n’accorde pas une importance exagérée à cette situation : il est « l’homme » qui a réussi socialement qui apporte tout à son épouse, laquelle devrait être honorée d’être l’ornement de son ménage.

Les souvenirs de Mychkine , après tant d’années, sont encore précis et rapportés tels qu’il les avait vécus au moment de son enfance. En 1937, à l’âge de neuf ans, il fait la connaissance de ces deux personnages dont sa mère lui avait tant parlé, Beryl de Zoete et Walter Spies venus passer plusieurs semaines d’étude dans la région de Muntazir. Ce séjour se terminera par la « fuite » de Gayatri avec ses deux mentors. Pendant quatre années l’enfant recevra quelques nouvelles de sa mère, puis plus rien. Nous sommes en 1941 et la deuxième guerre mondiale prenait une tournure que personne ne semblait avoir prévue dans la région.

Cette mère aimée et aimante l’a abandonné et ses sentiments envers elle sont contradictoires entre l’amour et un vrai rejet, sinon un oubli. Et s’il a écrit ses souvenirs c’est parce que Mychkine a reçu une grosse liasse de documents qu’une ancienne voisine des Rozario, Lisa,  installée avec sa famille au Canada, a laissée à son attention. Mychkine comprend que cet envoi concerne la correspondance entre Gayatri et Lisa. C’est volontairement qu’il s’interdit d’ouvrir ces lettres avant d’avoir terminé son récit tel qu’il l’a vécu.

Il joint à son récit toutes ces lettres de Gayatri et il reprend la plume pour indiquer la décision qu’il a prise. Après tant d’années, l’amour maternel et filial s’est-il renoué ? Cet élan et cet espoir dans une vie projetée par de grands sentiments et une forte volonté sont, semble-t-il, relevés.

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Ce livre expose la condition féminine dans une société très structurée. Nous sommes en Inde mais quelle nation dans le monde n’a pas le même problème quant à la place véritable de la femme dans son organisation ? L’histoire de Gayatri se déroule sur un arrière-plan politique national et international mouvementé : les luttes pour l’indépendance de l’Inde et la seconde guerre mondiale, de l’installation du nazisme en Europe à l’entrée en guerre des États-Unis et du Japon. Tout cela n’a pas changé de façon significative le machisme de la société.

Loin de faire un manifeste féministe, Anuradha Roy ressuscite la vie d’une certaine société au XXe siècle et laisse voir combien le domaine féminin est confiné, surveillé et, bien sûr, critiqué. Le poids de la tradition est aussi invisible que l’air que l’on respire et paraît pourtant aussi essentiel que la respiration. Ce sont en principe les hommes qui ont tous les privilèges et, si certains sont décrits avec sympathie comme le père de Gayatri ou son beau-père, le grand père de Mychkine, le père de ce dernier est régulièrement égratigné par l’auteure qui nous réserve, avec un humour grinçant, la description de sa « retraite spirituelle bouddhiste » après la « fuite » de son épouse et la conclusion de cet examen de conscience. Un morceau d’anthologie.

Remarquablement construite, chaque élément étant indispensable à la compréhension de l’ensemble, cette œuvre prend une des meilleures places dans la littérature indienne de langue anglaise d’aujourd’hui et donc sur l’étagère de nos bibliothèques.

Bonne lecture.

Roland Bouchet, La Lettre du CIDIF le 14 juin 2020.