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Catégorie : Livres et publications

Quand je te frappe, par Meena Kandassamy,
Actes Sud, mars 2020, 252 pp.

Traduit de l’anglais (Inde) par Myriam Bellehigue

 

Ce roman est-il une fiction ou le compte rendu d’une expérience ?

Si l’on se pose la question, c’est que l’œuvre est particulièrement réussie. Dans Quand je te frappe, Meena Kandassamy nous rapporte, à la première personne, quatre mois de la vie d’une femme mariée, sa plongée dans l’enfer conjugal et sa fuite vers une liberté retrouvée dans une société fondamentalement patriarcale qui lui renvoie une image plutôt floue. Et en refermant le livre, il nous faut constater que si l’on connaît bien la narratrice, on ne sait toujours pas comment elle se nomme. Le « je » est ici le personnage emblématique de la femme qui, en devenant épouse d’un homme « bien sous tous rapports », comprend qu’elle disparaît littéralement aux yeux de son entourage mais aussi à ses propres yeux.

Ce livre est une excellente contribution à la littérature féministe si présente dans l’actualité mondiale.

Cette voix indienne est originale : pas de plainte, pas de jérémiades, ni de grandes envolées lyriques pour fustiger le destin malheureux d’être femme dans notre univers. Un simple exposé des faits sur un fond d’ironie fait autant de ravages que bien des manifestes.

Notre narratrice est la fille unique d’un couple vivant à Chennai, appartenant à la petite bourgeoisie moyenne. C’est tout naturellement qu’elle fait des études supérieures, puis c’est tout aussi naturellement qu’elle décide d’aller faire une recherche universitaire au Kérala. Les parents feront tout pour la détourner de son projet mais sans succès. Cette indépendance, qu’elle recherchait, lui permet de développer ses talents dans la littérature et d’abord dans la poésie mais, sur le plan sentimental, sa vie est plutôt erratique et une déception amoureuse va précipiter une malheureuse décision : le mariage.

Ce mari est un universitaire, grand, bel homme, un peu plus âgé que la narratrice. C’est un intellectuel de gauche, et même d’extrême gauche (« naxalite », mais lui préfère le qualificatif de « maoïste » sans doute plus valorisant). Il semble qu’il ait eu des activités secrètes qui auraient pu le conduire à une exécution politique. Frisson garanti de la narratrice devant la statue du grand penseur activiste dont elle va partager les pensées et les projets.

Elle va très vite déchanter en découvrant que son mari est un pervers qui la dépouille de tout : ses réseaux sociaux sont supprimés, ses fichiers sur ordinateur sont effacés, l’utilisation de son portable est contrôlée en permanence. Condamnée à rester enfermée dans la maison, les cheveux coupés, le khôl interdit ainsi que le rouge à lèvres, elle se retrouve dans un environnement totalement étranger où sa langue maternelle, le tamoul, n’est pas pratiquée. Son goût pour la littérature et la poésie est ravalé par le révolutionnaire au rang de futilité petite bourgeoise. Il a une argumentation imparable pour démontrer de façon définitive qu’elle a toujours tort de penser ceci ou cela.

Cette torture mentale se prolonge par des souffrances corporelles. D’abord les coups, l’étranglement. Puis elle découvre, dans le mariage !, ce que sont le viol et l’humiliation complète de la femme. Elle est réduite à néant.

Ce qui la sauve, c’est la volonté de créer, malgré tout, une œuvre écrite. Et, comme elle ne peut prendre aucune note, elle se crée dans sa tête l’équivalent de fichiers informatiques qu’elle remplit de ses réflexions et de ses narrations qu’elle consulte et met à jour à tout moment. Cette volonté lui donnera la force de fuir lorsque sa vie est en véritable danger et de rejoindre ses parents à Chennai.

Le livre de Meena Kandassamy, à travers une histoire singulière, racontée dans un style sans emphase souvent teinté d’une ironie irrésistible, expose le problème des relations hommes-femmes dans le monde du 21e siècle. Si le contexte indien donne au récit une coloration particulière, le problème traité est bien universel. En effet, quelle que soit la latitude et quelle que soit la société, c’est bien le même machisme qui est à l’œuvre partout et partout l’on assiste aux mêmes mécanismes de défense des institutions (dirigées par des mâles) pour assurer, dans la bonne conscience, un déni de justice au bénéfice de l’acteur masculin.  Nos sociétés, il faut bien le reconnaître, n’ont pas beaucoup écouté jusqu’à présent la voix des victimes. Peut-être parce que ce sont des femmes ? En tout cas l’auteure fait entendre cette voix avec talent et avec une ironie qui tient le lecteur en haleine et lui insuffle son goût pour la vie et la liberté. Un rappel, au passage, de certaines pratiques germanopratines dans le Paris d’après-guerre ou, plus tard, en 1980, du meurtre conjugal, sur la colline Ste Geneviève, que le milieu intellectuel a décidé, avant l’intervention de la justice, de classer comme acte de démence qui excluait toute responsabilité. Et la justice a suivi … Un clin d’œil bienvenu à ceux qui s’offusqueraient de comportements comparables dans d’autres sociétés.

L’Inde devait être à l’honneur au Salon du Livre de Paris du 20 au 23 mars 2020 et nous aurions pu sans doute y rencontrer Meena Kandassamy. Le covid-19 en a décidé autrement. Suivons les conseils de notre président et profitons de notre confinement pour lire et lire encore. Commençons le Salon du Livre confiné par Quand je te frappe, nous ne serons pas déçus. Et d’autres livres sont publiés en France à l’occasion de ce (non) événement). Nous en reparlerons.

 

Je dois apprendre qu’on peut, en public, traiter une femme communiste en égale et avec respect mais qu’une fois la porte refermée, on peut la gifler et la traiter de pute. On appelle cela la dialectique. (page 42)

 

 

 

Roland Bouchet, La Lettre du CIDIF, le 20 mars 2020.