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Le ministère des sentiments blessés d’Altaf Tyrewala

 

Il y a 11 ans (en novembre 2007) nous avions salué avec enthousiasme l’entrée dans la république des lettres de l’écrivain indien Altaf Tyrewala et nous avions exprimé le souhait de pouvoir lire bientôt d’autres pages aussi talentueuses que son Aucun Dieu en vue. En 2012 paraissait sous sa direction la publication d’un ensemble de nouvelles regroupées sous le titre Bombay noir, non traduit à ce jour. Et cette même année, il publiait « une chronique poétique » intitulée Ministry of Hurt Sentiments que les Éditions Actes Sud viennent de faire paraître sous le titre Le ministère des sentiments blessés, traduite par Bee Formentelli.

 

Comment qualifier ce nouvel ouvrage ? L’auteur nous met sur la voie en l’intitulant « chronique poétique ». Car il s’agit bien d’un récit poétique, proche du slam, quelquefois du rap et même du chœur antique, ce personnage bizarre qui, dans une œuvre dramatique, vient donner son analyse et sa vision sur les événements qui font la trame d’une vie collective. Et cette vie, c’est celle de la métropole de Mumbai. Altaf Tyrewala subit une obsession-fascination pour cette ville aux problèmes démesurés, voire monstrueux, que rencontrent tous les aspects du quotidien aussi bien avec la démographie incontrôlable, la pollution, les inégalités des conditions d’existence, de circulation qu’avec la fragilité du lien social toujours à la merci d’un heurt religieux ou de caste.  

 

Le génie de l’auteur est de reprendre tous ces problèmes avec un lyrisme qui lui permet de les traiter tous, qu’ils soient triviaux ou intellectuels car ils sont tous existentiels.

 

 

 

Cette cité
Cette cité
Carambolage monstre près de la côte
Qu’a-t-elle donc
Pour que tu y retournes sans fin
T’étonnant quelque peu sceptique
Que les choses n’aient pas encore sombré sous
Une scandaleuse avalanche de bévues, de bêtises et de bourdes
Aucun projet directeur à quoi se référer
Pour comprendre par quel mystère la canalisation
Censée ravitailler ta cuisine en eau potable
A fini par charrier le contenu de tes toilettes

 

 

 

Cette obsession-fascination de Mumbai se termine sur une note pessimiste :

 

 

 

Dans cette cité
Chacun a une chance d’en réchapper
Une vie valant la peine d’être vécue, voilà qui est rare
Pour ça, il y a un ailleurs

 

 

 

Félicitations à Bee Formentelli qui a assuré la traduction ce Ministère des sentiments blessés, entreprise périlleuse mais réussie.

 

Nous souhaitons à cette œuvre le succès qu’avait rencontré le précédent livre que Actes Sud vient de rééditer. Nous conseillons de lire ou de relire Aucun Dieu en vue avec cette chronique poétique car ce sont les deux faces bien différentes de la présentation d’une réalité mais aussi deux techniques talentueuses.

 

 

 

Roland Bouchet, La Lettre du CIDIF, le 2 janvier 2019

 

 

 

Le ministère des sentiments blessés d’Altaf Tyrewala
Titre original : Ministry of Hurt Sentiments
Traduit de l'anglais (Inde) par Bee Formentelli
Éditions Actes Sud - Collection : Lettres indiennes - Date de parution : 7 novembre 2018 - ISBN : 978-2330114213 - 78 pages - Prix éditeur : 13,50 €

 

Pour la recension de :

 

Aucun dieu en vue, d' Altaf Tyrewala