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Inde, la révolution par les femmes

par Dominique Hoeltgen, journaliste de L’Expansion, depuis 2004 en Inde

Editions Philippe Picquier 2009

 

Synthèse établie par Lucile Gossens-Mouchart

 

Rappels

L’Inde avec son milliard 200 millions d’âmes subit 20.000 suicides paysans chaque année.

2/3 des indiens vivent ou survivent de la terre mais ne produisent que 19% du PNB (richesse) La moitié de cette population rêve de partir en ville.

L’Inde est constituée de :

-28 états + 6 territoires de l’Union.

-6 groupes ethniques

-22 langues/1652 dialectes

-6 religions

-6000 castes et sous-castes qui remonteraient à -1500 avant JC.

-7% de la population =70 millions sont dans des tribus aborigènes

-16% (cent soixante millions) sont des Dalits ou scheduled casts =parias.

L’abolition théorique  de ce castisme fut  proclamée dans la constitution.

Après 60 ans d’indépendance et des siècles d’une riche histoire, l’Inde continue ses soubresauts.

2008 : 6 villes sont frappées par 9 attaques terroristes : 13 mai Jaipur/25 juillet : Bangalore/26 juillet : Ahmedabad /13 et 27 septembre : New Delhi/30 octobre : Guhawati/du 26 au 29 décembre : Bombay. Cette violence cause le décès de 1600 personnes/100.000 meurent sur les routes.

2009 :2 femmes sont chief-minister sur les 30 qui président aux destinées de 28 états.

Personnages féminins marquants.

Ela Bhatt, née en 1933, juriste de formation, présidente en 1968 de la section féminine du congrès des syndicats indiens.

92% de la force d travail appartient au secteur informel, inorganisé qui contribue pourtant à 63% de la richesse nationale et participe à 40% des exportations.

Le SEWA (self employed women’s association) est une organisation non gouvernementale créée en 1972.Ce mouvement atypique est à la fois syndicat, coopérative et banque au service des « invisibles « = balayeuses, vendeuses d’oignons, de gingembre, brodeuses, rouleuses de cigarettes beedee ou d’encens, fabricantes de cerf-volant, de galettes papad, trieuses de papier et déchets...

La force de ce groupe provient de son nombre : débuté avec 4000 femmes, la banque solidaire-coopérative a plus de 55.000 actionnaires et 20 millions de roupies =307.000€ y transitent chaque jour.

Ouverture aussi de centres de paix dans 5 quartiers sensibles au Gujarat frappé en 2002 par une folie meurtrière interreligieuse : on y explique que toutes les religions sont égales, on démontre les similarités entre hindous et musulmans par des fêtes mélangeant les femmes de ces confessions ou en les rassemblant pour des formations.

La pauvreté n’est pas vaincue par la charité mais en permettant aux pauvres de gagner plus et leur fournir des services financiers répondant à leurs besoins spécifiques.

Outre son nombre, ce groupe compte sur le partage des valeurs entre « sœurs ».

Elles agissent contre les responsables du développement anarchique et inhumain, pour rendre visible s les femmes invisibles en leur donnant une sécurité sociale.

Ce combat s’est élargi car SEWA est affilié à la fédération internationale des syndicats (IFTU=International Federation of Trade Union), participe à la création de Home set, une ONG mixte : syndicats et Ong basée en Angleterre mais active aussi en Europe, Asie du sud et S-E, en Inde.

Elle a reçu tous les honneurs possibles (en Inde, en France, en Espagne et même une récompense des droits de l’homme remise par la sénatrice Hillary Clinton)

 

Shabane Azmi

Décorée par François Mitterrand, actrice de Bollywood, commence en 1986 une grève de la faim pour soutenir les habitants du quartier de Borivali à Bombay. Elle rejoint une organisation Nivara Hakk Suraksha qui est née sur les trottoirs de la ville pour gagner des droits aux habitants des bidonvilles, lutte qui durera 20 ans.

N’oublions pas qu’en cette mégapole, de 5 à 8 millions d’êtres humains y logent (soit plus que la population norvégienne) sur un total de 18 ou 19 millions- soit Belgique et Suède ensemble. !

Au 21ème siècle, l’Inde reste un monde cruel.

Un viol a lieu chaque 29 minutes (souvent par un membre proche de la famille dans la demeure familiale)

32.000 femmes se sont officiellement suicidées en 2006  dont plus de la moitié de mariées.

Le harcèlement moral et physique est trop pesant, les épouses finissent parfois arrosées d’essence car résistant un peu trop aux exigences de dot supplémentaire de la belle-famille.

La dowry= dot est interdite légalement depuis 1961 mais rien n’interdit à une famille de faire des cadeaux à une autre famille. Les demandes se multipliant, la jeune femme harassée de revendications n’en peut plus de sa vie d’esclave.

Toutes les 77 minutes, une femme meurt pour cause de dowry.

A Bombay, en  mai 2008,6 mois après son mariage, Mithali Kushwaha reçoit un bidon d’essence sur son sari alors qu’elle préparait le repas accroupie près du butagaz, posé à même sur le sol de la cuisine.

Toute la famille y était réunie : époux, belle-mère, beau-père. Quelqu’un a craqué une allumette. !

Avant de décéder, elle a pu confier à sa mère ce qui s’était passé.

Conclura-t-on, comme trop souvent, à une mort par accident domestique ?

33% des cas seulement donnent lieu à une condamnation : prison pour le mari et les beaux-parents.

Nisha Sharma

Cette jeune fille  de 21 ans, près de Delhi, est devenue en 2003 une icône pour les jeunes indiennes. Ses parents avaient trouvé un prétendant parfait  grâce aux petites annonces de journaux « bonne situation, bonne famille, pas de dot exigée » mais le jour du mariage, le futur époux et sa mère demandent 25.000$. Nisha prend son téléphone et contacte la police.

Pour une fois la loi sera appliquée : les parents du futur et lui-même passent la nuit en prison.

Malheureusement, depuis la libéralisation de l’économie en 1991, depuis que la télévision diffuse sans arrêt des publicités des derniers modèles automobiles, des ordinateurs plus puissants des complexes immobiliers plus luxueux..., le mariage apparaît comme un moyen de s’enrichir, de consommer plus...

Une loi sur la violence domestique est parue  en 2006 mais son application réaliste est en attente.

Le divorce officiel, déjà très rare, est craint par les épouses car elles perdent leur statut social et économique. Aucune loi sur la communauté des biens, aucun droit sur la propriété, pour recevoir une pension alimentaire en cas de rupture de l’union !

Des procès sont inscrits dans l’histoire indienne contemporaine par des combats menés.

Indira Jaising

Dès le début des années 1960 elle obtient l’égalité de l’héritage pour les femmes chrétiennes du Kérala. (Procès Mary Roy en 1986). Une mère hindoue peut avoir désormais la garde et la responsabilité de ses enfants mineurs (procès Geeta Hariharan en 2000).

Indira Jaising a représenté les victimes de la tragédie de Bhopal (firme u.s. Union Carbide) en décembre 1984, a défendu les sans domicile de Bombay en 1982 et obtenu pour la première fois une loi reconnaissant des droits aux plus pauvres.

Flavia Agnès

Avocate à Bombay, elle raconte son mariage arrangé en décembre 1967 puis l’enfer de sa vie (veuve avec 5 filles). Elle devient fondatrice de Majlis, ONG spécialisée dans la défense des femmes et des minorités (organisation de juristes et de formateurs)

« Il est indispensable de changer la mentalité en sillonnant les écoles, les collèges, les universités et les cabinets d’avocat pour expliquer que les femmes sont égales aux hommes. »

Kanta Singh

Par cette animatrice, le WPC = women power connect est le premier organisme indien de garantie des droits féminins.

Où sont passées les millions de petites filles qui manquent au pays ?

L’avortement fut légalisé en 1971 mais une loi de 1994 amendée en 2001 interdit tout avortement fondé sur le sexe du fœtus. Parents et médecins encourent des peines et amendes, mais les avortements de fœtus féminins (15.000.000 environ) continuent. Toute une mentalité est à remettre en cause, mais les médecins y gagnent financièrement. Les lois ne peuvent suffire à abolir les comportements ancestraux.

1050 filles pour 1000 garçons est la moyenne mondiale mais en Inde :

En 1991 : 947 filles pour 1000 mâles

En 2001 :927  «        «        «      «.

               750   «          «       «      « en Haryana et Panjab, contrées riches pourtant. !

Cela va créer un problème gigantesque dans une dizaine d’années car ce sont les familles aisées dans les états riches qui éliminent le plus les filles (soit par avortement soit par manque de soins intentionnels entre 0 et 5 ans)

Des hommes vont à présent chercher des épouses dans les états du sud ou en Assam, achetées entre 5000 roupies (=80€) jusqu’à 20.000 Rs (320€).La femme restera isolée, sera revendue plusieurs fois ou « servira » pour plusieurs frères.

Elles sont parfois enlevées via un somnifère glissé dans la nourriture ou par ignorance ou crédulité et définitivement perdues si on ne les retrouve pas endéans la demi-heure.

Quant à la maltraitance des fillettes, elles seront vendues par leur père pour 60€ et finissent dans un bordel dont elles ne peuvent sortir sans versement d’une grosse somme aux passeurs afin de rembourser une dette bien involontaire.

Au mieux, elles sont servantes dans des familles qui ne les rémunèrent pas (car l’argent va dans les mains des agents de placement), habillées de guenilles et nourries des restes, corvéables 24 heures par jour.

Le plus difficile est de faire comprendre que l’enfant n’est pas un objet, que la femme a les mêmes droits que les hommes.

Roebin Mazundar crée l’efficace Ong SATI qui depuis 15 ans aide les enfants des rues, les femmes des gares pour empêcher le mariage d’enfants de 8 ou 10 ans.

Je tiens à citer encore sur des artistes qui revendiquent ouvertement la liaison entre cinéma, peinture, dans, écriture et un engagement politique: Farah khan, réalisatrice de films hindi/Apparna Sen, réalisatrice dont le père créa en 1947 la « Calcutta film society », Mallika Srabhai, danseuse/Arundhati Roy, écrivain/ Lalita Laxmi, peintre, Teesta Setalvad...

Swati Piramal, (née en 1956) dirige une des plus grandes firmes pharmaceutiques « Nicholas Piramal » au nom de son beau-père. Invention de nouveaux médicaments, centre de prévention, hôpital, laboratoires de recherche... « Je veux faire changer les choses non seulement pour mon entreprise, mais pour toute l’industrie. »

Kiran Mazumidar Shaw à la tête d’un empire de la biotechnologie Biocon a dû aller en Australie et en Ecosse pour des études de brasseur.

Des innovatrices comme la chocolatière Zeba Kholi, la première œnologue Karishma Grover dont les bouteilles sont appréciées à Pondy et partout ailleurs.

Dans la haute finance en sari: Chandra Kockhar, née en 1961, plus jeune directrice de la deuxième  banque ICCI/Lalita Gupte première femme à accéder à un poste de direction/ Kalpana  Morparia juriste/Naïna Lal Kidwaï, née en 1957, à la tête de la meilleure banque étrangère HSBC et combattante de l’écologie/Sandra Martinez directrice  de la société générale en inde Manisha Girotra UBS, reine des fusions-acquisitions d’entreprises.

 

Je ne puis omettre Mayawati, politicienne à la tête de l’état de l’Uttar Pradesh, état le plus peuplé (200 millions h.) classée en 2008 en 59ème position des femmes les plus puissantes derrière Sonia Gandhi. Née en 1956, dalit=intouchable, elle enseigne à l’école primaire et suit des cours de droit à l’université de Delhi.

Lors d’une conférence en 77, elle conteste l’orateur, offensée par le terme « harijan » (fils de Dieu= terme neuf créé par Gandhi) qu’elle juge dégradant car en analogie avec « devadasi » (= esclave de dieu=femmes dansant dans les temples, abusées par les prêtres brahmines dont les enfants sont logiquement appelés « fils de Dieu »).

Elle rappelle qu’Ambedkar, le grand défenseur des intouchables  utilisait le terme « Schedule casts ». Elle se fait remarquer par Kanshi Ram, créateur d’une société de défense des dalits « BAMCEF ». Il est à la recherche d’une figure de proue pour gagner la victoire électorale en Uttar Pradesh, il sait qu’il lui faut gagner cet état le plus peuplé où vivent un grand nombre de « chamar », groupe de dalits ayant une conscience politique aiguë, dont elle fait partie.

Il vint donc la chercher à son domicile pour la lancer en politique.

En ’83 et ’84, âgée de 28 ans, elle se présente pour la première fois, fait sa campagne en vélo

En ’89, elle et le BSP (Bahujan Samaj party) font leur entrée au Parlement.

Victoire majorité  en 1993 en alliance avec le SP (Samajwadi party) –parti bien établi chez les musulmans et les basses castes- aux élections de 1993.

Polémiques autour de statues d’Ambedkar= chute du gouvernement, mais alliance immédiate avec l’ennemi d’hier, le BJP (Bharatiya Janata party), nationaliste hindou.

En 1995 et en 1997, elle devient premier ministre UP.

Elle multiplie les dépenses somptuaires, elle  est bien loin de son époque cycliste. Quinze mille statues d’Ambedkar sont érigées dans l’état ! La plus grande est installée à Lucknow, la capitale de l’Etat.

En 2002, elle est chef de gouvernement pour la troisième fois et en 2007 pour l’ultime fois.

A cette occasion elle envoie une voiture bourrée de fleurs à son « ennemie » Sonia. Elle accusa Sonia Gandhi de créer des tensions de castes dans sa région en 2002.

Elle annule   l’attribution de terre pour une future usine de wagons à Laganj- ce qui annule aussi les 10.000 emplois escomptés.

En 2009, son parti n’obtiendra plus que 20 sièges sur 545.

Cette défaite s’explique par les signes de richesse énormes, les dépenses somptuaires : en 2003 déjà : 44 comptes en banque, 70 maisons, des terrains, des magasins à Delhi, de l’or, des diamants, un gâteau imposant transporté par avion... En 2007, elle estimait sa richesse à 8 millions d’euro (520 millions de roupies).

Son avantage est son opportunisme et son absence de principes idéologiques ! Elle vise la tête de l’Etat indien. On la stoppe dans ses ambitions architecturales à Agra, elle se vengera  à Lucknow, dans son parc fétiche, rebaptisé Baba Sahed Dr Bhim Rao Ambedkar Samajik Parivartan Sthal, où 60 éléphants de pierre rouge et 10 éléphants de marbre attendent... Sorte de mausolée personnel qui a déjà coûté plus de 31 millions d’euros (2 milliards de roupies).

Mamata Banerjee, à la tête du trinamool congress, a mis en échec l’industriel hyper puissant Tata en faisant stopper les travaux de construction de la future automobile » nano » en Bengale occidental. Cette usine à demi construite sera démontée et transférée au gujarat soit 200 millions $ de pertes pour le magnat.

Je termine cette synthèse, bien incomplète, avec la conclusion de Rama Bijapurkar, consultante, qui décrit l’Inde comme un monde schizophrène : « Oui, l’Inde, avec sa croissance en zig- zag et un développement qui ne suit pas, est un monde schizophrène où tout et son contraire est possible » !