Blue Flower

 

KAOUSALIA,

Un témoignage

par Lourdes Tirouvanziam-Louis

 

 

Longtemps, il y a bien longtemps quand il faisait bon vivre à Pondichéry, quand tout le monde se connaissait et quand la ville était propre, non surpeuplée et non polluée  et quand elle se limitait à ses quatre boulevards et quand j’étais enfant, la vie était belle et sans trop de soucis.

J’avais une amie, camarade de classe en troisième au Pensionnat de Jeunes Filles. Elle était  à côté de moi en classe… Kaousalia. On se racontait tout, nos petits secrets, souvent des bêtises, nos chagrins. On allait ensemble au cinéma, moi avec mes grandes sœurs et nos voisines Germaine et Pauline. Kaousalia venait avec ses tantes et quelquefois sa maman. On se retrouvait au cinéma. On se mettait ensemble, on pleurait quand l’héroïne se languissait de son bien aimé. Souvent, ces films traitaient des thèmes de la religion et des castes. Je ne comprenais pas trop bien de quoi il s’agissait. Mais j’aimais bien les chansons et les beaux sarees et les bijoux que portaient les actrices.

Kaousalia avait de grands yeux noirs, brillants, son sourire découvrait ses dents blanches semblables à des perles. Elle avait le teint assez sombre propre aux tamouls. De grandes nattes tombaient sur ses épaules et elle portait toujours le davanni et le pavadai sattay. Ses couleurs préférées étaient le jaune poussin, le rose et le bleu turquoise. Pour quoi le jaune poussin – pitambar me disait elle, la couleur préférée de Krishna. Pourquoi le bleu turquoise, la couleur préférée de Vishnou- Ramar neelam, et pourquoi le rose, la couleur de peau qu’elle aurait tant aimé avoir. Ses cheveux noirs bien huilés et tressés ressemblaient à deux gros serpents qui lui tombaient sur ses épaules. Elle portait toujours du jasmin, elle sentait bon mon amie et souvent pendant la recréation je me penchais sur elle pour respirer le parfum capiteux du jasmin. Même aujourd’hui le jasmin évoque en moi des souvenirs nostalgiques et bien sûr je pense à mon amie Kaousalia.

Les jeudis l’après midi, comme je n’avais pas école, je prenais mon vélo et vite j’allais jusque chez elle. Le quartier nord m’était interdit. Je ne pouvais fréquenter que quatre rues: la rue de Bussy, la rue Candappa Modeliar, la rue Montorsier et la rue Laporte. Moi, j’habitais rue Candappa Modeliar. Si jamais je quittais cet espace, mon père recevait tout de suite la nouvelle: « Nous avons vu votre fille dans telle rue… ». Et le soir à table, mon père qui ne faisait ses remontrances qu’à table devant toute la famille me demandait: « Que faisiez-vous dans la rue Des Bassin de Richemont ? ». A moi de vite inventer une excuse: « J’ai été cherché un livre chez mon amie”. « Que ce soit la dernière fois que j’entende les gens venir porter plainte ». C’était en effet une plainte. Comment une jeune fille de bonne famille, pouvait-elle circuler librement dans une rue qu’elle n’habitait pas et comment osait-elle sortir sans être accompagnée de quelqu’un?

Je prenais le risque et je me rendais donc chez Kaousalia et j’étais reçue par sa mère les bras grands ouverts. La maman de mon amie portait toujours des sarees de coton, elle avait sur son front le koukoumam – le point rouge vermillon que portent les femmes indiennes mariées au milieu du front. Elle aussi portait dans ses cheveux du jasmin. Elle était souriante et avenante, elle m’accueillait toujours avec un grand sourire et me disait « Pourquoi n’es-tu pas venue nous voir ? Il y a longtemps que je ne t’ai pas vue. » C’était un jeu et elle savait bien que tous les jeudis j’étais là. A quatre heures elle nous servait à Kaousalia et à moi du bon filter cappee et un baji ou une sucrerie qu’elle préparait elle-même, souvent on avait du payassam ou du soji.

Les gens à cette époque étaient généreux et savaient donner de l’affection sans rien attendre en retour. J’avais le droit d’aller dans toute la maison, même jusqu’à la pouja array, interdit en principe aux étrangers, surtout moi catholique; comment pouvait-on m’admettre dans ce lieu sacré de la maison? Mais la mère de Kaousalya me demandait de venir voir les images des multiples dieux qui décoraient les murs de cette pièce.  Dans la pouja array, une lampe à huile brûlait devant les images des dieux. Il y avait beaucoup d’images représentant Krishna avec Radha et Roukoumani. On sentait le santal et la myrrhe que l’on faisait brûler le soir pour la pouja. Je regardais avec attention chaque objet - un petit plateau contenant le vermillon et la cendre sacrée, une petite cloche en airain « pour réveiller les dieux » me dit Kaousalia en riant. Il y avait également le portrait des défunts – une jeune dame, décédée du vivant de son mari et que l’on vénérait comme sainte. Chaque image avait une guirlande de jasmin. J’étais particulièrement attirée  par le Krishna bébé tenant dans sa main droite une motte de beurre, le Navanitta Krishna. Tous les vendredis, tous les objets de culte étaient lavés et la pouja array nettoyée et les images représentant les dieux étaient de nouveau décorées de fleurs. Par contre tous les soirs, on brûlait de la myrrhe et la mère de Kaousalia allumait la lampe à huile à six heures trente, dès qu’elle avait entendu la cloche du temple de Manakoula Vinayagar.

Kaousalia et moi allions dans le jardin, notre coin favori, on grimpait sur le goyavier et on trouvait des fruits mûrs, pas très mûrs, verts, très verts même, il fallait les cueillir et mordre dans le fruit. Dans le jardin, il y avait ce fameux plan de jasmin qui donnait tant de fleurs et décorait les images sacrées et les cheveux de mon amie et de sa mère.

Il y avait des jours où je m'y rendais l’après midi vers deux heures, juste avant d’aller à l’école qui ouvrait ses portes à trois heures moins dix. Kaousalia et moi allions dans le jardin, interdit à cette heure,  car la grand mère et toutes les femmes de la maisonnée disaient que ces heures étaient néfastes et peuplées par des esprits qui habitaient les arbres.  La grand mère de Kaousalia nous grondait, elle criait même sur nous : « Espèces de sottes que vous êtes, ne savez vous pas que le Minisparin et la Mohini vont vous prendre et vous posséder ?  Vous allez mourir en crachant du sang ». On n’avait peur de ces esprits, mais le goyavier nous attirait tellement ; moi j’invoquais mon ange gardien lui demandant de me garder et Kaousalia je suis sûre invoquait son dieu de prédilection Krishna.

Kaousalia était très bonne élève, elle était excellente en maths, bonne en physique, mais le français péchait un peu. Je lui faisais les devoirs de français en ajoutant exprès des fautes d’accord de grammaire et de syntaxe pour que le prof ne se rende pas compte. Par contre Kaousalia m’aidait en maths. La bête noire, même aujourd’hui les maths sont restées  du grec pour moi.

Nous étions toujours ensemble et l’on riait de tout et de rien. Nous avions quinze ans. L’âge de l’insouciance, de la puberté et d’une certaine innocence. Mais un âge difficile pour les jeunes filles surtout. Il y avait trop d’interdits et de tabous. Il ne fallait pas parler aux garçons, il fallait rentrer à la maison tout de suite après l’école, être accompagnée si l’on voulait sortir.

Un jour Kaousalia ne revint plus à l’école. J’étais très triste, je ne comprenais pas pourquoi elle ne venait plus à l’école. Était-elle malade ? Indisposée ? Était-elle partie chez ses cousins à Villianour ? Tant de questions traversaient ma tête. Plusieurs jours s’écoulèrent et mon amie Kaousalia ne revenait toujours pas à l’école. Je m’enquérais auprès de Marie Lesel et Mourali qui habitaient le quartier nord. Elles ne savaient rien, mais la mère de Kaousalia ne voulait pas qu’elles lui parlent. Quinze jours s’écoulèrent et Kaousalia ne revint toujours pas à l’école, mais dans la cour de recréation les filles murmuraient. « Elle va se marier, elle va arrêter ses études ».

Un jour après l’école vers cinq heures à la sortie des classes, j’enfourchais ma bicyclette  et je me dirigeais à toute vitesse chez mon amie. La mère de Kaousalia n’était pas contente de me voir ce jour-là. Elle, si avenante d’habitude ne m’accueillit pas, elle ne me disait rien. Kaousalia avait été séquestrée dans sa chambre et comme je connaissais la maison, je m’y dirigeais tout droit. Elle éclata en sanglots en me voyant et toutes les deux nous avons pleuré toutes les larmes de notre corps. « Pourquoi ne viens-tu pas à l’école? - On va me marier à mon oncle. Je le déteste et je veux mourir. J’ai même fait la grève de la faim, mais ma mère me menace de se suicider si je ne lui obéis pas. Mes parents me disent que les études pour une fille ne serviront à rien. Qu’une fille de bonne famille doit se marier à l’homme choisi par ses parents et rester dans la caste et la gotra. Que le respect et l’honneur d’une famille reposent sur les filles ». Kaousalia et moi ne comprenions rien à ce charabia. Que veulent donc ces adultes ? Que devons-nous faire, nous les filles ? Obéir comme des moutons de Panurge ? N’avons-nous pas nos rêves, nos aspirations ? N’avons-nous pas droit à l’instruction comme nos frères ? Nous étions toutes les deux révoltées et en courroux contre les parents de mon amie Kaousalia.

D’autre part me dit mon amie, ses parents n’avaient pas de dot à lui donner. Car son oncle maternel, lui étant promis dès le berceau, ne voulait que la main de la jeune fille et ne réclamait rien. Combien de familles s’endettent jusqu’à la mort pour marier leurs filles! Cette maudite dot à laquelle peu de femmes indiennes peuvent échapper. La naissance d’une fille est considérée comme une malédiction … les parents économisent dès le berceau pour doter la fille. La fille revient toujours chez ses parents pour tout et chaque fois ce sont encore des dépenses.

L’oncle de Kaousalia avait trente ans et donc quinze ans de plus qu’elle !  «  Pourquoi ne dis-tu pas à tes parents que tu veux continuer tes études et devenir enseignante comme tu le désires ? ».

« Quand je suis née, ma grand mère maternelle et ma mère avaient décidé de me marier à mon oncle. Aujourd’hui je suis condamnée à respecter cette promesse. D’autre part me disent-elles, nos horoscopes sont compatibles. Si j’épouse un homme autre que mon oncle je deviendrai veuve très vite. Mes parents ont peur et ils croient aveuglement à l’astrologue de famille ».

Je comprenais mieux maintenant pourquoi l’oncle Tangavelou - l’oncle de Kaousalia- lui avait offert un tamboulam et un collier en or et un très beau saree de soie, lors de la cérémonie manja tanni, quand Kaousalia avait atteint la  puberté.  

La mère de Kaousalia si affectueuse d’habitude se tenait à distance, elle me demanda de parler à mon amie et de lui dire d’obéir à ses parents. Comment pouvais-je demander à Kaousalia d’épouser son oncle vieux de quinze de plus qu’elle ? J’étais horrifiée  et l’émotion me prit à la gorge et je ne pouvais pas parler. Les larmes coulaient de mes yeux et je pris mon vélo et je m’enfuis de la maison de mon amie.

Quelques semaines plus tard, je fus invitée au mariage de Kaousalia, j’ai participé à toutes les cérémonies d’un mariage hindou. L’entrée de la maison était décorée de kolam - dessins géométriques tracés avec de la poudre de riz, de bananiers avec leurs régimes de bananes vertes, des fruits de palmes étaient suspendus au pandal  et des tornam - guirlandes de feuilles de cocotiers- ornaient toute la maison. Le vassal – le patio de la maison -avait été bien lavé, et des kolam à la farine de riz avaient été tracés par terre, le  nava danyam - céréales et  lentilles au nombre de neuf représentant les neuf planètes - avait germé dans des soucoupes en terre cuite. J’aperçus une petite branche de  porcher enduite de curcuma et un chiffon jaune l’entourait. Neuf femmes mariées katoukajouti - dont les maris sont en vie- avaient planté le porcher et placé les nava danyam autour de la branche.

Les joueurs de nadesvaram soufflaient dans leurs instruments de musique et produisaient des airs de musique.

Le jour du mariage, Kaousalia avait été conduite par ses petites cousines et ses parents dans le patio de la maison où un dais décoré de guirlandes de fleurs avait été construit provisoirement pour le mariage. L’oncle Tangavelou attendait assis par terre les pieds croisés vêtu de son beau veshty-  pan de soie - et de son angavastram - châle de soie qui couvre le torse. Il avait l’air content et saluait les mains jointes les invités. Kaousalia portait un saree de coton à carreaux rouges et blancs. Elle était parée de tous ses bijoux. Au son du ketti melam - tambour à deux faces-, le pujari – le prêtre brahmane- présenta le tali, petit bijou  noué au cou de la mariée, à l’oncle Tangavelou qui le prit et l’attacha au cou de mon amie. Et Kaousalia fut mariée, bon gré mal gré ! La mariée pleurait, elle ne voulait pas de ce mariage comme je vous l’ai déjà dit.

Le soir, une fois le mariage fini, une fois les invités partis, Kaousalia et moi étions seules dans sa chambre. Elle se confia à moi, ses beaux yeux noirs étaient inondés par les larmes : « J’ai peur, très peur et je ne sais pas ce qui m’attend. On m’a forcée  à abandonner mes études et je suis maintenant la femme de mon oncle. Pourquoi le destin a voulu que j’épouse un homme plus vieux que moi, que je n’aime pas. Je ne sais pas s’il me comprendra, s’il m’aimera, nous sommes très différents l’un de l’autre. Mon oncle écoute beaucoup sa mère, elle a une telle emprise sur lui. Ma vie ne va pas être facile, je ne pourrai plus lire les beaux livres que j’empruntais à la bibliothèque. Ma grand-mère dit toujours qu’une femme qui lit trop et qui est instruite ne sait pas se soumettre à la volonté des aînés.  Je serai condamnée à cuisiner tous les repas avec mes belles-sœurs et ma grand-mère – belle-mère. Au village à Villianour, je sais ce qui m’attend. J’ai vraiment très peur. Je n’ai pas dormi de la nuit, j’ai été assaillie  par les affres du désespoir, et je ne sais pas comment je vais faire». Kaousalia prit sa tête dans ses mains, se cacha le visage et elle sanglota.

Je ne savais vraiment pas comment consoler mon amie, je l’écoutais dans un grand mutisme, mon cœur saignait pour elle. Pauvre Kaousalia, elle va subir le sort de tant de femmes indiennes qui sont maltraitées par leurs belles-mères et même leurs belles-sœurs. Il y a une sorte de rivalité et de jalousie entre elles. On a l’impression que la belle-mère se venge des souffrances qu’elle a endurées de sa belle-mère et à son tour elle prend plaisir à faire marcher ses belles- filles.

Il n’y a pas d’amour, peu de compréhension et encore moins de compassion. Comme me disait Kaousalia : « La pire ennemie d’une femme indienne est une femme ».

Kaousalia m’écrivait régulièrement et nous partagions beaucoup.

Villianour le… 1962

Ma chère amie,

Voilà quelques mois que je suis mariée et je ne me suis toujours pas habituée à cette nouvelle vie et à cette vie à la campagne chez ma belle mère. Mes parents, ma sœur, l’école, les camarades, les livres et toi surtout, vous me  manquez. Ma vie a changé, je ne suis plus l’enfant chérie de mes parents. Je suis maintenant femme, et je n’ai que quinze ans.

Ma grand mère m’a bien fait comprendre que j’étais sa belle-fille et que son fils Tangavelou était mon mari. Que voulait-elle dire? Comprends-tu quelque chose à cela ?...

Je dois maintenant avec mes belles-sœurs Valli et Roukoumani m’occuper du ménage, du potager, des vaches et du jardin. Mes belles-sœurs et moi partageons les corvées, ma belle- mère aime bien se plaindre, elle n’est jamais contente, quoique mes belles-sœurs et moi fassions, elle a toujours quelque chose à redire. 

Mon mari me demande toujours d’écouter sa mère, je ne dois en aucun cas la rendre malheureuse, car elle s’est beaucoup sacrifiée pour l’élever lui et ses frères après le décès de leur père. J’ai compris que sa mère passe avant moi; j’aurais tant voulu épouser un homme qui sait aimer comme les héros des films que nous avons vus ensemble. Cet amour n’existe donc que dans les films. Est-ce que mon mari m’aimera un jour pour ce que je suis ?  

Comment vont nos profs Madame de R., mademoiselle J..,    mademoiselle J. F.,  monsieur M. C. et notre prof de dessin et de couture. Les taquines-tu toujours?

Ecris- moi et continue à bien travailler, tu as de la chance d’aller à l’école.

Je t’embrasse très fort. Ton amie Kaousalia.

En recevant cette missive, je me demandais comment Kaousalia pouvait assumer tant de responsabilités; elle si jeune, si fragile et si naïve ? Enfance perdue à jamais et ses études également perdues pour toujours. J’étais triste à mourir, je ne pouvais rien et je ne savais que faire ?

… Plusieurs années se sont écoulées et quelquefois je revois mon amie Kaousalia qui habite toujours Villianour, dans  la ferme de son oncle. Elle a deux grands fils, une fille, ses enfants sont tous mariés. Elle est arrière-grand-mère mon amie Kaousalia et elle n’a que soixante trois ans... quelle vie a-t-elle eu ? Subissant le joug de la belle famille, étant belle fille, épouse, mère, et maintenant grand-mère. Elle a assumé tant de responsabilité si jeune. Elle devait toujours obéir soit à sa belle-mère, à son époux et maintenant à ses fils. Car me dit-elle : « Une femme en Inde ne peut pas décider d’elle-même, une femme en Inde accepte son karma et vit pour les autres et non  pas pour elle ».

Kaousalia a perdu son sourire, elle ne rit presque plus, ses yeux si beaux et si grands sont tristes. Sa belle chevelure est restée bien fournie mais maintenant est grisonnante.

Aujourd’hui  Kaousalia trouve beaucoup de bonheur auprès de ses petits enfants. Elle a deux petites filles qui elles font des études supérieures, une sera médecin, l’autre veut devenir Collector – cadre supérieur dans l’administration indienne-, et veut aider les femmes dans l’Inde rurale…