Blue Flower

Anita cherche mari, par Anita Jaïn, récit traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Sophie Bastide-Foltz, Actes Sud, 2010, 395 p.

 

Note de lecture de Roland Bouchet

 

 

La série Les lettres indiennes des éditions Actes Sud a eu la main particulièrement heureuse en publiant ce récit d’une jeune fille indienne à la recherche d’un mari. Tout le monde sait que le mariage en Inde est  une institution fortement ancrée dans les traditions sociales et que les futurs mariés ont, en théorie, peu ou rien à dire dans le choix de leur partenaire. Le mariage est certainement l’événement le plus important de la vie non pas des enfants concernés, mais celui des parents et de la famille. Mais ce schéma classique correspond-il toujours à la réalité dans l’Inde moderne des grandes villes et des classes moyennes supérieures ?

On sait que les habitudes sociales se modifient et l’Inde ne fait pas exception en la matière. La grande transformation de l’Inde depuis son indépendance, c’est la diaspora d’un excellent niveau avec laquelle le pays inonde le monde, surtout anglo-saxon. On retrouve des Indiens et des Indiennes bien intégrés et appréciés dans tous les secteurs d’activité ouverts par les diplômes supérieurs. Le management, l’enseignement, la recherche, l’ingénierie, la presse, la littérature, la santé sont des domaines où l’on rencontre, de l’Australie aux Etats-Unis en passant par Singapour et le Royaume-Uni, des représentants originaires de l’Inde, de première ou de deuxième génération et qui gardent, le plus souvent, des liens affectifs et familiaux avec le sous-continent.

L’intérêt du récit d’Anita Jaïn, qui se lit d’une traite, est justement de nous faire entrer dans le monde de cette diaspora pour découvrir le style de vie de jeunes gens que leur occupation professionnelle envoie aux quatre coins du monde, les livrant à eux-mêmes, loin des contraintes parentales.

Anita raconte avec beaucoup de bonheur et d’humour ces rencontres le soir autour d’un verre ou  le week-end en pique-nique champêtre, là où s’ébauchent des liaisons amoureuses aussi vite qu’elles s’évanouissent. Tous ces jeunes gens venus à New York de tous les pays de la planète ont une vie professionnelle intense dominée par le challenge permanent qui relègue au second plan la vie sentimentale et la perspective de la construction d’une vie familiale. Combien de fois Anita n’entend-elle pas la déclaration liminaire d’un garçon qui, à peine rencontré, annonce avec la satisfaction de l’honnêteté affichée qu’il n’est pas question, pour lui, de « s’engager » ?

Les parents d’Anita résident sur la côte Ouest des Etats-Unis et sont, bien entendu, impatients de voir leur fille fonder un foyer. Ils s’informent régulièrement des progrès éventuels dans ce domaine. À 32 ans, Anita est consciente que le temps est venu de créer une famille et que le monde dans lequel elle évolue est peu favorable pour une bonne solution. Elle décide donc de partir pour New Delhi, y prendre un poste dans un journal et de se consacrer sérieusement à la recherche d’un mari.

La vie à Delhi est un mélange de modernisme, assez semblable par certains côtés à celle de New York pour les jeunes livrés à eux-mêmes, et de traditions  en cours de transformation pour ceux qui vivent dans un cadre familial plus ou moins contraignant. La description des efforts d’Anita pour atteindre son but nous apporte une peinture de cette société en pleine mutation et certaines scènes feront sans doute parties d’anthologie des mœurs dans la capitale indienne de notre époque.

Le charme d’Anita, c’est la bonne humeur dont elle irrigue son récit et l’indulgence un peu moqueuse qu’elle porte à ses compatriotes. L’un des moments du livre, c’est celui où ses parents la rejoignent à Delhi pour lui donner un « coup de main » dans sa recherche. Le père d’Anita qui a quitté l’Inde depuis plus de trente ans n’est manifestement plus en phase avec « son » pays qui a peu ou prou évolué et qu’il ne comprend plus. La recherche continuera sans lui. Anita passe la société qu’elle rencontre à la radioscopie et tout le bonheur du livre se trouve là.

Anita trouvera-t-elle un mari ? Il faut lire son récit pour le savoir, mais il est évident que tout le plaisir de ce livre, c’est la recherche qui, sur un ton léger nous apprend beaucoup sur la société d’un pays qui, dans vingt ans sera le plus peuplé du monde et dont la moitié des membres a aujourd’hui moins de trente ans. Le sourire et la gaîté d’Anita participent à cette dynamique et entraînent le lecteur.