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(Lettre du CIDIF n° 37 -novembre 2007- page 5)
 
  

 

 

Chers adhérents et amis,

Cette année, Monique Morazé nous a quittés. Présidente pendant de nombreuses années de l’Association France Union Indienne, elle s’était donné la mission de faire connaître l’existence de ce grand pays en devenir qu’était l’Inde, pendant longtemps sans beaucoup d’écho en France en dehors de quelques intellectuels conscients de ce qui était en train d’advenir. J’entends encore, lors d’un colloque au Sénat en direction des industriels français, son intervention passionnée dont la teneur était :“ il faut prendre conscience que l’Inde existe. Tournez-vous vers le chemin qui conduit à L’Inde ”. À présent, ce n’est plus un chemin  qui s’est créé mais une autoroute, voire plusieurs autoroutes dans lesquelles s’engouffrent largement  ce que la France peut compter d’intelligence vive … et le reste aussi. L’Inde ne représente plus seulement ces millions de miséreux traînant dans la poussière. L’image qu’en a donnée l’Europe pendant longtemps est toujours vivace dans l’esprit de ceux qui ont un certain âge. L’Inde est devenue une grande puissance mondiale et l’homme le plus riche de cette planète est à présent indien.  La présence de l’Inde dans “ le concert des nations ” est de plus en plus importante à en juger simplement l’accord bilatéral qui se bâtit avec les Etats-Unis dans le secteur nucléaire. On peut même dire que la France vit une époque d’indomania au point que la queue pour l’obtention d’un visa au service consulaire de l’Inde fait l’objet d’un article de presse qui estime que cette démarche administrative est “déjà tout un voyage !“.

Monique Morazé n’aura pas eu le temps de voir l’édition du livre de souvenirs[1] de son époux, Charles Morazé, auquel elle a travaillé après la disparition de ce dernier. Je l’ai eu comme professeur en année préparatoire à Sc.Po. Son cours, si novateur à l’époque, sur l’histoire des faits économiques et sociaux était l’une des marques fortes de l’établissement. Toute son œuvre témoigne de sa recherche sur la signification ou, tout au moins, sur la logique de l’histoire, et aussi un livre aussi savant que passionnant sur Les Origines sacrées des sciences modernes[2], et je me rends compte que lui aussi aimait l’Inde.

 La Lettre du CIDIF a été créée dans la continuité des objectifs de l’AFUI, pour faire connaître le passé partagé par des Français et des Indiens afin que les jeunes générations en prennent connaissance tout en privilégiant le pays qui est à présent le leur. Avons-nous réussi ? l’éternel question “ Français ou Indiens ” se pose toujours au mépris de tout ce que la République française nous a apporté malgré toutes ses maladresses. Il est vrai que l’actualité internationale ne facilite pas une prise de conscience. Le sang ou le sol ou encore la religion ? La question reste éternelle. Par peur de l’islam, certains Etats indiens interdisent la conversion des hindous à d’autres religions, y compris le christianisme. La France va-t-elle adopter un laïcisme mou, ce qui ne serait bon pour personne, pas même pour ces citoyens français qui viennent tout droit des anciens comptoirs et qui ne sont pas des immigrés ?

 Notre souci premier[3] a été de préparer les éléments de leur intégration. Depuis bientôt vingt ans, nous proposons des pages d’histoire mais aussi des documents révélateurs de l’inextricable sans jamais, jusqu’à présent, céder à la tentation de donner notre point de vue. Au fil de nos recherches, nous avons découvert que l’attachement des habitants des comptoirs pour la France ne s’est jamais démenti. Mais l’histoire s’est chargée de les placer devant un dilemme qu’ils ont du mal à résoudre.

Le CIDIF a été créé en direction de tous les Français, originaires des comptoirs français de l’Inde, à tous ceux qui ont eu des relations avec ces comptoirs et aussi, pourquoi pas, à tous les Français sans distinction qui s’intéressent aux relations passées présentes et futures entre les comptoirs, le reste du sous-continent indien et la France. Le passé a longtemps été occulté. Il s’agit de le connaître sans le rejeter et sans en être dépendant.

Le CIDIF n'a pas été fondé sur des critères de races, d’ethnies ou d'appartenance à une communauté. Il a été fondé en fonction de deux nations, la nation France et la nation Union Indienne. Il souhaite, au fil de la recherche, proposer un regard vers la France. L'Association France Union Indienne est essentiellement tournée vers l'Union Indienne.

Le CIDIF cherche aussi à accrocher l'un après l'autre les maillons d’une identité personnelle et multiple, fondée sur l’appartenance à un pays, la  France, même si elle est à présent chahutée et quel que soit le regard de l'autre. Renan est le point de départ d’une réflexion longtemps mûrie et adaptée au présent.

Le CIDIF s’est concentré sur la rédaction d’une revue dont vous êtes les lecteurs, La Lettre du CIDIF, laissant de côté les autres objectifs, toujours en pointillé dans la trame de nos choix, comme, par exemple, de présenter les contributions de personnes originaires de Pondichéry.

Avec notre ami André Franz qui a toujours illustré notre  Lettre de ses aquarelles sur le Pondichéry de son cœur, nous avons choisi cette fois pour la page de couverture la reproduction d’un tableau d’une artiste d’origine pondichérienne. Nous vous recommandons de consulter son site achandra.fr pour faire connaissance avec une œuvre qui a retenu l’attention des organisateurs de la manifestation Art Capital.

La Lettre n° 37 comporte des rubriques déjà bien connues. Notre chroniqueur de l’Inde, David Annoussamy, nous fait aussi partager, ce qui est nouveau, son sentiment sur les élections du début de cette année en France.  Dans la “ teneur des élections démocratiques des élections françaises du printemps 2007 ”, il porte le regard acéré du sage et du juriste sur nos pratiques politiques. Qu’il s’agisse de la France ou de l’Inde, il sait dominer son sujet. Ce texte ouvre la réflexion sur nos mœurs franco-françaises.

Nous sommes heureux de vous présenter l’état des travaux d’une jeune enseignante chercheuse, Kamala Marius–Gnanou, dont les attaches pondichériennes ont orienté le centre d’intérêt de ses recherches vers l’Inde et qui a eu l’occasion de collaborer à la Lettre du CIDIF.

Pour les établissements de recherche, comme l’Institut français de Pondichéry (IFP), nous avons retenu une publication de référence sur la biodiversité des Ghâts occidentaux qui a suscité une critique élogieuse de la presse indienne.

Aussi bien par les thèmes choisis que par la maturité manifestée dans l’organisation de leurs exposés et la clarté de leur rédaction, on pourra apprécier la qualité des travaux universitaires des jeunes étudiantes, Magali Grolleau, Morgane Diguet et Juliette Delqueux.

Les colloques, par eux-mêmes représentent tout un monde qu’il vous sera loisible de découvrir tout au long de ces pages. Rien ne vous empêche de compléter leur contenu par vos propres recherches.

L’actualité, c’est la mondialisation avec l’irruption sur le plan international de nouvelles nations dont le poids et la dynamique modifient toutes les données économiques et stratégiques traditionnelles. Le général Lamballe en répondant à la question “ Inde puissance mondiale ?” constate que le monde change et que l’Inde contribue à ce changement.

Cette importance mondiale de l’Inde se traduit aussi par une production littéraire qui nous fait découvrir chaque année de nouveaux romans et de nouveaux romanciers dont les qualités ne laissent aucun doute sur leur avenir. Ces écrivains s’installent sur les rayons de nos bibliothèques et deviennent vite des “classiques“.

La presse écrite d’expression française fourmille de nouvelles et de reportages sur l’Inde alors qu’il n’y a pas tellement longtemps, cette dernière était peu visible et en tout cas peu lisible. L’Inde est aussi présente dans le domaine culturel par ses films, ses spectacles de danse dans différentes villes de France et ses restaurants de plus en plus présents avec des mets de plus en plus raffinés. Presque chaque jour la télévision diffuse un documentaire sur l’Inde, sur ses curiosités mais aussi sur sa modernité. La présente Lettre essaie de rendre sensible ce mouvement.

Du côté francophone, les écrits sur le continent indien sont toujours abondants. Nous avons retenu l’essai de Robert Deliège sur l’intouchabilité, sujet qui n’est nullement tabou dans la presse indienne et dont la presse de langue française se fait largement l’écho.

Les livres fourmillent. Qui a entendu parler de La latitude de Pondichéry, de Vladimir (Editions Champs Elysées) ? On ne peut même plus suivre.  En dehors des contributions habituelles, David Annoussamy présente Soucé Antoine Pitchaya, auteur d’origine pondichérienne, que nos lecteurs connaissent déjà[4] et dont nous avons goûté avec plaisir la lecture du Mendiant de Bénarès.

Il y a également deux ouvrages qui nous sont parvenus alors même que nous venions d’éditer la Lettre de 2006. Un hommage à Senghor –c’était l’année de la francophonie- mérite d’être lu pour apprécier  le nombre important d’admirateurs qui ont tous manifesté leur attachement à cet homme de l’universel que j’ai eu l’heur de rencontrer en personne lors de mon séjour au Sénégal. Lisez, lisez tout. La contribution de Shenaz Patel m’a paru particulièrement intéressante. L’autre livre est un guide sur l’Inde (bibliothèque du voyageur, Gallimard), très bien fait, très bien illustré mais… lisez le commentaire.

Bonne fin d’année et pensez à la relève.

 

Jacqueline Lernie Bouchet

 

 

Addendum

La Lettre du CIDIF comporte cette fois deux numéros (36 et 37).  Le numéro 36 publie les délibérations du Conseil supérieur de Pondichéry et cela mérite une explication.

Par ailleurs, l’avenir du lycée de Pondichéry donne lieu actuellement à un projet auquel le CIDIF apporte sa contribution avec d’autres bonnes volontés. Il a paru normal d’en faire état ici.

 

Les délibérations du Conseil supérieur de Pondichéry

Le document constitué par les délibérations du Conseil supérieur de Pondichéry (1702-1820) est, en effet, assez consistant et présente suffisamment d’intérêt en soi pour les chercheurs, juristes et historiens, pour justifier un tirage séparé qui constitue la Lettre n° 36. Même les non-spécialistes pourront constater que beaucoup de questions, dont le fond est toujours d’actualité, ont trouvé des solutions d’une certaine sagesse pratique, en accord avec ce qu’on appelle la politique des Lumières que la France appliquait ici avec, peut-être, plus de libéralisme que sur le territoire national. Il est intéressant, par exemple, de retrouver un édit de Louis XVI concernant “ceux qui ne professent pas la Religion Catholique dans les colonies de l'obéissance de sa Majesté“ et d’y relever, entre autres, les modalités d’un état civil qui se libère du monopole de l’Église. On voit aussi que la réglementation royale ne devait pas être toujours d’application stricte, comme en matière d’esclavage, puisqu’une interdiction de 1718 doit être renouvelé en 1793. La réglementation des préséances à l’église et dans les processions, en date de 1777, peut prêter à sourire, car elle porte la marque de l’esprit du temps et rappelle les querelles rapportées par Saint Simon à propos des tabourets des duchesses. L’organisation des différents conseils et des tribunaux donne lieu à des textes d’une grande précision et d’une grande qualité sur le plan strictement juridique. D’autres textes lèvent le voile sur des “affaires“ que le roi entend régler sur le plan des principes ; ainsi, en 1753, un arrêt du Conseil d’Etat casse un codicille du testament du gouverneur Dumas qui réunit aux biens de la couronne des aldées reçues à titre personnel du nabab d’Arcatte ; il rappelle avec force que les représentants du roi ne peuvent, dans leurs fonctions, bénéficier de dons territoriaux que pour le profit de l’Etat.

Tel qu’il est, dans son style administratif et juridique, mais avec les qualités de la langue du XVIIIe siècle, ce recueil réserve des plaisirs de la découverte et constitue une source de réflexions sur nombre de problèmes aux résonances toujours actuelles. 

 

Le lycée de Pondichéry

Avant de finir mon propos, je voudrais rappeler ce que nous avons dit à notre assemblée générale concernant le Lycée français de Pondichéry. La mondialisation et sa marche rapide conduisent à orienter cet établissement vers un accompagnement au rapprochement des études secondaires et supérieures françaises et indiennes.

 À cet effet, un groupe de travail  constitué de membres du CIDIF, de l’AFUI et des APP, du proviseur et de  représentants de l’Agence pour l’enseignement du français à l’étranger (AEF) a participé à plusieurs réunions tant à Paris, qu’à Pondichéry. Son objectif est la mise en place d’une section internationale au Lycée de Pondichéry et donc d’ouvrir ce dernier à des élèves nationaux indiens de façon à favoriser la création d’un tissu franco-indien dans l’enseignement supérieur et la recherche aussi bien en France qu’en Inde. Cette action s’inscrit dans une démarche globale de rapprochement puisque plusieurs universités françaises et indiennes mettent actuellement en place des diplômes à double sceau qui permettront aux étudiants concernés de suivre leur cursus universitaire aussi bien en France qu’en Inde ou, partiellement, dans l’un ou l’autre pays. Ce type d’échanges est facilité entre l’Inde et les pays anglo-saxons en raison de l’utilisation généralisée de l’anglais dans le secondaire et le supérieur indiens. Or les inscriptions en français dans le secondaire indien est en constante augmentation, le français étant la première langue étrangère recherchée après l’anglais. Pour faciliter les échanges universitaires entre l’Inde et la France, il convient donc d’offrir dès le second degré un enseignement bilingue, en partie francophone.

Cette section internationale au lycée français de Pondichéry répond à cette attente. Le groupe de travail  va s’attacher à intéresser des entreprises privées ou publiques et des institutions françaises et indiennes à cette réalisation avec la volonté de créer une structure (fondation ou association d’utilité publique) susceptible d’accompagner le développement et d’assurer la pérennisation de cette section.

Le lycée a d’ores et déjà engagé des travaux de restauration et d’adaptation des bâtiments, l’AEFE ayant débloqué les crédits nécessaires. L’aspect pédagogique de la section internationale est assuré. Le problème de l’accueil d’internes est à l’étude.

Au moment de boucler la présente Lettre, une dépêche de l’AFP, que nous reproduisons dans la revue de presse, nous informe que  la ministre de l’enseignement supérieur, Valérie Précresse, a annoncé, à l’occasion d’un voyage officiel en Inde, la volonté de la France d’accueillir dans l’avenir 17.000 étudiants indiens en France. Dans un tel contexte, nous sommes évidemment confortés dans l’action que nous entreprenons. Mais il est non moins évident que les conditions d’accueil de ces étudiants dans notre pays devront alors être plus attractives qu’elles ne le sont actuellement  et notamment permettre l’accès pour une période déterminée à l’insertion dans la vie économique nationale.

Les membres du CIDIF seront tenus au courant de l’avancement du projet et sont invités à apporter leurs avis quant aux ouvertures qu’il est utile d’avoir (contacts, anciens élèves, financement) pour réussir cette opération.

 



[1] Charles Morazé, L’historien engagé, souvenirs, Fayard, 2007, 450 P.

[2] Fayard, 1986, 506 p.

[3] Voir la Lettre du CIDIF n° 1 où se trouve reproduit un article de la presse indienne “ The Nowhere people ” traduit en français, “ Les gens de nulle part ”.

[4] Soucè Antoine Pitchaya est intervenu dans la Lettre n° 30-31.