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(Lettre du CIDIF n° 37 -novembre 2007- page 34)
 
 LA POLITIQUE ARABO-MUSULMANE DU PANDIT NEHRU

(1947-1962)

par Magali GROLLEAU

 

Les relations de l’Union indienne avec le monde arabo-musulman sont restées pendant très longtemps au centre des préoccupations de Jawaharlal Nehru, qui a pris en main la destinée de l’Inde indépendante en 1947. Cet intérêt du Pandit pour les pays du Proche et du Moyen-Orient est méconnu, mais constitue pourtant un aspect majeur de sa politique extérieure.

Le problème du Cachemire oriente l’ensemble de la politique extérieure indienne. Il devient une préoccupation constante chez Nehru, voire même une obsession. Le Pandit veut à tout prix éviter que la communauté internationale ne se mêle de cette affaire, qui selon lui doit être réglée de façon bilatérale. Pourtant, le Pakistan, pour faire valoir son point de vue, recherche des appuis à l’extérieur. Les pays du Proche et du Moyen-Orient, unis par la religion musulmane, deviennent la cible privilégiée de Karachi qui compte faire jouer la solidarité confessionnelle à son profit. Ces manœuvres ne peuvent laisser Nehru insensible : indubitablement, ses relations avec le monde arabe s’en ressentent. Tout cela renvoie donc à une question centrale : celle du caractère anti-pakistanais de la politique arabe du Pandit.

 

Le rapprochement avec les pays arabes et musulmans (1947-1954)

·      Les premiers pas

Dès 1947, l’Inde indépendante cherche à se rapprocher du monde arabo-musulman et mène une politique que l’on peut qualifier de pro-arabe, notamment dans le cas de la question israélo-palestinienne. Les importants intérêts économiques (le pétrole) et sécuritaires de l’Inde en Asie occidentale expliquent en partie la volonté de Nehru de gagner l’amitié des Arabes, mais des considérations d’un autre ordre interviennent. L’antagonisme indo-pakistanais justifie le soin que prend Nehru de mener une politique pro-arabe, dans le but de ménager les musulmans aussi bien à l’intérieur de l’Union indienne que dans ses rapports internationaux. En effet, l’ensemble des questions du Proche et du Moyen-Orient sont dominées dans l’esprit du Premier ministre indien par le problème des relations entre l’Inde et le Pakistan, par l’affaire du Cachemire. Dès 1947, la crainte de voir le monde arabo-musulman se grouper autour du Pakistan est un facteur permanent de la politique suivie par le Pandit, qui s’inquiète des dangers que ferait encourir à son pays la formation d’un bloc musulman capable d’appuyer les revendications de Karachi sur le Cachemire. Le Pakistan lui apparaissant comme le fer de lance d’une coalition éventuelle, son objectif est clair : il s’agit d’empêcher par tous les moyens qu’une telle entreprise puisse être menée à bien par les dirigeants pakistanais. Afin de les contrer dans leur recherche de soutiens dans le monde arabo-musulman, le Pandit appuie les revendications des Arabes, espérant ainsi gagner suffisamment de sympathie et de prestige pour que la querelle indo-pakistanaise soit « circonscrite ». Il lui faut, sinon se ménager le soutien des Arabes, du moins s’assurer de leur neutralité sur la question du Cachemire. La position adoptée par l’Inde face à l’épineux problème israélo-palestinien est guidée par ces préoccupations.

Déjà avant l’indépendance, le Congrès national indien apporte son soutien à la cause arabe, s’opposant aux différents plans de partage de la Palestine et à l’ « intrusion » du sionisme dans le monde arabe. Lorsque le dossier palestinien est transmis aux Nations unies par les Britanniques en février 1947, l’Inde propose, aux côtés de l’Iran et de la Yougoslavie, la création d’un État fédéral. Nehru est très attaché à ce projet, qui constitue à ses yeux la seule et unique solution au problème. À la fois réticent à un partage de la Palestine et soucieux de plaire aux Arabes, le Pandit se prononce contre le projet de la majorité, à savoir le plan de partage. Sa déception est grande lorsque celui-ci est adopté. Dès la création d’Israël, le 14 mai 1948, la question de la reconnaissance est évoquée au sein du gouvernement indien. Le 17 septembre 1950, l’Inde accorde sa reconnaissance de jure à l’État d’Israël, en se basant sur le principe général suivant :

« Governments established in sovereign nations should be recognized even if we do not agree with their policies. This was the rationale in our recognizing China and in our recognition of Israel. »[1]

Mais bien qu’elle ait reconnu Israël, l’Union indienne refuse d’établir des relations diplomatiques avec l’État hébreu. Les autorités indiennes acceptent du bout des lèvres en 1952 qu’un consul réside à Bombay, tout en refusant d’admettre la création d’un consulat général d’Israël. Dans sa recherche active de soutiens dans l’affaire du Cachemire, Nehru est amené à choisir entre Israël et les pays arabes. Un simple calcul arithmétique le conduit à négliger aux Nations unies le bulletin israélien pour s’assurer des multiples voix  arabes…

Entre 1947 et 1950, Nehru parvient à établir les bases d’une coopération entre l’Inde et le monde arabo-musulman. Sa politique pro-arabe dans le cadre du problème israélo-palestinien ainsi que son prestige et les idéaux anticoloniaux qu’il défend jouent en sa faveur. En outre, la formation du groupe arabo-asiatique, à la faveur de la décolonisation, permet à l’Union indienne à la fois de tirer parti de la force des Arabes sur la scène internationale et de se prémunir contre une éventuelle coalition musulmane menée par le Pakistan. Le rapprochement amorcé entre monde asiatique et monde arabe sous la houlette de l’Inde est un moyen pour cette dernière de canaliser les États arabes et de détourner leur attention vers d’autres problèmes que celui du Cachemire.

·      Inde, Afghanistan et monde arabe

Dans sa quête d’appuis contre le Pakistan, Nehru trouve deux alliés de taille : l’Afghanistan et, surtout, l’Égypte avec laquelle l’Inde noue une amitié durable.

Il est primordial pour le Pandit d’éviter que l’union se fasse un jour entre musulmans de l’Indus et musulmans de l’Hindu Kuch. Dans cette éventualité, un bloc musulman pro-pakistanais s’organiserait aux portes mêmes de l’Inde. Le litige territorial autour du Pachtounistan, opposant Kaboul et Karachi depuis 1947, est opportun aux yeux du Premier ministre indien, qui en joue habilement. Au cours de l’année 1951, des bruits circulent dans les missions diplomatiques, selon lesquels Najib Ullah Khan, ambassadeur afghan à New Delhi (1949-1954), « servirait d’intermédiaire au gouvernement indien pour distribuer les fonds qui alimentent la propagande en faveur du Pachtounistan »[2]. Le Premier ministre afghan, Chah Mahmoud, se rend à deux reprises à New Delhi en 1951. On commence à parler au Pakistan d’un « axe Delhi-Kaboul », qui fait l’objet d’attaques cinglantes dans la presse. La convergence d’intérêts existant entre l’Inde et l’Afghanistan assure à Nehru le soutien de Kaboul.

Dès le début des années cinquante, des liens conventionnels s’établissent entre l’Inde et les pays du Proche et du Moyen-Orient, sur la base d’accords commerciaux signés avec l’Égypte (mai 1949, renouvelé en mars 1951, juin 1952 et mai 1953), la Syrie (25 février 1952), l’Irak (6 mai 1953) et l’Iran (22 décembre 1954). Au-delà de l’aspect strictement commercial, ces différents traités de commerce illustrent la volonté de Nehru d’établir des liens plus étroits avec le monde arabo-musulman. D’ailleurs, l’absence de pétrole dans les listes de produits échangés entre l’Irak et l’Union indienne, alors que l’Irak compte fournir à son partenaire du coton (dont l’Inde est elle-même productrice), est significative. Ces accords sont en réalité plus politiques que commerciaux. Les pays arabes y voient aussi leur intérêt : l’Inde étant à leurs yeux un grand acteur de la scène internationale, suffisamment fort pour demeurer à l’écart de la politique des blocs, ils perçoivent les avantages qu’ils pourraient tirer d’une telle association.

C’est surtout avec l’Égypte née de la révolution des Officiers libres que se nouent les plus fortes relations. Nehru s’intéresse de près à ce pays qui, de par son poids géographique, son influence culturelle et sa volonté politique, constitue un acteur essentiel du monde arabe. Kamel Bey, ambassadeur égyptien à New Delhi (1948-1953), et le Sardar Panikkar, représentant de Delhi au Caire (1952-1953), œuvrent pour l’établissement de liens plus étroits entre leurs pays. Ces liens se resserrent à la faveur de la querelle qui oppose l’Égypte à la Grande-Bretagne, suite à la demande de révision du traité anglo-égyptien de 1936 par le gouvernement égyptien  (20 décembre 1945). Si dans un premier temps, le Pandit adopte une position réservée à l’égard de la querelle anglo-égyptienne,  il finit par se prononcer en faveur de l’Égypte. Il fait deux passages successifs au Caire, en mai et en juin 1953. Les relations indo-égyptiennes évoluent considérablement entre 1951 et 1954. L’amitié qui s’établit entre Nehru et Neguib, le soutien apporté par l’Union indienne aux revendications égyptiennes favorisent un rapprochement significatif entre les deux pays.

·      L’Inde et les mouvements d’indépendance d’Afrique du Nord

En dépit de l’idéalisme officiel qui auréole la politique extérieure indienne, les problèmes nord-africains sont abordés par le Pandit avec pragmatisme. Au début des années cinquante, l’Inde, malgré son anticolonialisme, reste en retrait en ce qui concerne les questions marocaine et tunisienne. Il lui faut en effet ménager la France, avec qui elle négocie la cession des Établissements. Par ailleurs, le Pandit est un grand francophile et ne souhaite pas entrer en conflit avec la France sur les affaires d’Afrique du Nord, d’autant plus que l’Inde, qui a des traités de quasi-protectorat sur le Sikkim, voire le Népal, peut elle-même à tout moment être accusée de colonialisme. Durant l’année 1951 et la première moitié de l’année 1952, le gouvernement indien reste sur la réserve et n’entend pas s’engager dans une quelconque action sur la scène internationale.

Néanmoins, Nehru doit aussi gagner l’amitié des pays arabes pour se prémunir contre une éventuelle coalition musulmane dirigée contre l’Union indienne par le Pakistan. Après la dénonciation par le Premier ministre indien, en octobre 1952, de l’accord de 1948 prévoyant un référendum dans les Comptoirs français, l’Inde s’engage fermement pour la cause de l’indépendance du Maroc et de la Tunisie. Nehru est moins soucieux de ménager le gouvernement français à ce moment là et son intervention est rendue nécessaire par l’attitude de Karachi, qui, en menant l’offensive aux Nations unies, s’attire les bonnes grâces des Arabes. L’année 1952 voit l’Inde passer de la modération à une position militante vis-à-vis des problèmes nord-africains. En 1953, la campagne engagée à l’ONU en faveur de la Tunisie et du Maroc est menée par la délégation indienne. Naturellement, les contacts entre l’Inde et les nationalistes nord-africains se développent.

 

Le tournant de la politique arabe de Nehru au milieu des années cinquante (1955)

·      Le pacte de Bagdad et ses implications

L’intrusion de la guerre froide dans l’Orient arabe, consacrée par la signature du pacte de Bagdad en 1955, complexifie la situation. Par le biais de cette alliance militaire, le Pakistan se rapproche de pays musulmans non arabes, l’Iran et la Turquie, et de l’Irak. Ainsi, l’entrée en scène des États-Unis, qui replace la confrontation indo-pakistanaise dans le cadre de l’affrontement Est-Ouest, compromet les efforts accomplis par Delhi depuis sept ans. Le pacte d’assistance mutuelle conclu entre Washington et Karachi le 19 mai 1954, puis l’adhésion pakistanaise au système d’alliances militaires occidental bouleversent les plans du Pandit. Ce qu’il cherchait à empêcher à tout prix depuis 1947 s’est finalement produit : l’isolement du Pakistan au sein du monde arabo-musulman est brisé. Le Premier ministre indien considère le pacte de Bagdad comme une véritable catastrophe pour la sécurité de son pays. Il a tenté, par la critique et la menace, de faire obstacle à la conclusion de ce pacte, mais ses efforts sont restés vains. Si de nouveaux États arabes étaient drainés par le système d’alliances occidental, non seulement la cohésion du groupe arabo-asiatique serait menacée, mais le Pakistan s’assurerait aussi de soutiens supplémentaires dans l’affaire du Cachemire. Il s’agit maintenant pour l’Inde de répondre aux possibilités d’action que l’assistance américaine offre au Pakistan.

·      La réaction indienne au pacte de Bagdad

Jusqu’en 1955, Nehru a cherché à empêcher le Pakistan de gagner les pays arabes et musulmans à sa cause, mais celui-ci est parvenu à rompre son isolement. Le Premier ministre indien ne tarde pas à mettre au point une nouvelle stratégie : maintenir la division créée par le pacte de Bagdad au sein du monde arabo-musulman. En effet, cette alliance militaire est loin de faire l’unanimité parmi les États arabes et, tout naturellement, le Pandit voit le parti qu’il peut tirer de cet état de fait. Si le soutien de la Turquie, de l’Iran et de l’Irak est acquis au Pakistan, l’Égypte, l’Arabie Saoudite et la Syrie font contrepoids.

L’Égypte du colonel Nasser est résolument hostile au pacte de Bagdad, qui contrarie ses projets d’unification du monde arabe. Ainsi, les intérêts indiens et égyptiens se rejoignent. Les deux pays se rapprochent pour lutter contre la conclusion d’un accord entre les pays musulmans qui échappent à l’influence de Delhi et refusent de laisser à l’Égypte un rôle directeur. À la fin du mois de février 1955, Nehru passe quelques jours au Caire. Début avril, Nasser, en route pour assister à la conférence de Bandung, rend à son tour visite au dirigeant indien. Une solide amitié se forge entre les deux hommes. Le Pandit a trouvé en Nasser un allié de taille pour contrer les manœuvres du Pakistan.

Seul parmi les pays arabes, l’Irak a fait le choix d'adhérer au pacte de Bagdad. Cela a pour conséquence d’amener l’Arabie Saoudite, son ennemi traditionnel, à appuyer l’Égypte et son nouvel allié, l’Inde. Les considérations politiques l’emportent dans l’immédiat sur le sentiment confessionnel. La visite officielle du roi Sa‘ud[3] en Inde, fin 1955, est l’aboutissement d’une évolution des rapports entre l’Union indienne et l’Arabie Saoudite qui a été marquée au cours de l’année 1955 par l’établissement de relations diplomatiques, la participation de l’Arabie à la conférence de Bandung et le séjour à Delhi du prince Faysal[4]. Le rapprochement amorcé entre les deux pays n’est pas sans importance, étant donné l’influence dont jouit dans le monde arabe le roi Ibn Sa‘ud, gardien des Lieux saints de l’islam et disposant, grâce au pétrole, de ressources financières considérables. Les témoignages d’amitié que l’Inde retire du séjour du souverain saoudite, qui a déclaré le 10 décembre 1955, lors de son passage à Bombay, que « le sort des Indiens musulmans est en de bonnes mains »[5], sont pain bénit pour Nehru. Les liens établis entre l’Inde et l’Arabie Saoudite sont très vivement ressentis à Karachi, où les déclarations du roi Sa‘ud font scandale, surtout au moment où l’affaire du Cachemire est remise au premier plan par le discours qu’a tenu Khrouchtchev à Srinagar quelques jours auparavant. Les choses se présentent plutôt bien pour le Pandit. Mais les problèmes d’Afrique du Nord, en particulier la question algérienne, viennent encore contrarier sa politique.

·      Une nouvelle approche des problèmes nord-africains

Depuis 1952, Nehru soutient les nationalistes tunisiens et marocains dans leur lutte pour l’indépendance. À la fin de l’année 1954, la crise algérienne commence. Mais l’Inde modifie à nouveau sa ligne de conduite et adopte une attitude ambiguë à l’égard des problèmes nord-africains, oscillant entre réserve et engagement. La question algérienne touche aux principes de la politique indienne en même temps qu’à ses intérêts : le Pandit se sent solidaire de la lutte menée par les nationalistes algériens, et doit également tenir compte des réactions du monde arabe pour ne pas s’aliéner le soutien des pays qu’il est parvenu à gagner à sa cause. Mais parallèlement, il ne souhaite pas porter atteinte aux relations plus cordiales établies avec la France au cours de l’année 1954, sur la base du règlement amiable de l’affaire des Comptoirs. En outre, Nehru se méfie du FLN, qu’il considère comme un mouvement terroriste. Les procédés utilisés par les rebelles algériens heurtent les principes non-violents du fils spirituel de Gandhi. L’Algérie devient rapidement une épine dans la politique extérieure indienne, un problème insoluble qui met Nehru en porte-à-faux. Le retour à la modération pour lequel opte le Premier ministre indien en 1955 est un pari risqué. La conduite ambivalente de l’Inde, qui fait son possible pour tempérer les Arabes aux Nations unies, suscite l’incompréhension aussi bien au sein de la population indienne que chez les membres du groupe arabo-asiatique.

 

Une politique de plus en plus ambivalente (1956-1962)

·      La crise de Suez et l’affirmation du soutien à Nasser (1956)

La retentissante affaire de Suez permet à Nehru de réaffirmer son soutien à Nasser et de regagner ainsi la confiance des pays arabes, confiance qui commence à être mise à mal par la modération dont l’Inde fait preuve à l’égard de la question algérienne. Pourtant, dans un premier temps, le Premier ministre indien se montre réservé. L’initiative de Nasser, qui annonce le 26 juillet 1956 sa décision de nationaliser la Compagnie du canal de Suez, le surprend. Nehru est gêné par la brutalité du geste du Raïs et vexé que ce dernier ne l’ait pas mis au courant de ses projets lors de leur rencontre à Brioni (du 17 au 21 juillet 1956). Alors que le monde musulman, les pays du groupe arabo-asiatique et la population indienne elle-même acclament Nasser, Nehru s’abstient de tout commentaire et de toute déclaration. Le Pandit se refuse à manifester publiquement ses réserves ; l’amitié indo-égyptienne l’emportant sur toute autre considération, il se contente pendant plus de dix jours de garder le silence. Par la suite, contraint de se prononcer, le chef du gouvernement indien ne prend parti pour personne, marquant que les torts sont partagés dans cette affaire. Il souligne néanmoins, lors d’un discours prononcé le 23 septembre 1956 à l’occasion d’un rassemblement populaire, que « Inde n’aurait pas agi ainsi »[6], exprimant ainsi sa désapprobation vis-à-vis de la façon dont l’Égypte a procédé à la nationalisation. Mais même si le coup d’éclat de Nasser le met mal à l’aise, Nehru souhaite avant tout éviter que la situation ne dégénère en un conflit armé, d’autant plus que l’Union indienne est directement intéressée par cette crise. Dès le début du mois d’août, le gouvernement indien entre en action au Caire, dans l’espoir de parvenir à une conciliation. L’expédition franco-anglo-israélienne en Égypte, déclenchée le 29 octobre, met un terme à la tentative de médiation indienne. L’initiative franco-britannique donne à Nehru la possibilité d’oublier ses réserves vis-à-vis du coup de force du Raïs et d’apporter sans réticence son plein soutien à ce dernier.

·      L’Algérie et la permanence du facteur français (1956-1962)

La guerre d’Algérie constitue jusqu’à son issue un véritable boulet au pied de Nehru, le discréditant aux yeux des Arabes et de son propre pays.  Si la crise de Suez a permis au Premier ministre indien de réaffirmer avec force son soutien à Nasser, la prudente réserve qu’il continue de manifester parallèlement dans l’affaire d’Algérie n’est pas du goût des pays arabes et musulmans. En dépit de sa solidarité avec les mouvements d’indépendance et de la nécessité pour lui de ne pas s’aliéner le soutien des Arabes, Nehru se maintient vis-à-vis du problème algérien dans une attitude empreinte de modération. De vives pressions sont exercées sur lui par le FLN, les pays membres du groupe afro-asiatique, l’opinion indienne, pour l’amener à prendre part plus activement aux efforts tentés en faveur des Algériens. À mesure que les mois passent et que la situation en Algérie s’aggrave, ces pressions se font plus fortes. Cependant Nehru ne plie pas et se contente d’appeler au cessez-le-feu et à un règlement négocié. Sa modération ainsi que son refus persistant de reconnaître le GPRA entre 1958 et 1962, justifié par des motifs juridiques, sont très mal vus au sein du monde arabe et de l’Union indienne. Les pays arabes et musulmans voient dans les réticences de Delhi une volonté de ne pas mécontenter Paris, étant donné la solution incomplète apportée au problème des Établissements français. En Inde, on estime que la position prise par Nehru irrite inutilement les pays arabes. Le Pakistan cherche à profiter de la situation pour compromettre les relations indo-arabes : en octobre 1956, le ministre des Affaires étrangères pakistanais, Firoz Khan Noon, dénonce l’existence d’un pacte secret entre l’Inde et la France pour une abstention réciproque sur l’Algérie et le Cachemire.

Les relations entre l’Inde et le monde arabo-musulman ont souffert de la question algérienne, qui demeure en toile de fond durant toute la seconde moitié des années cinquante, et sur laquelle sont venues se greffer d’autres difficultés.

 

·      L’inflexion de la politique indienne à la fin des années cinquante

À partir de 1958, le mirage d’un empire musulman allant de l’Atlantique au golfe Persique se dissipe. Les craintes de Nehru de voir le pacte de Bagdad s’étendre à d’autres États arabes et musulmans s’estompent rapidement. En effet, les Arabes perçoivent bien plus cette alliance comme une manœuvre impérialiste contre le nationalisme arabe que comme un maillon du système défensif antisoviétique. La politique pro-occidentale menée par Karachi joue finalement en faveur de l’Inde, en donnant au Pakistan l’image d’un allié de l’impérialisme. À la fin des années cinquante, alors que sa position dans le groupe arabo-asiatique est mise en difficulté par l’affaire algérienne et que la Chine se fait menaçante, Nehru prend du recul par rapport au monde arabe. Celui-ci, qui offre le tableau de pays instables s’entredéchirant et se disputant l’hégémonie, ne représente plus un danger pressant pour l’Inde, à la différence des manœuvres de la Chine à la frontière sino-indienne. Le pacte de Bagdad, tant redouté par le Pandit, s’effrite. Le 24 mars 1959, l’Irak du général Qasim se retire de cette alliance militaire, qui devient le Central Treaty Organization (Cento). Les priorités du Premier ministre indien changent, il se désintéresse dans une certaine mesure des États arabes et se fait moins zélé vis-à-vis de Nasser. Même s’il a soutenu activement le Raïs pendant la crise de Suez, il se méfie du leader égyptien. Les ambitions et la violence de ce dernier le dérangent et heurtent les principes qui lui sont chers.

La menace que fait peser la Chine sur les frontières de l’Union indienne dès 1959 conduit Nehru à renverser sa politique en amorçant un rapprochement avec les pays musulmans membres du Cento, considérés hier comme des ennemis à la solde de Karachi. Le Pandit se rend en visite officielle à Téhéran en 1959, puis à Ankara en 1960. L’amélioration des relations indo-pakistanaises, bien qu’éphémère, consacre l’inflexion de la politique indienne. Cette inflexion n’est pas sans conséquences : elle coûte à l’Inde le soutien de l’Afghanistan, plus que jamais en froid avec le Pakistan, et contribue au dégel des relations égypto-pakistanaises. À l’occasion du voyage d’Ayub Khan en République Arabe Unie, en novembre 1960, Nasser exprime son désir de voir le droit à l’autodétermination être accordé à tous les peuples.[7] Ces déclarations, somme toute assez générales, marquent néanmoins une position défavorable à l’Inde sur la question cachemirie.

Toutefois, si Nehru semble accorder moins d’importance au monde arabe, il n’abandonne pas pour autant sa politique pro-arabe et tandis qu’il autorise l’ouverture à New Delhi d’un bureau de la Ligue arabe en 1961, il persiste dans son refus de normaliser les relations de l’Union indienne avec Israël.

 

La politique que mène Nehru vis-à-vis de l’Orient arabe est tout entière orientée contre le Pakistan. Les inquiétudes du Pandit, ses initiatives, ses efforts à l’égard des pays du Proche et du Moyen-Orient portent de manière presque exclusive sur la question du Cachemire. Les successeurs de Nehru perpétuent sa politique pro-arabe, en particulier sa fille, Indira Gandhi. De tous les pays non musulmans, l’Union indienne est celui qui a soutenu avec le plus de zèle les positions arabes et palestiniennes. Le corollaire de cette politique est la frilosité persistante des relations indo-israéliennes. Ce n’est qu’en février 1992, soit plus de quarante ans après la reconnaissance par l’Inde de l’État hébreu, que le gouvernement indien normalise ses relations diplomatiques avec Israël.

 

NDLR. Magali Grolleau a soutenu, le 5 juillet 2007, un mémoire remarquable de 215 pages sur La politique arabe du Pandit Nehru (1947-1962). Durant l’année universitaire 2007-2008, elle poursuivra ses recherches sur la politique arabe de l’Union indienne après Nehru, en 2e année de Master Recherche.



[1] A. Appadorai, Domestic Roots of India’s Foreign Policy, 1947-1972, Oxford University Press, Delhi, 1981, p. 150 : « Les gouvernements établis en nations souveraines devraient être reconnus même si nous ne sommes pas en accord avec leur politique. Ceci était la raison d’être de notre reconnaissance de la Chine et d’Israël. »

[2] CADN, Fonds New Delhi, carton n° 186, dossier « Afghanistan, 1949-1962 » : télégramme n° 358-359 adressé par Robert Schuman, ministre des Affaires étrangères, à Daniel Lévi, ambassadeur de France en Inde, daté de Paris, le 19 avril 1951. Il y est fait référence au télégramme n° 75 adressé par Marcel Berthelot, ambassadeur de France en Afghanistan, à Robert Schuman, daté de Kaboul, le 16 avril 1951.

[3] Sa‘ud ibn al-Aziz (1902-1969) succéda à son père, Abd al-Aziz ben Abd al-Rahman al Sa‘ud, dit Ibn Sa‘ud, fondateur du troisième État saoudien, en 1953. Il nomma un gouvernement de roturiers et mena un train de vie dispendieux, s’aliénant les membres de sa famille. Le 2 novembre 1964, il fut destitué au profit de son frère Faysal.

[4] Faysal ibn Abd al-Aziz (1904-1975) était le second fils d’Ibn Sa‘ud. C’était un esprit brillant ; dès 1928 son père le désigna comme ministre des Affaires étrangères. Lorsque, le 12 novembre 1953, son frère aîné Sa‘ud fut intronisé roi, Faysal fut désigné prince héritier et accéda à la vice-présidence du Conseil tout en conservant les Affaires étrangères. Il fit déposer son frère le 2 novembre 1964. Grâce à la rigueur de sa gestion, il fit de son royaume un État moderne en quelques années. Faysal fut assassiné le 25 mars 1975 par l’un de ses neveux.

[5] CADN, Fonds New Delhi, carton n° 172, dossier « Arabie Saoudienne » : lettre n° 648/AS adressée par Jean Serres, ambassadeur de France au Pakistan, à Antoine Pinay, ministre des Affaires étrangères, datée de Karachi, le 15 décembre 1955.

[6] CADN, Fonds New Delhi, carton n° 168, dossier « Suez : Traité anglo-égyptien ; Nationalisation du canal » : télégramme n° 638 adressé par Christian Belle, chargé d’Affaires de France en Inde, à Christian Pineau, ministre des Affaires étrangères, daté de New Delhi, le 24 septembre 1956.

[7] CADN, Fonds New Delhi, carton n° 207, dossier « Pakistan, 1947,1960 » : lettre n° 814/AS adressée par G. Clauzel, ambassadeur de France au Pakistan, à Maurice Couve de Murville, ministre des Affaires étrangères, datée de Karachi, le 24 novembre 1960.