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(Lettre du CIDIF n° 37 -novembre 2007- page 43)
 

Morgane DIGUET, La Kumbh Mela d’Allahabad en janvier-février 2001,

mémoire de Master 1 Recherche, soutenu le 20 juin 2007. Jury : Bernard Salvaing et Jacques Weber

 

Lors de la lutte entre les deva et les asura qui suivit le barattage de la mer de lait, quatre gouttes d’amrita, le breuvage d’immortalité, tombèrent dans la Godavari à Nasik, la Shipra à Ujjain, le Gange à Hardwar et au confluent du Gange et de la Yamuna à Prayag, l’actuelle Allahabad. « Ces quatre villes furent donc bénies par le nectar et devinrent les lieux majeurs de pèlerinages où se tiennent les Kumbh Mela. Selon la tradition, ces gouttes de nectar tombées dans les trois rivières, libèreraient les âmes de tous ceux qui s’immergent trois fois dans leurs eaux permettant aux fidèles de se libérer du cycle des réincarnations » (p. 17-18). La Kumbh Mela d’Allahabad, qui a lieu tous les douze ans, est le plus important de ces rassemblements.

Après l’analyse des mythes et croyances qui fondent le pèlerinage, un résumé de son histoire et la présentation des grandes sectes de sâdhus Morgane Diguet, qui a étudié la presse indienne et consulté un nombre considérable de sites Internet, livre une description saisissante de cette « largest assembly of people ever witnessed and unlikely to be seen until the next Kumbh, in its 12-yearly cycle » (p. 78)[1]. La participation à la Kumbh Mela n’a cessé de progresser : de 2,5 millions en 1906, le nombre des pèlerins est passé à 3 millions en 1918, 4 millions en 1930, 7 millions en 1966, 10 millions en 1977 et 15 millions en 1989. En 2001, ce record est pulvérisé : entre le 9 janvier et le 22 février, 70 millions de pèlerins visitent Allahabad, soit 35 fois la population de cette ville de 2 millions d’habitants. Le 24 janvier 2001, Mauni Amavasya, jour le plus saint de la grande fête, 20 à 30 millions de pèlerins se sont baignés au Sangam, confluent du Gange et de la Yamuna. Ce jour-là des dizaines de milliers de pèlerins ont sacrifié leur chevelure, 5 000 barbiers environ étant préposés à cette tâche.

Tous les chiffres défient l’imagination : le gouvernement de l’Uttar Pradesh a recruté 20 000 personnes pour réaliser les aménagements nécessaires à l’accueil de telles masses humaines : 800 campements pour les sâdhus et les pèlerins, 450 km de fils électriques soutenus par 6 000 poteaux destinés à alimenter notamment 15 000 lampadaires et 10 000 haut-parleurs ; 265 km de canalisations pour conduire l’eau à 17 000 toilettes publiques et 50 à 70 000 urinoirs ! 15 ponts flottants pour acheminer les dévots, le matériel et d’impressionnantes quantités de nourriture. 28 postes de police, 7 000 policiers, la police fluviale, des plongeurs, des commandos pour assurer la sécurité d’une manifestation qui pouvait être la cible d’organisations terroristes ; 70 postes de secours, un hôpital provisoire de cent lits. Au total, 27 millions de dollars ont été dépensés par le gouvernement fédéral Delhi et celui de l’Uttar Pradesh. A ces dépenses publiques s’ajoutent celles qui ont été engagées par les sampradaya[2] et des organismes privés. Des banquets gigantesques, entièrement végétariens, car la viande et l’alcool sont interdits pendant le pèlerinage, ont réuni des milliers de convives : 12 000 pour le seul bhandara[3] du 27 janvier, qui a coûté 10 à 15 000 dollars.

Un tel rassemblement humain ne peut laisser indifférents les marchands du temple. A côté d’une intense ferveur, des cérémonies d’initiation aux sampradaya, des conférences et des controverses religieuses, à quelques centaines de mètres du Sangam, Pepsi-Cola et Evian, Colgate-Palmolive et Hindustan Lever Limited déploient leurs stands. Ces grandes firmes produisant savons et détergents ne pouvaient manquer une telle occasion : « what better place to educate people about the importance of frequent soap use than where 70 million people come to clean themselves ? » (p. 96). Dans ce mémoire remarquablement illustré, une photo représentant un vieux sâdhu tenant son bol à aumônes d’une main et un téléphone portable de l’autre, symbolise la cohabitation de la tradition et de la modernité. La Kumbh Mela est devenue également un destination touristique de première importance. On y a vu des personnalités telles que Pierce Brosnan, Madonna, Sharon Stone, Richard Gere et Robert de Niro. La commercialisation, la médiatisation et le caractère mondain de leur fête religieuse sont dénoncés par les sâdhu, qui ont d’ailleurs obtenu de la cour d’Allahabad la fermeture du camp de luxe de l’agence Cox & King, où l’on consommait viande et alcool.

La partie la plus intéressante du mémoire est la dernière, consacrée à la politisation de la Kumbh Mela. La Vishva Hindu Parishad a réussi un coup de maître en obtenant le 24 janvier, jour de Mauni Amavasya, la présence du dalaï-lama, qui a notamment déclaré : « Nous bouddhistes, nous considérons les hindous comme nos frères et sœurs jumeaux ». A quoi Ashok Singhal, président de la VHP, a répondu en termes plus musclés que « toutes les religions non-agressives devraient contrer les religions agressives comme l’Islam. La non-violence est notre programme commun »[4]. Un Parlement religieux (Dharam Sansad), réuni à l’occasion de la Kumbh Mela de 1989 à Allahabad, avait proclamé qu’aucun « pouvoir terrestre » ne pourrait s’opposer à la « mission divine » de construire un temple à Ayodhya. La Babri Masjid ayant été détruite, en décembre 1992, la VHP utilise la Kumbh Mela de 2001 pour mobiliser les masses en vue de la construction du temple de Rama : le temple miniature qui est exposé connaît effectivement un grand succès. Le début des travaux est fixé au 12 mars 2002, jour auspicieux, par le Dharam Sansad qui se tient du 19 au 21 janvier 2001. Cette décision ne fait pas l’unanimité : la politique de la VHP, dont la vocation est d’unir les hindous, est contestée par certaines sectes de sâdhus, qui soit ont leur propre projet de temple soit en contestent le principe. Par ailleurs, l’organe politique des nationalistes hindous, le Bharatiya Janata Party, qui gouverne alors l’Union indienne à la tête d’une coalition, prend quelques distances avec la VHP. Le Premier ministre, Atal Behari Vajpayee, a certes déclaré le 6 décembre 2000 que la construction du temple répondait à des « sentiments nationaux », mais par le biais d’un responsable de l’Uttar Pradesh son parti propose une transaction aux musulmans : la construction du temple de Rama et d’une mosquée « at some other suitable place ». Le fait est que Vajpayee ne participera pas à la Kumbh Mela, alors que le chef de l’opposition, Sonia Gandhi, se baigne au Sangam, le 22 janvier. La veuve de Rajiv Gandhi, d’origine italienne, a beau affirmer que son séjour à Allahabad a un but religieux et non politique, ses véritables intentions ne sont cependant pas douteuses pour beaucoup de commentateurs. « She wants to send out a message that she is not alien to India, that she belongs here, that she wants to be where the masses are, she wants to mix with the people and with the sadhus and saints of this country, that she has accepted Hinduism as her own religion »[5] (p. 139). La VHP pour sa part n’hésite pas à clamer haut et fort que si cette étrangère accédait aux fonctions de Premier ministre, « there will be a Christian Pope ruling over Hindu this rashtra ».

Comme les excellents travaux de Brigitte Sébastia[6] sur Vailankanni et de Rémi Delage[7] sur Sabarimala, le mémoire de Morgane Diguet illustre fort bien la démesure de ces grandes manifestations religieuses et leur récupération par les milieux d’affaires et les politiques.



[1] « 20 million take dip pat Kumbh Mela », 24/1/2001, in www.rediff.com/

[2] Mouvement religieux prêchant une voie vers la divinité et le salut, ayant à sa tête un maître spirituel.

[3] Banquet.

[4] « Le dalaï-lama parmi les hindous », www.tibet-info.net

[5] « Political Overtones to Sonia’s Kumbh Visit », The Hindu, 22 janvier 2001.

[6] Brigitte SÉBASTIA, Caste et christianisme à Vailankanni. Étude historique et religieuse d’un sanctuaire marial au Tamil Nadu, mémoire préparé en vue du diplôme de l’E.H.E.S.S. en1998 [voir Lettre du CIDIF n°22-23, décembre 1999-juin 2000].

[7] Rémy DELAGE, Les formes géographiques du pèlerinage à Sabarimala en Inde du Sud : réseaux, pouvoirs et figures de rhétorique identitaire, thèse de l’université Michel de Montaigne – Bordeaux III, soutenue le 18 décembre 2004 1998 [voir Lettre du CIDIF n°32-33, octobre 2005]