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(Lettre du CIDIF n° 37 -novembre 2007- page 57)

 

Colloque pluridisciplinaire organisé par les départements de Lettres Modernes, d’Histoire et de Langues de l’Université de Nantes, prévu pour le 1er semestre 2008

L’ailleurs de l’autre. Récits de voyageurs extra-européens


Si un voyage peut être décrit comme un parcours qui surimpose à la succession naturelle du temps dans une vie individuelle une succession de lieux divers et non familiers, le texte qui le relate apparaît plus complexe encore, puisqu’il ajoute au jeu du temps et de l’espace, de soi et de l’autre, l’inscription dans une pratique littéraire antérieure, qu’il convoque, cite, corrige, ou affronte au besoin. À la traversée des lieux observés (dont témoigne la dimension picturale de la relation) s’ajoute celle des lieux rhétoriques, la description du coucher de soleil, par exemple, sur Rome, Athènes ou Jérusalem, ou l’évocation des grandeurs passées. Tendant au tableau autant qu’au réinvestissement du topos du monde comme livre, le récit de voyage, conçu initialement dans la littérature européenne comme un mémoire au service de la connaissance, nous apprend donc autant sur la culture de l’observateur que sur celle observée par ce dernier. Le fait est connu, exploité avec virtuosité par les fictions de voyage des Lumières (les Lettres persanes de Montesquieu, ou le Supplément au Voyage de Bougainville de Diderot, par exemple) : le récit de voyage ramène toujours à soi, l’ailleurs s’estompe au profit du récit qui en est donné, le voyage ultime est livresque.

Œuvre à part entière, interrogeant la littérature (la question des genres, la pratique de la seconde main), le récit de voyage est donc également un document précieux pour appréhender non seulement la subjectivité de l’écrivain voyageur, mais aussi, plus largement, l’imaginaire de sa culture et de son temps. Engagée avec fruit, de ce point de vue, par les historiens, les littéraires (le Centre de Recherche sur la Littérature des Voyages de Paris-IV tout particulièrement), les comparatistes (dans le cadre de l’imagologie notamment), l’étude du récit viatique reste toutefois le plus souvent envisagée dans le domaine européen, alors même qu’il apparaît comme un des lieux privilégiés de l’expression d’une culture. Il est rare de décentrer le point de vue et d’examiner les formes et les contenus de la littérature de voyage extra-européenne. Le point de vue de l’autre, fût-il le voyageur, est souvent un point aveugle, il est vrai, de la rencontre entre l’Occident et ses sauvages : les Amérindiens évoqués par Montaigne au chapitre “ Des cannibales ” du livre I des Essais n’ont pas laissé leurs impressions, que Montaigne rapporte filtrées par les défauts de la communication et de sa propre mémoire. Les relations de voyageurs d’Asie, Afrique ou d’Amérique, pourtant, sont loin d’être négligeables : en ne considérant que le seul domaine indien, il suffit de penser au récit de voyage de Tagore en Europe (Yurop Prabâsir Patra, 1881), par exemple, ou à ceux de Salman Rushdie au Nicaragua (The Jaguar Smile : A Nicaragua Journey, 1987), Vikram Seth en Chine (From Heaven Lake : Travels through Sinkiang and Tibet, 1983) et de I.Allan Sealy en Amérique du nord (From Yukon to Yucatan, 1994), sans parler des ouvrages plus connus de V.S. Naipaul (An Area of Darkness, 1964, dans l’Inde de ses ancêtres ; The Middle Passage, 1962,  sur le monde caraïbe ; Among the Believers : An Islamic Journey, 1981).

Comme le montre la littérature indienne, deux cas de figure se présentent : les récits de voyageurs extra-européens en Europe, d’une part, qui apparaissent comme autant d’inversions du mouvement dominant, et plus étudié, par lequel l’Europe se porte à la rencontre de ses ailleurs ; les récits de voyageurs extra-européens dans des lieux tiers, d’autre part, qui évacuent cette fois, du moins a priori, le repère européen, et confrontent le lecteur occidental à une mise en scène distanciée de sa pratique viatique, dans des récits où c’est, cette fois, un autre qui parle de l’autre.

La distinction ne repose pas seulement sur le critère du point de vue : la dimension géographique convoque ici l’histoire, puisque les récits de voyages, souvent lointains, en Europe, renvoient à l’époque moderne, où la planète s’amenuise et s’ordonne sous l’égide européenne, alors que la pratique viatique dans des lieux tiers relève en revanche de logiques régionales antérieures (les récits des voyageurs arabes ou chinois en Inde par exemple, qui constituent une part essentielle des sources historiographiques sur l’Inde pré-moghole) ou, au contraire, post-coloniales et globalisantes (Rushdie au Nicaragua, par exemple). Aussi bien  conviendra-t-il de ne pas retenir de bornes temporelles, afin de faire apparaître, dans un domaine encore peu exploré, quelques grandes tendances.

Ce sont toutes ces pistes (établissement des corpus, étude de la relation de regard entre sujet et objet dans ces textes, comparaison avec le regard européen sur ces mêmes objets, constitution ou non d’une tradition littéraire comme en Europe) que le colloque se propose d’emprunter, en invitant littéraires, historiens, linguistes, mais aussi géographes et anthropologues, à se pencher sur les relations de voyages faites par des non-Européens.

 

Les propositions de communication (titre et résumé, sur une page) sont à envoyer à :

Claudine Le Blanc, Université de Nantes, département de lettres modernes, chemin de la Censive du Tertre, BP 81 227, 44 312 Nantes Cedex 3

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