Blue Flower

(Lettre du CIDIF n° 37 -novembre 2007- page 79)

 

L’Inde, puissance mondiale ?

par le général Alain Lamballe[1]

Avec environ un milliard deux cents millions d’habitants, l’Inde ne peut plus être ignorée du monde. Elle ne l’ignore pas non plus et tourne son regard vers le large. Certes son auréole et sa puissance d’aujourd’hui paraissent faibles si l’on se réfère à la Chine voisine. Mais, elle aussi, s’éveille, son potentiel s’affirme et son rôle s’accroît dans les affaires du monde, aussi bien dans les domaines politiques qu’économiques et même militaires.

Cette étude se propose d’analyser cette montée en puissance dans ces différents domaines et de voir comment elle se décline par rapport à la superpuissance américaine et aux grandes puissances d’aujourd’hui et par rapport à la superpuissance de demain, la Chine. Le monde change et l’Inde contribuera à ce changement.

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I- Une histoire et une géographie au service d’un grand destin malgré des problèmes internes

On ne peut comprendre l’Inde d’aujourd’hui sans se référer à son passé prestigieux qui imprègne l’élite du pays. Elle sera une grande nation parce qu’elle l’a déjà été. C’est écrit dans son destin. Ainsi raisonnent ses dirigeants depuis l’indépendance, quelle que soit leur couleur politique. La plupart des penseurs politiques contemporains qui effectuent des recherches dans les nombreux laboratoires d’idées du pays en témoignent. L’enthousiasme les porte. Tous les observateurs le constatent.

Par ses richesses, l’Inde a toujours attiré les convoitises étrangères. Alexandre le Grand a tenté sa conquête mais n’a pu atteindre que l’Indus avant de rebrousser chemin. Plus tard les Arabes l’ont abordée mais sans la conquérir. Des chefs afghans islamisés entreprirent sa conquête, réussirent en partie et momentanément. Ce furent les Moghols, musulmans eux-aussi, venus d’Asie centrale qui s’installèrent durablement en Inde. Ils la contrôlèrent, presque entièrement, jusqu’à l’arrivée des Anglais. L’Inde s’est enrichie de cultures extérieures, plus ou moins absorbées, alors qu’elle avait été elle-même le foyer d’une grande civilisation.

Cette diversité qui la caractérise est à l’origine de la laïcité de la plupart des régimes politiques indiens qui acceptent toutes les croyances et toutes les formes de pensée. Cette laïcité à l’indienne ne conduit pas à la recherche d’une société areligieuse, elle ne signifie pas une mise à l’écart de la religion car la sensibilité religieuse est présente à fleur de peau chez la quasi-totalité des Indiens, quelle que soit leur confession. Elle préconise au contraire une coexistence voulue et acceptée de toutes les religions. La diversité indienne se fond dans les échanges d’idées et d’opinions, favorisés désormais par les traductions automatiques entre les principales langues de l’Inde (hindi, ourdou, bengali, tamoul, ...).

Au sommet de l’Etat et de l’administration coexistent des personnalités de toutes origines et confessions. Ainsi, la fonction de Président de la République a été plusieurs fois tenue par un musulman (c’est le cas aujourd’hui). Actuellement, le Premier Ministre est sikh et le Ministre de la défense chrétien. Le président du Parti du Congrès, majoritaire, est également une chrétienne et de surcroît d’origine italienne. Les hauts fonctionnaires civils appartiennent à toutes les communautés, y compris tribales.

Certains généraux sont sikhs, musulmans ou chrétiens. Un ancien chef d’état major de l’armée de l’air, musulman, devint par la suite ambassadeur en France. Le chef d’état-major actuel de l’armée de terre est sikh. Le chef du personnel de l’armée de terre est un général de corps d’armée chrétien. Incidemment, il a été attaché militaire à Paris et a exercé un commandement opérationnel au Bengale occidental, celui du corps d’armée de Bagdogra, en charge notamment du corridor appelé communément « cou de poulet » reliant le Nord-Est au reste de l’Inde, entre la Chine et le Bangladesh. On pourrait multiplier les exemples. Dans l’armée, les musulmans représentent cependant un pourcentage plus faible que dans la population.

Dans les administrations civiles et militaires, la plupart des postes clés sont tenus par des hindous, ce qui est normal puisqu’ils sont majoritaires dans la population, mais le mérite reste, en général, le critère principal de sélection. La commission Sachar a toutefois établi dans un rapport rendu en 2006 que la communauté musulmane était globalement désavantagée. Parmi les hommes d’affaires qui ont le mieux réussi, se trouvent des musulmans, même si ceux-ci globalement paraissent en retrait dans le secteur privé.

Depuis son indépendance acquise en 1947, l’Inde n’a cessé de s’affirmer sur la scène internationale. Progressivement, d’Etat-objet, elle est devenue Etat-sujet. En fait, elle le fut déjà dans l’histoire grâce à ses sciences (les chiffres dits arabes, dont le zéro, sont en fait d’origine indienne, leur invention au VIème siècle de notre ère est généralement attribuée à un mathématicien cachemiri), sa médecine et sa littérature. Elle le fut grâce à ses théoriciens, mal connus, de la pensée politique (l’oeuvre de Chanakya, qui vécut vers le IIIème siècle avant Jésus-Christ, évoque celle bien postérieure de Machiavel ; elle est complétée par les écrits de Tirouvallouvar, un Tamoul qui vécut sans doute au VIème siècle de notre ère donc lui aussi bien avant l’auteur du Prince). Elle le fut par son expansion, pacifique, en Asie du Sud-Est (notamment en Indonésie et au Cambodge) où son influence rencontra celle de la Chine (d’où le terme expressif d’Indochine pour désigner notre colonie). Son intérêt actuel pour l’Asie du Sud-Est a donc des antécédents historiques.

La situation de l’Inde, au sud du continent asiatique et au nord de l’Océan Indien dans lequel elle s’enfonce, la prédestine à jouer un rôle majeur. Elle en est consciente et les grandes puissances ont commencé à prendre en compte son importance grandissante.

Des problèmes internes retardent cependant la montée en puissance de ce vaste pays, rassemblant environ 1.200.000.000 habitants et riche non seulement par la qualité de ses hommes et femmes mais aussi grâce à ses ressources naturelles. Diverses insurrections le déchirent. En plus du Cachemire, des mouvements autonomistes et séparatistes mènent une véritable guérilla en recourant à des actes terroristes en Assam (appelé aujourd’hui Asom, en fait l’ancien nom) et dans les autres Etats du Nord-Est. De plus, la rébellion maoïste progresse dans le centre et l’est du pays, en liaison avec celle du Népal. L’Inde fait face avec des succès inégaux à toutes ces insurrections simultanées et cela lui coûte cher en hommes et en moyens financiers. La lutte contre les organisations extrémistes mobilise de nombreuses forces paramilitaires et même militaires[2].

Les 850 millions d’hindous et les 160 millions de musulmans de l’Inde vivent le plus souvent en bonne intelligence mais les tensions « communalistes » (terme couramment utilisé) restent sous-jacentes. De véritables émeutes éclatent de temps à autre, parfois sous les prétextes les plus futiles. La fracture culturelle et religieuse entre les deux communautés existe et ne disparaîtra pas. Elle s’accentuera même par la simple arithmétique, la croissance démographique étant beaucoup plus grande chez les musulmans que chez les hindous. De plus, on se convertit à l’islam mais pas à l’hindouisme. On naît hindou, on ne le devient pas ou rarement. En revanche, des hindous de basses castes et des intouchables se convertissent au bouddhisme et aussi à l’islam. L’islam se veut égalitaire mais ne l’est guère car on y retrouve, transposés, les signes inégalitaires de la société hindoue.

Dans l’ensemble, le fédéralisme indien permet de prendre en compte les diversités ethniques, religieuses et linguistiques et d’atténuer les rivalités inter-provinciales avec plus ou moins de bonheur. Les effets néfastes du système des castes s’estompe avec leur politisation. Les intérêts des basses castes et des intouchables sont pris en compte par des formations politiques qui arrivent parfois au pouvoir dans les provinces comme au centre, souvent au sein de coalitions. Cependant la démocratie fonctionne de manière imparfaite. La justice ne remplit pas son rôle, les criminels puissants échappant aux sentences qu’ils mériteraient. Certains entrent en politique et occupent même des fonctions ministérielles. L’absentéisme des maîtres d’école est courant. De manière générale, l’administration fait preuve d’inefficacité et souffre de corruption. Plus du tiers de l’électricité est volé.

II- Une économie qui s’affirme malgré de graves déficiences

L’économie indienne a amorcé une politique de privatisation à partir de 1990, soit bien après la Chine. Le Produit Intérieur Brut, actuellement de plus de 1000 milliards de dollars, s’accroît à un rythme certes inférieur à celui de la Chine mais le pourcentage d’augmentation reste élevé, de l’ordre de 9 %, ce qui est considéré toutefois insuffisant compte tenu de l’accroissement démographique. La croissance est forte traditionnellement dans les services mais se constate aussi désormais dans le secteur manufacturier. L’Inde ne devient pas seulement le laboratoire du monde comme on l’a dit mais aussi un atelier du monde, au même titre que la Chine bien qu’à un rythme plus lent. Ses réserves de change s’élèvent à plus de 200 milliards de dollars.

L’Inde est désormais la quatrième puissance économique du monde, après les Etats- Unis, l’Allemagne et le Japon. Vers 2020, elle pourrait passer à la troisième place devant le Japon mais loin derrière les Etats-Unis et la Chine. Son essor est dû au développement du secteur privé où dominent des sociétés très compétitives, bien gérées et à un secteur bancaire moderne et efficace. Le nombre d’industries protégées a diminué. Toutefois, la privatisation marque le pas à cause de l’opposition des communistes. Pour la même raison, la législation du travail, actuellement trop contraignante, ne peut être modifiée. Le gouvernement doit tenir compte de l’attitude des communistes car il a besoin de leur soutien au parlement pour conserver la majorité.

La moitié de la population a moins de 25 ans. Cette jeunesse constitue un atout qui durera pendant plusieurs décennies, sans que l’Inde ait à soucier des problèmes de gens âgés. Elle est donc dans ce domaine avantagée par rapport à la Chine qui, elle, vieillit vite. Son potentiel scientifique s’affirme. Pour la seconde fois, la présidence du Conseil international des sciences est assumée par un Indien. 400.000 ingénieurs sortent chaque année des universités et autres établissements d’enseignement supérieur, c’est à dire autant qu’aux Etats-Unis et plus que dans l’ensemble de l’Europe. Toutefois, les employeurs se plaignent parfois de leur niveau insuffisant. C’est notamment l’avis exprimé par la National Association of Software and Service Companies (NASSCOM). Les systèmes d’enseignement primaire et secondaire connaissent de sérieuses défaillances compensées par une expansion des établissements privés, inaccessibles aux classes pauvres mais fréquentés par les élèves des classes moyennes. Des déficiences existent aussi dans le domaine de la santé. Des hôpitaux et cliniques privés, souvent de haut niveau, prennent le relais des établissements publics mais là encore les couches défavorisées de la population n’y ont pas accès.

L’Inde possède des pôles d’excellence bien connus, comme les biotechnologies, l’industrie pharmaceutique, la production de logiciels, l’industrie spatiale (un satellite d’observation avec une définition d’un mètre est en cours de réalisation), … Des revers graves ponctuent cependant son programme spatial et de missiles, comme le montre l’essai manqué d’un lancement de satellite le 10 juillet 2006. Mais dans ce domaine aussi l’Inde a retrouvé le succès avec le lancement réussi de quatre satellites par une même fusée le 10 janvier 2007, la récupération d’un vaisseau spatial le 22 janvier 2007 et un tir réussi d’un missile d’une portée de 3.500 km le 12 avril 2007. L’Inde met en valeur ses points forts, notamment dans les zones économiques spéciales aménagées pour attirer les investissements étrangers, créer des emplois et dynamiser les exportations, par des incitations financières et des équipements de niveau international. La première, véritable oasis ultramoderne, est située à proximité de Chennai (nouveau nom de Madras). Mais cette politique connaît quelques déboires. La réquisition de terres agricoles, parfois riches, pour créer les zones économiques spéciales suscite de vives protestations. De même, les critiques fusent à l’égard des avantages fiscaux qui engendrent des pertes colossales pour l’Etat.

L’Inde excelle dans la construction de barrages (environ 4.000 ont été construits sur les grands fleuves et leurs affluents depuis l’indépendance), ... Un projet grandiose de relier tous les cours d’eau majeurs est à l’étude. S’il se réalisait, il permettrait de mieux répartir les ressources en eau, c’est à dire d’effectuer un transfert du nord, généralement bien doté, vers le sud aride. Le projet se heurte, en plus des implications financières, à une opposition des écologistes. De plus, la fonte des glaciers de l’Himalaya, provoquée par le réchauffement climatique, pourrait le remettre en cause. Dans l’état actuel des choses, les réseaux de distribution de l’eau dans les villes sont déficients, provoquant de lourdes déperditions. De même, les campagnes utilisent l’eau pour l’irrigation de manière trop irrationnelle, ce qui engendre un énorme gaspillage. Pour assurer les besoins grandissants de sa population urbaine, permettre une nouvelle révolution agricole et satisfaire les demandes industrielles, l’Inde devra mieux gérer l’eau. Sinon, son développement sera compromis.

Le développement économique suppose une consommation d’énergie de plus en plus grande. A l’heure actuelle, la production d’électricité, surtout d’origine thermique, est insuffisante. Les délestages dans la distribution du courant électrique pénalise les industries. L’énergie nucléaire constituera un appoint indispensable. L’énergie d’origine hydroélectrique devra de même être développée. L’Inde importe 70 % de son pétrole et sa dépendance en hydrocarbures grandira. Ses besoins devront être pris en compte dans la répartition mondiale du pétrole et du gaz. La construction de gazoducs à partir de l’Iran, par le Pakistan et à partir de l’Asie Centrale, par l’Afghanistan et le Pakistan paraît la meilleure solution, en dépit de l’instabilité des régions traversées. Les capacités de raffinage de pétrole sont encore limitées. Les 18 raffineries indiennes sont de taille modeste. Mais celle en cours de construction au Gujarat, dans le golfe de Kutch, à Jamnagar sera la plus grande du monde. Prévue pour être terminée fin 2008, elle exportera aux Etats-Unis près de la moitié de sa production.

L’agriculture traîne quelque peu et reste très soumise aux aléas de la mousson, souvent fort capricieuse. La production agricole stagne, les paysans souffrent de surendettement. Le nombre de suicides, parmi ceux du sud notamment, traduit le profond malaise des campagnes. L’autosuffisance alimentaire n’est plus garantie à cause de la raréfaction des terres agricoles, du manque d’eau et de l’augmentation de la population. En 2006, l’Inde a importé du blé comme elle l’avait déjà fait en 2000. La demande indienne pourrait bien devenir une donnée permanente, les Etats-Unis et l’Australie seront les fournisseurs de blé. La pollution généralisée des cours d’eau pose par ailleurs de graves problèmes de santé. Le 11ème plan quinquennal (1er avril 2007-31 mars 2012) accordera la priorité au développement de l’agriculture.

Les infrastructures routières, ferroviaires, aériennes et portuaires restent très insuffisantes. Un programme de construction de routes à grande circulation existe pour relier les quatre métropoles de Delhi, Kolkata (nouveau nom de Calcutta), Chennai et Mumbai (nouveau nom de Bombay) mais sa réalisation progresse lentement. Le port de Nava Sheva, près de Mumbai, se compare presque aux ports américains pour le traitement des conteneurs mais demeure l’exception. La législation du travail, très rigide, rend difficile les licenciements et dissuade les investisseurs.

Le système fiscal se modernise bien que l’assiette reste encore faible. Une taxe à la valeur ajoutée, impôt moderne par excellence, est progressivement imposée dans les Etats. Elle devrait dans les années suivantes se généraliser dans l’ensemble du pays.

Globalement, la montée en puissance génère des inégalités entre les villes et les campagnes et entre les provinces, celles de l’ouest et du Sud étant souvent les mieux loties. La place de l’Inde dans le commerce international reste faible mais s’accroît. Depuis fin 2006, une firme indienne, Infosys Technologies, est désormais cotée au marché américain du Nasdaq.

III- Une influence de plus en plus grande dans le monde

Des relations difficiles avec le Pakistan

Le Pakistan constitue pour l’Inde une gêne permanente qui l’empêche de réaliser pleinement ses projets régionaux et dans une moindre mesure mondiaux. A défaut de pouvoir la menacer, il maintient son pouvoir de nuisance au Cachemire en aidant les mouvements séparatistes et même dans le reste de l’Inde, affirment de nombreux commentateurs, notamment dans le nord-est, par l’intermédiaire du Bangladesh où l’extrémisme islamiste progresse. En fait, l’Inde accuse le Pakistan de laisser des mouvements extrémistes islamiques fomenter des attentats sur l’ensemble de son territoire ou de les organiser lui-même par l’intermédiaire de son principal service de renseignement, le Directorate of Inter-Services Intelligence (DISI), plus connu sous le simple signe ISI. De son côté, le Pakistan affirme dans les instances internationales que l’Inde viole les droits de l’homme, au Cachemire tout particulièrement. Il dénonce aussi l’aide qu’elle apporterait aux mouvements de rébellion, notamment au Balouchistan. Les deux pays continuent donc de s’accuser mutuellement.

La coordination des secours pour venir en aide aux populations victimes du séisme du 8 octobre 2005 dans la partie du Cachemire administrée par le Pakistan a montré les limites d’un rapprochement. Certes, le cessez-le-feu, déclaré le 25 novembre 2003, est maintenu sur la ligne de contrôle que l’Inde considère comme sacro-sainte. Mais aucun progrès n’apparaît dans le règlement du conflit du Cachemire où des attentats se produisent encore régulièrement dans la partie indienne. Aucun progrès non plus n’est enregistré en ce qui concerne la question spécifique du glacier du Siachen.

La circulation des personnes entre Srinagar, la capitale d’été du Cachemire indien, et Muzaffarabad, la capitale du Cachemire pakistanais, avait été ouverte au début de l’année 2005. Interrompue par le tremblement de terre, elle a été rétablie mais elle est insignifiante. D’autres points de franchissement par exemple entre Rawalakot et Ponch ont été ouverts le long de la ligne de contrôle pour faciliter le passage des secours après le tremblement de terre mais rien ne prouve qu’ils le resteront. Le transport de marchandises entre les deux Cachemire reste à l’état de projet.

En dehors du Cachemire, une voie ferrée a été ouverte entre Mirpurkhas au Sind et Munabao au Rajasthan. Elle s’ajoute aux lignes de bus reliant, par le poste frontière de Wagah/Attari, Lahore à Delhi et Lahore à Amritsar. Sur une frontière longue d’environ 2.400 km, il n’existe que ces deux points de passage routier et ferroviaire. Ces diverses facilités revêtent une importance relative du fait des sévères contraintes administratives (notamment l’absence de consulats en dehors des ambassades et les délais de délivrance des visas), nécessaires avant d’entreprendre les voyages entre les deux pays.

Par ailleurs, aucune solution n’apparaît pour régler le différend au large du Rann de Kuch, la présence possible d’hydrocarbures sous les fonds marins rendant difficile la définition de la frontière maritime.

Les mesures de confiance subsistent. En plus des liaisons téléphoniques régulières entre états-majors des deux armées de terre et des rencontres entre les commandants locaux des forces paramilitaires qui existent depuis longtemps, les organismes de sécurité maritime et garde-côtes échangent des informations. Les deux pays respectent leurs engagements, pris en 1988 et ratifiés en 1991, de communiquer chaque année la liste de leurs installations nucléaires, qu’ils s’engagent à ne pas attaquer. Dorénavant, ils s’informeront avant tout essai de missiles balistiques (l’accord exclut les missiles de croisière). Un mécanisme de lutte commune contre le terrorisme a été défini. Rien ne prouve qu’il fonctionnera de manière satisfaisante.

Les échanges commerciaux entre l’Inde et le Pakistan restent limités. Ils se font en général par mer et par l’intermédiaire de pays tiers. Il n’existe pas de lignes maritimes directes entre les deux pays, par exemple entre Mumbai et Karachi mais il est désormais prévu de les rétablir. New Delhi accorde depuis 1995 la clause de la nation la plus favorisée mais Islamabad refuse la réciprocité, craignant la concurrence.

Une prédominance régionale

Malgré la résistance et l’obstruction du Pakistan, l’Inde s’est d’abord affirmée comme une puissance régionale en Asie du Sud. Par sa taille, sa population et l’importance de son économie, elle domine ses partenaires régionaux qui subissent bon gré mal gré son hégémonie. En plus du Pakistan, le Bangladesh la conteste dans une moindre mesure.

L’Inde privilégie la négociation bilatérale avec ses voisins plutôt que de recourir à une diplomatie multinationale au sein de la South Asian Association for Regional Cooperation (SAARC) qui regroupe les sept pays de la région (Inde, Pakistan, Bangladesh, Népal, Bhoutan, Sri Lanka et Maldives). C’est le seul pays à avoir une frontière avec tous les autres pays de l’association. Son Produit Intérieur Brut représente 80 % de celui de l’ensemble des pays membres de l’association et sa balance commerciale est positive avec chacun d’entre eux, ce qui suscite de vifs ressentiments. Elle ne trouve aucun intérêt à renforcer le rôle de l’association au sein de laquelle les six autres membres ont tendance à faire front uni face à New Delhi. Des problèmes majeurs comme celui de l’énergie et celui de la gestion des cours d’eau, qui souvent traversent plusieurs territoires nationaux, ne trouvent pas de solutions régionales mais seulement, et pas toujours, des arrangements bilatéraux[3]. L’adhésion de l’Afghanistan, décidée lors de la réunion de l’association en novembre 2005, porte le nombre de pays membres à huit. Elle ne peut qu’être favorable à l’Inde, au détriment du Pakistan. New Delhi entretient en effet avec Kaboul des rapports très cordiaux en lui accordant une aide dans divers domaines, notamment dans celui de la police. Cependant, il s’abstient d’intervenir dans la reconstruction de l’armée afghane pour ne pas susciter le mécontentement d’Islamabad.

Malgré sa propension à une diplomatie bilatérale, l’Inde ne s’est pas opposée à l’établissement d’un accord de libre échange au sein de la South Asian Association for Regional Cooperation, peut-être parce qu’elle y voit un moyen d’accéder plus facilement à des pays au delà des limites occidentales de l’Asie du Sud, laquelle inclut désormais politiquement l’Afghanistan. Cet accord, connu sous le nom de South Asian Free Trade Agreement (SAFTA) est en vigueur depuis le 1er juillet 2006 mais en réalité ne fonctionne pas, en partie parce que le Pakistan refuse de l’appliquer à l’Inde car il craint une inondation de produits indiens, même si, simultanément, il se laisse envahir d’articles chinois. Les produits indiens ne sont admis qu’avec parcimonie, souvent par nécessité pour faire baisser les prix locaux.

Ouverture vers le Moyen-Orient et l’Asie centrale

Vers l’ouest, l’Inde s’apprête à conclure un accord de libre échange avec le Conseil de Coopération du Golfe (CCG), réunissant l’Arabie saoudite, Oman, Koweit, Bahrain, Qatar et les Emirats Arabes Unis. De plus, le Conseil pourrait participer financièrement à la réalisation du vaste programme indien d’infrastructure. De son côté, l’Inde pourrait construire des établissements d’enseignement supérieur dans les pays du CCG. Elle s’intéresse en particulier aux Emirats Arabes Unis avec lesquels elle envisage de créer des entreprises conjointes dans des pays tiers, notamment arabes. La technologie indienne s’allierait à la finance arabe.

L’Inde développe aussi ses relations avec l’Iran qui répond favorablement pour rompre son isolement. L’opposition de New Delhi au programme nucléaire iranien ne semble pas constituer pour le moment un obstacle rédhibitoire pour l’application des accords déjà conclus mais pourrait le devenir pour ceux qui restent en discussion. Un accord a été signé en 2003 sur la fourniture par l’Iran de pétrole et de gaz. Un autre accord a été conclu en 2005 pour la livraison de gaz liquéfié. L’Inde participe à la modernisation du port de Bander Abbas et à l’aménagement du port de Chabahar, stratégiquement bien situé à l’entrée du golfe d’Oman et de la mer d’Arabie. Elle contribue aussi à la construction, à partir de ce dernier port, de routes et voies ferrées, dans l’intention d’obtenir un accès à l’Asie centrale, en s’affranchissant du Pakistan et de l’Afghanistan. Le Pakistan lui refuse en effet le transit vers ces régions ex-soviétiques ainsi que vers l’Iran et l’Afghanistan, pour des raisons politiques mais aussi par crainte d’être envahi, de manière détournée et clandestine, de produits indiens qui pourraient être bradés. Les produits afghans peuvent transiter par le Pakistan vers l’Inde mais les produits indiens destinés à l’Afghanistan ne peuvent traverser le Pakistan. Le recours au transport maritime est nécessaire pour l’Inde. De plus, le Pakistan et l’Afghanistan resteront instables pendant longtemps, ce qui rend aléatoires tous les transports terrestres. L’Iran présente donc pour l’Inde un intérêt majeur d’autant plus qu’il lui permet de constituer un genre d’alliance à revers pour contenir le Pakistan.

Ouverture vers l’Asie du Sud-Est et l’Extrême-Orient

L’Inde a aussi mis en oeuvre une politique d’ouverture vers l’est. Elle a développé ses relations avec l’Asie du sud-est dont elle est proche géographiquement grâce à ses archipels Andaman et Nicobar. Des réunions entre l’Inde et l’Association of South-East Asia Nations (ASEAN) ont désormais lieu régulièrement (la cinquième s’est déroulée en janvier 2007). Néanmoins, la réticence dont l’Inde fait preuve pour ouvrir son marché retarde la conclusion d’un accord commercial.

L’Inde participe, comme d’ailleurs le Bangladesh et le Pakistan, aux travaux de l’ASEAN Regional Forum (ARF), qui concentre son activité sur les problèmes de sécurité au sens le plus large. Des colloques ont lieu sur la sécurité maritime, l’un d’entre eux s’est déroulé en octobre 2005 à Cochin, au Kérala. Avec quatre autres pays d’Asie du Sud (Népal, Bhoutan, Bangladesh et Sri Lanka), elle est également membre de la Bay of Bengal Initiative for Multi-Sectoral Technical and Economic Cooperation (BIMSTEC), une association qui inclut par ailleurs la Birmanie[4] et la Thaïlande mais dont le Pakistan est exclu. Les relations bilatérales avec tous les pays de l’Asie du Sud-Est connaissent un développement rapide malgré la rigide législation indienne. Avec l’Indonésie, un dialogue stratégique a été établi et fonctionne sur la base de réunions annuelles. Les relations s’intensifieront pour inclure une coopération dans le domaine spatial avec l’installation dans la province indonésienne d’Irian Jaya d’une station indienne de poursuite de satellites.

Grâce à l’appui du Japon, l’Inde participe aux réunions de l’Association de l’Asie orientale (la première a eu lieu en décembre 2005 et la seconde en janvier 2007). Elle est désormais le premier bénéficiaire de l’aide japonaise au développement. Mais, compte tenu des potentialités, les échanges commerciaux bilatéraux demeurent relativement faibles, 6 milliards de dollars pour l’année financière 2005- 2006 (en Inde, les années financières vont du 1er avril au 31 mars).

Ouverture vers le reste du monde

La communauté musulmane de l’Inde qui rassemble environ 160.000.000 de personnes, soit plus que la population du Bangladesh et à peu près autant que celle du Pakistan, lui procure quelques avantages pour diversifier ses relations internationales mais elle peut aussi réduire sa liberté de manoeuvre. Elle constitue à la fois un atout et un obstacle.

L’Inde s’est dotée d’un programme de coopération, encore modeste, mais elle a déjà acquis une bonne réputation dans la reconstruction de certains pays en crise dont l’Afghanistan. Par ailleurs, elle développe ses relations avec les pays africains, notamment l’Afrique du Sud et sud-américains, notamment le Brésil et le Chili avec lequel est négocié un accord de libre échange.

La Russie a invité l’Inde et l’Iran à se joindre à titre observateurs à l’Organisation de Coopération de Shanghai, qui réunit la Russie, la Chine et quatre pays d’Asie centrale, issus de l’Union soviétique (Ouzbékistan, Kazakhstan, Kirghizistan, Tadjikistan). La Chine ne s’y est pas opposée mais a exigé un statut identique pour le Pakistan. New Delhi renforcera ainsi sa présence en Asie centrale. Cette organisation concentre son attention sur les problèmes sécuritaires, y compris le terrorisme, mais s’intéresse de plus en plus aux questions économiques, y compris les approvisionnements énergétiques.

L’influence indienne se fait donc sentir bien au delà de l’Asie du Sud. L’Inde contribue à revitaliser le mouvement des pays non-alignés, bien qu’il n’ait plus guère d’utilité. Même si elle n’est pas membre permanent du Conseil de Sécurité de l’Organisation des Nations Unies, ses avis de grande puissance économique et militaire, dotée de l’arme nucléaire, ne peuvent être ignorés. Comme la Chine, elle n’appartient pas à l’Organisation de Coopération et de Développement Economiques (OCDE) ni à l’Agence Internationale de l’Energie. Cependant, au même titre que la Chine, elle est associée à la résolution des grands problèmes auxquels est confrontée l’humanité, comme par exemple la crise de l’énergie et le réchauffement climatique. Son rôle au sein du G 20, aux côtés de la Chine et du Brésil, s’affirme pour défendre les intérêts des pays en voie de développement. Elle figure parmi les pays qui dénoncent avec le plus de vigueur les subventions accordées par les pays développés aux produits agricoles et demandent un accès facilité aux marchés européen et américain. Son influence au sein de l’Organisation Mondiale du Commerce (OMC) grandit, grâce à une coopération étroite avec non seulement la Chine et le Brésil mais aussi l’Afrique du Sud.

Une forte présence dans le domaine de la culture conforte la place proéminente de l’Inde dans le monde. On assiste à une véritable renaissance de son influence culturelle. Son cinéma, sa musique, ses arts, ses danses connaissent de francs succès sur tous les continents. La mode indienne suscite un certain engouement. On pourrait même ajouter que l’Inde est une grande puissance gastronomique, sa cuisine étant connue dans le monde entier. Un économiste indien Amartya Sen a reçu en 1998 le prix Nobel d’économie pour ses travaux sur l’origine des famines. La littérature indienne est reconnue. Pour la seconde fois en vingt ans, l’Inde a été en 2006 l’invité d’honneur de la foire aux livres de Francfort sur le Main, la plus ancienne et la plus vaste du monde. Elle a été également à l’honneur au printemps 2007 au salon du livre à Paris. C’est une jeune romancière de père indien et de mère à moitié allemande qui a reçu en 2006 le prix Man Booker, la plus haute récompense littéraire au Royaume Uni pour son livre The inheritance of loss. Elle devient ainsi le troisième Indien à le remporter après Salman Rushdie, l’auteur des très controversés Versets sataniques et Arundhati Roy, le défenseur bien connu des opprimés.

(la suite à l'article suivant) 



[1] Exposé présenté au cours de la table ronde organisée par l’IPSE (Institut Prospective et Sécurité de l’Europe) le 28 juin 2007. Le Général Alain Lamballe, actuellement consultant international et membre du l'équipe de recherches Asie 21 du groupe Futuribles, a exercé plusieurs missions d’attaché de défense en Inde et dans les pays voisins.

[2] Voir la monographie en langue anglaise « Terrorism in South-Asia », Alain Lamballe, publiée par le Centre Français de Recherche sur le Renseignement, rapport de recherche n° 3 (RR 3), disponible sur son site internet www.cf2r.org, novembre 2005.

[3] Voir « L’eau, source de conflits en Asie du Sud », Alain Lamballe dans « Guerres mondiales et conflits contemporains », Paris, septembre 1999.

[4] Le Ministère français des affaires étrangères conserve l’appellation de Birmanie, refusant le terme Myanmar, adopté officiellement par le régime militaire.