Blue Flower

(Lettre du CIDIF n° 37 -novembre 2007- page 103)

 

Rohinton Mistry, Une simple affaire de famille, (Family Matters, 2002)

Traduit de l’anglais (Canada) par F. Adelstain  2004

LGF – Livre de poche, 2006, 601 p.

 

Cette affaire n’est pas aussi simple et limitée que le suggère le titre français.

De quoi s’agit-il ?       

Dans l’état de l’Inde, à BOMBAY, des parents d’un certain âge et leurs vieux amis assiègent sans relâche le fils de la maison qui pensait avoir – c’est un adulte – la liberté d’épouser la femme qu’il a lui-même choisie : tous deux s’aiment d’un amour merveilleux.

«Elle et lui avaient formé un « cocon » dont ils pourront se retirer quand leurs familles auront oublié leur existence ; d’où ils émergeront, scintillants papillons, pour s’envoler ensemble ». (p.25)

 Mais la femme élue n’appartient pas à la communauté Parsie et il est absolument intolérable aux parents de cette communauté que l’on puisse s’abstraire de cette appartenance et en négliger les rites ancestraux et immuables depuis des millénaires. Le rapport de force qui verra s’affronter les plus âgés et les plus jeunes ne peut tourner à l’avantage de ces derniers tant sont violentes l’opiniâtreté et les pressions que ces problèmes mettent en jeu.

Notre héros -Nariman - est un homme cultivé, européanisé qui mène une vie moderne où l’on ne s’encombre pas de vieilles croyances, de vieilleries inutiles qui courent encore de nos jours. Il ne peut les comprendre ni y adhérer. Il a voyagé, fait des études, habité d’autres espaces et désormais il appréhende le monde différemment.

« Vous me navrez, dit-il à ses parents, incapable de dissimuler son dégoût, vous êtes devenus  vieux sans être devenus sages» (p.26) 

Ces parents, ces amis n’ont que mépris pour ces êtres légers, victimes de leur jeunesse, d’un trop plein de livres  « qui n’ont jamais appris à maintenir un bel équilibre entre tradition et modernité » (p.26) ; ils restent indifférents aux désirs de leurs enfants, à leurs émotions, leurs plaisirs. Ils n’auront de cesse qu’ils n’obtiennent ce qu’ils veulent : gagner la partie en chassant la femme honnie, éviter par tous les moyens une mésalliance où l’on perdrait sa pureté religieuse et toute relation familiale et sociale dans le milieu Parsi. Celui qui est né Parsi doit le rester. Rien n’y peut changer. Et c’est ainsi que notre homme qui se croyait libéré par son amour, sa culture, son indifférence aux particularités rituelles, va finir par céder, victime d’un harcèlement inhumain, d’un siège lancinant, tenu, de surcroît, par des gens qui disent l’aimer. « Il aurait dû exploser de rage, leur dire de s’occuper de leurs affaires, d’aller au diable ». Il n’a pas su ni pu le faire. Il sortira de cette affaire brisé, le cœur meurtri, toute sa personne déstructurée.

Les parents ne boudaient pas leur victoire car «  aucun bonheur n’est plus durable que celui que procure la satisfaction des désirs des parents ». Et ils mourront paisibles et heureux car ils ne sauront rien de ce qui va advenir.

Une autre histoire pourra enfin commencer !

Nariman abandonnera la femme aimée qui, elle, ne le «lâchera » pas. Il épousera une veuve parsie, mère de deux  enfants, « dénichée »par les amis de la famille et il aura même le supplément d’âme nécessaire pour se conduire en homme de qualité avec sa nouvelle famille. Une fille naîtra de ce couple recomposé qui mettra quelques lueurs dans la maisonnée.

Mais le désastre annoncé arrivera petit à petit comme chacun s’y attend depuis que les parents ont déclenché l’avalanche.

« Si du moins [les] liens d’enfance avaient pu durer, quelque chose de bon aurait surnagé de ces années misérables. Mais non ! 

«  D’un début si pourri ne pouvait sortir qu’une fin pourrie. » (p.21)

 

C’est tout l’objet du roman dont ces quelques lignes ne sont que l’introduction.

Ce roman est un grand roman : l’écrivain J UPDIKE dit : MISTRY nous  dépeint BOMBAY avec un réalisme digne de TOLSTOÏ.       

Cette histoire pourrait se dérouler sous d’autres cieux, avec d’autres traditions et d’autres croyances. Les protagonistes pourront, s’ils sont contrariés dans leurs désirs, y mettre le même acharnement, les mêmes haines sans se préoccuper de ce qu’il adviendra. Le roman n’est plus indien mais universel. C’est l’histoire de la condition humaine et c’est sa grande qualité.