Blue Flower

(Lettre du CIDIF n° 37 -novembre 2007- page 105)
 
 Vikram Seth[1], Deux vies

Albin Michel, 2007, 575 p. Traduit de l’anglais (Inde) par Dominique Vitalyos

 

Les lecteurs vont à la rencontre de Deux vies, reconstituées par l’écriture, dans toute leur authenticité, dans leur vécu. Ces deux existences se voudraient banales, mais elles ont traversé l’espace - de l’Inde à l’Europe - et le siècle - le vingtième siècle - et elles ont achoppé à une époque de terribles bouleversements. C’est pourquoi ce livre sera aussi, selon l’auteur, l’histoire et la mémoire du siècle racontées à travers une description touffue des existences individuelles. Le récit en est chronologique, linéaire, simple. L’auteur ne suit ni sa fantaisie, ni son imagination, ni son inspiration ; les éléments lui en sont donnés par ses souvenirs, par les comptes-rendus du principal personnage et de ses proches et surtout par la découverte inattendue dans le secret d’un grenier poussiéreux d’une malle remplie d’un abondant courrier d’Allemagne et d’Angleterre. Cette découverte a eu lieu après la mort de la femme qui a entretenu cette correspondance : Henny. Et ces lettres constituent la matière principale du livre.

   L’histoire ici racontée met en scène trois personnages principaux :

   -Vikram Seth, le narrateur- auteur indien de New Delhi qu’une génération sépare de ses héros. Son autobiographie qui commence le roman et le termine enferme l’histoire des deux autres : ses oncle et tante ; l’auteur, lui, préfère rester en retrait « comme un troisième brin rapporté, parfois visible, parfois invisible ». (p563) -« Je n’aime pas paraître dans mes livres, dit-il dans une interview au N.O. je préfère laisser mes personnages agir. Et il ne s’agit pas ici de personnages, mais de personnes connues et tant aimées !

- Shanti, l’oncle du narrateur, frère de sa mère, de New Delhi aussi, est issu d’une famille assez aisée, dont les membres ont fait des études - certains d’entre eux ont lutté pour réformer en Inde le système éducatif et le statut de la femme - nombreux sont ceux qui dans la famille ont vécu et travaillé en Europe 

 - Henny, l’épouse de Shanti est une juive allemande dont la famille et les vies ont été douloureusement frappées par l’holocauste

 De ces deux-là, Seth écrit (p.571) que leurs existences ont été pour lui des points cardinaux sur lesquels il s’oriente toujours. « Je veux les marquer du sceau de la vérité ». Cette exigence de vérité et son affirmation se répètent tout au long du roman. « Je ne voulais pas écrire de fiction. Je voulais au contraire que le lecteur ne puisse douter une seconde que ces événements avaient eu lieu. » (interview au N.O.)

Shanti s’est fixé, après quelques errements, en Allemagne où il a fait des études de dentisterie. Il lui a fallu apprivoiser la langue « la langue est un foyer (p.462) »,les gens, le climat , mais il a trouvé refuge dans l’appartement de Henny, qui vivait là avec sa mère Ella et sa sœur Lola.  « Ainsi débuta une relation qui devait durer cinquante-six ans  » (p.102) ; ils menaient tous, jeunes étudiants, adultes amis, une vie fraternelle affectueuse, heureuse, de rencontres amicales, de fêtes partagées exubérantes ou intimes. C’est ainsi que le livre sera aussi l’histoire des vies multiples de tous ces êtres, vies entremêlées, croisées ou perdues, dont quelques lignes ou quelques pages, avec des « ricochets » (c’est le mot de l’auteur) tout au long du roman, nous restituent, à travers les lettres, leurs portraits, leurs émotions, leurs aventures. Ces vies n’ont pas pu se dérouler dans la tranquillité espérée des vies banales : les gens heureux n’ont, dit-on, rien à raconter, rien d’autre que le lot des joies et des chagrins universellement et inégalement partagés, mais Henny et Shanti sont nés en 1908- elle est morte en 1989 et lui en 1998 - ce qui signifie que leurs vies ont coïncidé de façon presque parfaite avec « cette unité arbitraire » qu’est le siècle. Ils ont été ballottés par des événements importants et graves qui se reflètent dans leurs existences. Le déferlement de ce siècle chaotique, criminel s’est introduit de force dans leur vie quotidienne. C’est pourquoi, écrit l’auteur, il m’a semblé que le portrait de ces vies individuelles avait besoin d’être complété par une vue de leur siècle. De l’empire colonial anglais à l’indépendance de l’Inde - de la première à la deuxième guerre mondiale qui enferment entre elles le troisième Reich, le nazisme, l’holocauste- de la diaspora des juifs à Israël et à la Palestine - et avec l’émergence de tous « les ismes » : antisémitisme, racisme, communisme, etc., ces pauvres gens ont vécu dans un monde déshumanisé, dans le dénuement total : situation qui a entraîné un basculement souvent irréversible des liens affectifs et amoureux et qui a révélé des cœurs humains aux fonds glauques ou amers.

Henny a fui le nazisme en Angleterre, mais sa mère et sa sœur sont mortes à Auschwitz. Les lettres de la malle ressusciteront à la fois l’époque heureuse qui a précédé Hitler et les liens détruits par la lâcheté, la terreur et la mort, qui ont transformé certains êtres en traîtres et beaucoup d‘autres en pauvres gens hâves et hagards. Henny et Shanti se sont retrouvés à Londres où était installé le cabinet dentaire et plus tard ils se sont mariés. Shanti aimait tant Henny ! et elle, l’aimait-elle ? Il est difficile de sonder un cœur qui a tant souffert !

Shanti, lui l’Indien, a été mobilisé par les Anglais ; il s’est battu à Monte-Cassino de sinistre mémoire malgré une issue victorieuse. Il y a perdu un bras, ce qui ne l’a pas empêché d’exercer du bras gauche son métier de dentiste. Il a livré dans son âge vieillissant ses souvenirs et ses réflexions à son neveu -auteur qu’il avait accueilli avec affection et bienveillance en Angleterre lorsqu’il avait 17ans. Certains de ses propos nous interpellent ou nous laissent songeurs : ainsi il reconnaissait à Monte-Cassino l’imminence d’une attaque en voyant le service d’hygiène chargé d’estimer combien d’hommes allaient mourir, commencer à creuser les tranchées pour servir de fosse temporaire aux cadavres. Il s’étonne aussi avec raison de l’attitude des Britanniques qui mobilisent les Indiens pour débarrasser l’Europe de l’occupant allemand tandis qu’ils occupent, eux, totalement et souvent cruellement tout le sous-continent indien. Et tant d’autres mots échangés dans de longues et amicales conversations.

C’est un livre long comme le déroulement d’une vie qui s’est étalée sur un siècle ; on le lit cependant avec une émotion et un intérêt croissants, rentrant dans ces vies comme on entre dans une saga familiale dont on connaît tous les membres. L’auteur en est l’observateur lucide et objectif, mais on peut à travers sa prose limpide, aisée et sans fioriture aucune, percevoir un homme sensible, en empathie totale avec ceux dont il a choisi de nous conter la vie.

Des photos accompagnent le texte qui permettent au lecteur de mettre des visages derrière les mots et de rendre ces êtres aussi présents que des proches.



[1] Vikram Seth est l’auteur bien connu du roman Un garçon convenable, (Grasset, 1995), traduit en plus de trente langues.