Blue Flower

(Lettre du CIDIF n° 37 -novembre 2007- page 108)
 
 

Soucé Antoine Pitchaya, Le Mendiant de Bénarès et autres contes et légendes de l’Inde ,

 Editions UDIR (La Réunion), 2006, 206 p.

 

Encore un autre livre de contes, pourraient s’exclamer certains. Mais, des contes on n’est jamais rassasiés ; petits et grands aiment fréquenter ceux qui savent raconter. D’autre part ce recueil de contes n’est pas semblable aux autres. Il divertit certes, et bien ; il ne se veut pas édifiant, il invite plutôt à réfléchir.

Quinze contes nous sont offerts, je devrais dire quatorze  plus un, car ils se présentent comme les  quatre doigts et le pouce. Les premiers quatorze contes ont été déjà publiés dans le Trait d’Union à diverses époques, on les retrouve avec plaisir en y découvrant un nouveau charme. Le quinzième est une nouveauté. Les quatorze sont des contes et légendes existants que l’auteur  s’est plu à recréer ; le dernier est une invention. Les  quatorze ont une assise commune,   soit la  croyance fondamentale de l’Inde dans le destin. Ce n’est pas  un destin aveugle qu’on pourrait appeler destin-fatalité mais  un destin extrêmement vigilant qu’on pourrait appeler destin-rétribution. Les tribulations de notre vie sont le résultat inexorable de nos actes de notre vie antérieure  comptabilisés rigoureusement.

    Le  quinzième conte que l’auteur a appelé d’un titre sibyllin « La Rencontre » nous suggère une autre croyance, inspirée de l’enseignement du Christ. Au destin se substitue le mystère divin. On y reviendra, car c’est là que réside la véritable originalité de l’ouvrage.

    Le recueil se recommande par son agrément. Quelle merveilleuse façon de pénétrer l’Inde par ses contes ! L’auteur vous y plonge d’emblée ; il fait évoluer des Indiens dans leur cadre naturel. Vous ne trouvez pas ici la vision d’un Européen ébahi, ou épris d’exotisme, ou insensible ou choqué.  C’est celui d’un Indien qui se meut avec naturel et plaisir dans son milieu dont il brosse par quelques mots évocateurs un vivant tableau.

    L’auteur est maître dans l’art de conter. Il sait faire attendre sans ennuyer, il ménage des suspenses, il surprend par des imprévus, des revirements et l’intervention du merveilleux. Mais chaque conte est une invitation à réfléchir sur la condition humaine. Le tout  est servi dans une langue soignée, trop peut être. L’auteur pour arriver à ses fins ne nous épargne pas les mots rares, les néologismes et l’accumulation de qualificatifs. Mais le texte est émaillé de belles trouvailles d’expression qui donnent saveur et relief au récit.

    Le dernier de la série qui est plutôt une anecdote complaisamment contée met en scène deux personnages avides de grandes actions. L’auteur raconte  comment Jésus détaché de la croix par ses amis  se réfugie dans le Punjab et y rencontre le roi d’origine scythe Shatavahana 1er. Celui-ci l’accueille avec égards et fait le nécessaire pour l’installer  dans le tranquille Cachemire. Avant de se séparer il lui conseille de  prendre une épouse pour soulager sa mère. Dans la soirée Il s’est engagé un long dialogue entre les  deux maîtres, le premier voulant établir un empire spirituel et le second un empire terrestre. L’auteur ne nous demande pas à y croire ; il voudrait, dirait-on, qu’on lui permette d’y croire un peu. Dans son introduction il dit : « La Rencontre n’est que pure fiction…quoique… »

    Son art de conteur atteint ici son apogée, il présente cette rencontre avec force détails, donne une impression de vécu. Il cite ses sources. Quoi qu’il en soit de la véracité des faits, ce qui nous intéresse c’est la substance du dialogue imaginé entre le messie et le conquérant, dialogue  égayé par l’apparition des princesses et de Marie qui a accompagné Jésus et interrompu souvent par les assiduités des domestiques, 

  Les deux hommes se situent évidemment sur deux plans différents et en sont conscients. Les paroles prêtées à Jésus expriment l’orthodoxie originale de son enseignement sans les accrétions gréco-latines  et qui se résume  en l’amour de Dieu et des hommes. Jésus n’a pas de la peine à démontrer à son hôte  que son enseignement est proche de celui des Upanishads et de Boudha. Il déclare qu’il voulait simplement réformer sa religion en modifiant la relation de l’homme avec son Dieu  et celle de l’homme avec autrui. Le roi trouve cela grave  et ne s’étonne pas que les autorités établies aient voulu se débarrasser de lui. Jésus concède qu’il faut du temps pour que son idéal se réalise, mais qu’il faut commencer tout de suite ; il précise que cela ne pourra se faire que par l’exemple et non par la parole.  Cette cime de la réflexion politico-religieuse, l’auteur nous y fait  accéder sans peine à l’aide d’un récit dont les détails accompagnent agréablement le fonds. Ce « conte »est un pur chef d’œuvre.

 

L’auteur, un Pondichérien de souche, installé à La Réunion, possède une double culture d’ample envergure.  L’ouvrage a paru aux éditions UDIR de La Réunion. On aimerait qu’il soit diffusé à Pondichéry et en France.

 

UDIR
N° 153 Les Dahlias
La Chaumière
97400 SAINT-DENIS (La Réunion)

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