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(Lettre du CIDIF n° 37 -novembre 2007- page 114)
 
 
 Robert Deliège, Intouchables, entre révolte et intégration, Albin Michel, 2007, 267p.

 

Le système des castes, avec son corollaire, l’intouchabilité, apparaît souvent aux yeux des Occidentaux comme une des caractéristiques essentielles de la société indienne qui, prenant pour appui une justification religieuse, expliquerait la difficulté du pays à évoluer et à se transformer. Si le cliché a la vie dure, il commence tout de même à se brouiller, car on sait maintenant que l’Inde est en train de prendre la stature de l’un des plus grands États du monde. La société indienne se transforme lentement et l’évolution de l’intouchabilité elle-même est à la fois un signe et, peut-être, un des moteurs de cette transformation.

Comme celle de caste, la notion d’intouchabilité est de création occidentale, non point qu’elle soit illusoire, car elle correspond bien à une réalité, mais elle n’est devenue « problème » que dans la période coloniale. Le « classement » des castes selon leur degré de pureté ou d’impureté « justifie » la discrimination et l’exclusion de certaines catégories de la population, qualifiées d’impures, de celles que la naissance a placées au sommet de la hiérarchie, à commencer par les premiers d’entre eux, les brahmanes. La pureté est une situation essentiellement précaire, toujours menacée par l’impureté qui, elle, est éminemment contagieuse, d’où la nécessité de créer des règles pour éviter cette contagion.

Dans ce nouvel essai, Robert Deliège, que nos lecteurs ont déjà rencontré dans nos notes de lectures[1], analyse l’intouchabilité en adoptant une perspective historique de façon à rendre lisible toute la complexité d’un phénomène social a priori difficile à comprendre. Le regard historique porté sur cette question permet de mieux approcher le problème et de voir les lignes de force qui transforment la réalité sociale de l’Inde. C’est ainsi que l’on prend conscience de la permanence des efforts pour sortir de l’intouchabilité qui allait atteindre un point crucial dans les années 30 avec la confrontation dramatique entre Ambedkar et Gandhi pour aboutir à la situation de discrimination positive inscrite dans la constitution de l’Inde indépendante.

 

La permanence des efforts pour sortir de l’intouchabilité.

Cette histoire, aussi loin qu’elle puisse remonter, met bien en lumière l’action des basses castes pour sortir de leurs conditions d’exclusion et d’humiliation auxquelles les condamnait la société indienne.  Mais on chercherait en vain dans ces mouvements l’équivalent d’une lutte sociale au sens marxiste du terme pour faire changer de mains l’instrument de production et modifier les relations entre dominants et exploités. La revendication première a d’abord été celle d’un accès égalitaire à l’être divin, sans intermédiaire, sans recours au brahmane. Prenant appui sur les termes de la Bhagavad Gîtâ[2], un mouvement dévotionnel appelé bhakti a pris très tôt un essor considérable, essentiellement en Inde du Sud à partir du VIe siècle. Comme quelques siècles auparavant le bouddhisme, la bhakti a bien constitué une critique de la caste dans son aspect inégalitaire, mais n’a manifestement concerné que la sphère religieuse et n’a eu aucun effet dans la vie quotidienne.  Il est symptomatique que les “assemblées dévotionnelles“ de Madras comptent une majorité de brahmanes.

À partir du XIXe siècle et jusqu’à l’indépendance, les mouvements de castes intouchables prennent une nouvelle ampleur sans quitter le domaine de la vie religieuse. Ces mouvements ont utilisé l’une des armes que l’on retrouve encore aujourd’hui, celle de la menace de la conversion, c’est-à-dire de la sortie de l’hindouisme, prélude à des polémiques sur l’indianité et l’hindouisme. C’est à la suite de ces luttes que le temple de Minakshi à Madurai a été ouvert en juillet 1939 aux harijans, comme on appelait alors les intouchables. Des actions longues et dures dans différentes parties de l’Inde avaient abouti, dans les années 1920, sinon à l’ouverture de temples, au moins l’autorisation de passage à leur proximité aux basses castes. De véritables batailles rangées ont ensanglanté la région de la pointe sud de l’Inde, les castes « supérieures » exigeant le maintien d’interdits pour les intouchables en matière de port de chaussures, d’utilisation de parapluie ou de blouse sur la poitrine des femmes, etc.).

On pourrait penser que la conversion au christianisme était une manière d’échapper à la condition de l’intouchabilité, mais il faut bien constater que l’appartenance à cette religion n’a jamais transcendé l’esprit de caste. Le catholicisme a même créé des églises « pantalons », avec une séparation physique pour la ségrégation des intouchables. On vit ainsi des séminaristes « castés » refuser de manger  avec de nouveaux séminaristes nadars, c’est-à-dire intouchables.

Il y a, en effet, une résistance de la caste à toute volonté de l’effacer ou de la contourner. Toutes ces luttes ont eu pour objet de rendre « plus respectables » les castes concernées par l’intouchabilité et jamais la suppression du « système » de castes.  Cela est tellement vrai que l’on a assisté et que l’on assiste encore à des efforts concertés d’une caste ou d’une autre pour acquérir un  statut plus élevé ; à cet effet, la caste, sous la houlette de ses dirigeants, décide de modifier ses habitudes quotidiennes, en devenant végétarienne et en se tournant vers des dévotions reposant sur des textes sacrés jusque-là réservés aux castes supérieures. Ces manifestations, dont plusieurs sont parvenues à leurs fins, ont reçu, de la part de sociologues indiens, le nom de « sanskritisation ». La caste se renforce dans son être en améliorant son image dans la société.

 

Le conflit Ambedkar-Gandhi dans l’Inde indépendante en construction.

 Les années 1930 marquent un tournant décisif pour l’intouchabilité avec des conséquences importantes dans l’Inde d’aujourd’hui. Robert Deliège place au centre de son essai les deux personnages qui dominent cette période jusqu’à l’indépendance, Ambedkar et Gandhi. L’un et l’autres, avec Jinnah, participent du syndrome du sole spokesman, chacun étant le porte-parole autoproclamé et reconnu comme tel par la population, décidant souvent unilatéralement ce qui est bon pour ceux qu’ils estiment représenter. Il convient de lire et de relire la vie d’Ambedkar et ses controverses avec Gandhi. Issu de la caste intouchable des Mahars, mais né dans une famille relativement aisée, il obtient une bourse du maharaja de Baroda pour aller étudier à Londres. À son retour en Inde, le maharaja, personne véritablement éclairée, veut en faire son ministre des finances, mais personne ne veut travailler avec un intouchable ou, encore moins, être sous ses ordres. Par la suite, Ambedkar deviendra avocat et consacrera sa vie à la défense des Depressed Classes. Cette cause, pour lui, passe avant la lutte politique pour l’indépendance du pays. Il était persuadé que le self gouvernement serait pour la classe politique du Congrès un retour aux institutions du passé alors que, à son avis, les intouchables n’avaient aucune raison de considérer la période précoloniale comme un âge d’or. Il estimait que la société indienne était composée de trois classes : les brahmanes, les non-brahmanes et les intouchables, et réclamait pour ces derniers un collège électoral séparé, au même titre que les musulmans.

C’est sur ce point que Gandhi l’affronta le plus durement et le fit céder en entamant en septembre 1932 une grève de la faim jusqu’à la mort. Ambedkar, qui n’avait point le même charisme que celui du Mahatma, fut moralement obligé de négocier le fameux pacte de Poona du 24 septembre de la même année par lequel il renonçait à l’électorat séparé contre le principe d’une réservation d’au moins 148 sièges pour les intouchables. À partir de ce moment, Gandhi fera campagne pour défendre les intérêts des intouchables à qui il donnera désormais le nom de Harijans. Position “paternaliste“ qu’Ambedkar essaiera de contrer en prônant la prise en charge des intouchables par eux-mêmes.

Ambedkar, à partir de ce moment, subit une certaine éclipse devant le personnage Gandhi qui apparaît comme le père de la nation. Ambedkar maintiendra ses  positions et ira jusqu’à assurer qu’il est inutile d’exiger le droit d’entrer dans les temples pour les intouchables et qu’il n’est de solution pour ces derniers, puisqu’ils ne sont pas hindous, que de se convertir. Il annonce, en 1935, qu’il ne mourra pas hindou mais qu’il se convertira au bouddhisme, ce qu’il fit le 14 octobre 1956 à Nagpour devant plusieurs centaines de milliers de personnes. Il devait mourir deux mois plus tard, en décembre.

L’affrontement des deux leaders, Gandhi et Ambedkar, aussi violent qu’il fut, ne dégénéra jamais en violences physiques car, si le premier était un adepte de la désobéissance civile et de la non-violence, le second était essentiellement “légaliste“ et croyait à la réforme par la voie parlementaire. L’un et l’autre n’échappent pas à des ambiguïtés et à des contradictions dans leurs actions et leurs déclarations, Ils sont bien tous les deux les pères de la nation indienne d’aujourd’hui. Malgré les déclarations péremptoires, Ambedkar ne se reconnaissant pas comme hindou et Gandhi voyant dans la caste la nature même de l’Inde, à l’exception de l’intouchabilité qu’il considérait comme une tache sur l’hindouisme, tous deux ont œuvré avec persévérance pour une Inde unie.

Ambedkar terminait sa vie en ayant sans doute un sentiment d’échec alors qu’il allait modeler le système politique indien au point que son héritage peut paraître aujourd’hui, à certains points de vue, plus important que celui de Gandhi. L’échec, c’est celui de n’avoir pu susciter l’unité des intouchables. Ces derniers sont eux-mêmes constitués en castes nombreuses, chacune jalouse de sa spécificité. Quoi qu’ait pu faire Ambedkar dans sa vie, il est apparu aux yeux de tous et des intouchables particulièrement comme un Mahar et non comme un intouchable. L’idée d’Ambedkar de supprimer l’intouchabilité s’est heurtée à une aporie : “comment peut-on  se baser sur la caste pour lutter contre celle-ci ?“

Mais l’héritage d’Ambedkar, c’est d’abord la constitution de l’Inde indépendante. Le Congrès, avec l’accord de Gandhi, lui avait confié la présidence du comité de rédaction de la constitution dans l’assemblée constituante. En fait, ce texte est véritablement son œuvre personnelle, car, entre les membres démissionnaires, décédés ou absents, il arrivait que seuls Ambedkar et son secrétaire fussent présents à certaines séances.

 

La Constitution et la discrimination positive.

La Constitution de la république indienne proclame l’égalité de tous les citoyens et l’abolition formelle de l’intouchabilité. Elle interdit toute discrimination basée sur le sexe, la religion ou la caste. Ces proclamations précèdent dans le texte constitutionnel un ensemble de mesures destinées à aider les intérêts des “sections les plus faibles de la population“. Il s’agit bien là d’une discrimination, que l’on qualifiera de “positive“, prévue pour un certain nombre d’années seulement et qui aurait dû prendre fin en 1980. Ces mesures visent les castes et les tribus répertoriées (Scheduled Castes et Scheduled Tribes) et portent sur trois domaines : la représentation politique, l’emploi public et l’enseignement.

En matière politique, le nombre de sièges réservé à des membres des castes répertoriées dans les assemblées nationales et régionales représente environ 15 %  des élus. Le paradoxe du système est que la circonscription de ces élus n’a pas généralement un électorat majoritairement intouchable. Les électeurs se prononcent en fonction de l’appartenance politique du candidat. Dans ces conditions, si les circonscriptions “réservées“ élisent nécessairement un intouchable, rien n’empêche un intouchable de se présenter dans une autre circonscription s’il a le soutien d’un parti politique. Les basses castes ont assez vite compris et adopté le fonctionnement de cette discrimination positive politique et ont fait preuve de leur foi dans le système de démocratie parlementaire et Robert Deliège y voit une attitude “assez remarquable en soi et qui contraste avec les formes habituelles que les révoltes des opprimés ont prises dans le monde“. Les castes répertoriées ont rapidement compris que le “jeu“ politique et même politicien pouvait servir leurs intérêts et savent s’en servir avec un certain succès.

C’est dans le domaine de l’emploi que le système de la discrimination positive marque son emprise la plus importante. L’administration qui, au niveau central comme à celui des États fédérés, constitue le plus gros employeur de l’Inde obéit pour son recrutement à une organisation de quotas réservés, selon des échelons répartis en quatre niveaux, aux scheduled classes. Ce sont, en fait, des millions d’intouchables qui ont accédé et accèdent ainsi à des situations relativement privilégiées dans le contexte indien. Ces emplois administratifs représentent un enjeu fondamental des intouchables. D’autres castes dites “arriérées“ ont voulu bénéficier du même avantage, et, sous la pression de certains partis politiques, il a été créé une nouvelle catégorie de castes répertoriées, les OBC (Other Backward Classes) qui participent au partage des postes administratifs. Cette politique  entraîne des surenchères aux arrière-pensées politiciennes ; le ministre en chef du Bihar était allé jusqu’à proposer que 80 % des emplois administratifs soient réservés aux catégories reconnues par l’Etat.

Les avantages d’une telle politique ne vont pas sans des effets pervers. Dans la mesure où c’est l’appartenance à une caste qui ouvre un droit et que l’appartenance à la caste est une affaire de naissance, il est évident que les enfants de ces fonctionnaires auront plus de chances d’accéder à de meilleures études et à des postes toujours réservés. La “victimisation“ officielle de l’intouchabilité peut conduire à la formation de privilèges presque héréditaires, indépendamment des conditions économiques réelles des intéressés.

Le même problème se retrouve dans le domaine de l’éducation. Là aussi, un certain nombre de places est réservé aux castes répertoriées dans les enseignements supérieur et secondaire. Cette politique volontariste a porté ses fruits puisque l’on compte aujourd’hui plus de cinq millions d’étudiants appartenant à ces castes dans le secondaire et, chaque année, des centaines de milliers de bourses leur sont attribuées pour l’enseignement supérieur. Ces résultats sont remarquables si l’on considère qu’à la veille de l’indépendance 1 % seulement des intouchables étaient alphabétisés alors que l’on estime qu’ils le sont aujourd’hui à 54 %.

Les lumières et les ombres de cette politique de réservation sont bien mises en évidence par Robert Deliège. Le système, bâti provisoirement pour éliminer la caste, a paradoxalement créé les conditions de la perpétuation et du système et de la caste. On ne voit pas comment l’on pourrait à présent revenir, ne serait-ce que partiellement, sur cette politique. En ce qui concerne les castes, elles sont de plus en plus nombreuses à vouloir se faire répertoriées comme “arriérées“ pour bénéficier des avantages des OBC. À juste raison, l’auteur estime que “plus les différences se vident de leur substance, plus on les proclame comme fondamentales“.

 Soixante ans après l’indépendance, l’intouchabilité a en quelque sorte changé de nature. Les intouchables se sont engouffrés dans le jeu politique et s’appuient sur le statut qui leur est reconnu pour entrer dans le monde du travail administratif et pour accéder à l’enseignement. Les partis politiques les courtisent, les statues d’Ambedkar sont érigées un peu partout, certains intellectuels ont lancé une presse agressive, Dalit Voice, qui ne semble d’ailleurs pas créer pour autant une “conscience de dalits“. Chacun essaie d’utiliser le système pour améliorer ses conditions de vie et chacun sait qu’il a une chance d’y parvenir. Les castes concernées par les réservations sont particulièrement attachées au régime républicain existant et entre en concurrence entre elles plus qu’elles ne présentent un front commun.

Ce livre nous rend sensibles la permanence et la force de la caste dans l’Inde d’aujourd’hui et surtout son profond changement de nature qu’elle doit à la volonté politique de quelques hommes comme Gandhi, et surtout d’Ambedkar. Ce dernier est mort sans doute sur un sentiment d’échec alors qu’il a marqué profondément la vie de son pays. Belle revanche posthume pour un réformiste essentiellement légaliste qui a terminé sa vie dans l’amertume.

Ce livre sur l’intouchabilité nous aide à comprendre ce grand pays qu’est et que devient de plus en plus l’Inde avec ses problèmes immenses et spécifiques. Robert Deliège explique le présent par l’histoire récente et nous invite à réfléchir sur les problèmes posés par la situation actuelle. Nous avons eu à le lire un grand plaisir que  nous voudrions faire partager.

 

On retrouvera dans la revue de la presse francophone plusieurs articles d’actualité illustrant le propos de Robert Deliège sur les problèmes liés à l’intouchabilité et au système des réservations.



[1] Un précédent ouvrage de Robert Deliège, Les castes en Inde aujourd’hui, avait fait l’objet d’un compte rendu dans la Lettre du CIDIF n°32-34

[2] Krishna affirme dans ce texte du Mahâbhârata : “Ceux qui ont pris en moi leur refuge, quand bien même ils auraient une mauvaise naissance, seraient femmes, artisans ou même serviteurs, ils arrivent au but suprême (IX, 29-32).