Blue Flower

(Lettre du CIDIF n° 37 -novembre 2007- page 120)

 
 
 Altaf Tyrewala, Aucun dieu en vue, Actes Sud, 2007, 208 p.

Traduit de l’anglais (Inde) par Marc Royer.

 

Voici un premier roman qui place tout de suite son jeune auteur, Altaf Tyrewala,   parmi les grands de la littérature indienne d’aujourd’hui. On ne ressort pas indemne de ce livre d’à peine 200 pages et qui nous fait pénétrer dans la vie quotidienne, les pensées et les problèmes d’un nombre impressionnant de protagonistes appartenant presque tous au même milieu de musulmans de petite condition vivant ou s’efforçant de vivre dans l’agglomération de Bombay (maintenant, Mumbai).

Nous assistons à des tranches de vie trépidantes, burlesques et, quelquefois, hilarantes de ce petit monde, mais il y a un arrière-plan permanent d’inquiétude existentielle et de question identitaire. Le problème de l’insécurité communautaire n’est jamais vraiment exposé qu’en creux. Il n’y a donc pas de jugement de valeur sur le contexte politique, mais simplement une description de ses conséquences sur la vie des protagonistes.

Pourquoi est-on musulman à Bombay ? Pour certains, parce qu’il a fallu quitter un village où le passage régulier  de prêcheurs nationalistes hindous rendait la vie dangereuse. Un arrière-petit-fils qui vit dans la mégapole vient interroger son arrière-grand-père sur son lit de mort. Il exige de savoir pourquoi il s’était converti à l’islam. Il n’aura pas de réponse, mais la mort de son aïeul fera découvrir que ce dernier n’était pas circoncis ! Un faux musulman avait donc créé une lignée de vrais musulmans qui doivent se colleter avec un cortège de problèmes presque inextricables aujourd’hui.

On retrouvera une partie de cette famille perchée sur le toit d’un building de seize étages à Bombay dans un bidonville communautaire qui s’y est installé. La descente d’un jeune femme dans les étages à la recherche d’un travail de femme de ménage permet d’entrouvrir les portes des appartements et de connaître les obsessions de chacun et chacune.

On retire de la lecture de ce livre l’impression d’avoir fait la connaissance d’un nombre considérable de personnages avec lesquels nous avons tout de suite été de plain pied : le marchand de chaussures qui prend le large pour les Etats-Unis ; le commis de ce marchand qui rompt avec son fils devenu avorteur, celui-ci faisant la publicité de son activité  dans les transports en commun ; le faux professeur de ourdou avec, c’est le cas de la dire, ses pantalonnades ; l’étudiant en droit qui envisage de changer de nom, et donc de ne pas paraître musulman, pour devenir avocat. Les scènes avec la marieuse, avec l’entrevue familiale pour caser un jeune handicapé, les scènes du tueur de poulets et ses cas de conscience, tout nous emporte dans un tourbillon où chacun essaie de vivre ou de survivre avec la dernière énergie et tout cela laisse un sentiment de vérité profonde.

Nous sortons du strict milieu musulman à deux reprises, une fois par la nécessité pour une femme de venir au commissariat déclarer la disparition de son mari et une autre fois à la suite d’une erreur de numéro de téléphone. Dans le premier cas, nous faisons connaissance avec la corruption et la bonne conscience de la police ainsi que de la déontologie des médias télévisuels. Dans le second cas, c’est une occasion pour l’auteur de décrire la journée du fils d’un homme d’affaires qui passe d’un appartement climatisé à une voiture aux fenêtres fumées pour arriver dans un bureau confortable où il ne paraît pas écrasé de travail ; il essaie d’échapper au contact de la réalité sociale qui l’entoure comme cette erreur de numéro de téléphone qu’il coupe nerveusement. Ce que l’on ne voit pas et ce que l’on n’entend pas n’existent pas.

Altaf Tyrewala réussit le tour de force de nous raconter cent histoires, un peu comme une suite de nouvelles et de nous tenir en haleine car, en même temps, c’est bien un véritable roman qu’il a réalisé : les dernières pages ferment une boucle qui est celle de la vie de cette grande ville de Bombay. Un personnage apparu dans une histoire devient le héros de l’histoire suivante, mais à chaque histoire c’est le personnage lui-même qui s’exprime. Dans cette polyphonie deux questions restent sans réponse :“Pourquoi sommes nous ce que nous sommes ?“ et “Pourquoi ceux qui sont différents de nous veulent-ils nous rejeter ?“  En tout cas tout ce petit monde organise son quotidien avec truculence, humour et avec un cynisme mêlé éventuellement de remords vite évacués, et, si la religion est un arrière-plan constant peu évoqué, personne ne voit Dieu ou un dieu à ses côtés ni au bout du chemin. Il y a une seule note de compassion : la jeune fille qui décide d’épouser le jeune homme handicapé pour lui éviter un mariage avec un être sans scrupule et sans sentiment. Mais, comme pour toutes les autres situations, cela est noté sans pathos. Tous ces portraits sont tracés à la pointe sèche.

Nous avons aimé ce roman et nous attendons avec intérêt le prochain écrit de l’auteur (car nous espérons que ce livre sera suivi de beaucoup d’autres). En attendant, nous ne pouvons que vous inviter à dévorer Aucun dieu en vue.