Blue Flower

(Lettre du CIDIF n° 37 -novembre 2007-page 122)
 
 Kunzang Choden, Le cercle du karma, Actes Sud, 2007, 430 p.

Traduit de l’anglais (Bouthan) par Sophie Bastide-Foltz.

 

Le cercle du Karma est le premier roman qui nous parvienne du Bhoutan, ce royaume lointain à la culture totalement bouddhique et un peu déconcertante par rapport aux traditions hindoues. C’est aussi le premier roman de son auteur, Kunzang Choden, bhoutanaise anthropologue, diplômée d’universités indienne et américaine et qui a publié plusieurs essais sur la tradition orale et la condition féminine dans son pays.

Kunzang Choden décrit la vie d’une Bhoutanaise, Tsomo. Dès sa petite enfance, celle-ci a une vénération pour son père, maître calligraphe, et pour les saints hommes capables de réciter des textes religieux qu’elle ne comprend pas mais dont elle est persuadée qu’ils sont porteurs d’une grande vérité. Elle voudrait entrer dans ce monde des dieux, mais sa condition de fille paysanne ne lui permet pas d’accéder à cet enseignement et même pas à la lecture et à l’écriture. Son entourage et surtout sa mère lui font comprendre que sa place, en tant que femme, est destinée au travail manuel et au service des autres. Elle remplira tous les devoirs de son état, mais, toute sa vie, elle sera persuadée de pouvoir parvenir à la connaissance qui lui est refusée.

La description de son enfance et de sa jeunesse dans son village donne des indications intéressantes sur le mode vie quotidien dans ce pays où n’existe pas le système de caste et où semble régner une certaine liberté de choix personnel pour le mariage. Il n’en demeure pas moins qu’un écart demeure entre les “travailleurs“ et le monde des religieux. Tout est accepté, mais la société ne vit pas sans une certaine hypocrisie : quelques uns de ces religieux sont manifestement des parasites dont Tsomo, blessée mais consentante, fait les frais. Cela est absolument sûr de la part de nombreux “moines laïcs“, manifestement plus laïcs que moines, mais tirant avantage de l’ambiguïté de leur condition.

 À la mort de sa mère, Tsomo quitte sa famille et nous la suivons dans ses pérégrinations, ses joies et ses peines qui la mèneront au Sikkim, au Népal, en Inde à Bodh Gaya, dans l’Himachal Pradesh et même à New Delhi, pour finir par un retour au Bhoutan. Partout, elle retrouve des compatriotes et des adeptes de sa religion. Partout elle vivra, chichement, de son travail talentueux. Ce voyage de toute une vie est celui d’une recherche sans fin de la connaissance. Vie de sacrifices, de joies, de chagrins et d’humour, ce récit peut être lu comme un chant féministe. Tsomo finira par recevoir l’initiation de nonne de la part de Rinpotché dans une scène qui relève soit de la plaisanterie, soit de la plus profonde sagesse.

Œuvre singulière qui nous apprend beaucoup sur ce pays lointain, l’âme pure de Tsomo retient notre attention et nous pousse à réfléchir sur la condition féminine, sur le sentiment religieux de compassion et sur la foi du charbonnier qui peut illuminer toute une vie.