Blue Flower

(Lettre du CIDIF n° 37 -novembre 2007- page 124)
 
 Guerre de castes au Rajasthan

 

Il clôt les yeux de longues minutes et, s'il ne lissait sa moustache avec coquetterie, on le croirait en méditation. Il est assis en tailleur, pieds nus, comprimé dans un aréopage de notables enturbannés, mais la foule massée sous l'auvent ne voit que lui. Engoncé dans ses songes, le colonel Bainsla feint d'ignorer la dévotion, le brouhaha, la chaleur, les slogans, l'ivresse qui monte. Il écoute sans tressaillir les orateurs, politiciens si couards hier, chevaucher aujourd'hui son combat et appeler à la "lutte" et au "sacrifice".

Le "Colonel" savoure l'instant avec componction. C'est lui, seul ou presque, qui lança, début juin, la révolte de sa caste, celle des Gujjars. Il sait que les 30 000 personnes réunies ce dimanche 24 juin à Pushkar, haut lieu de l'hindouisme au Rajasthan, qui abrite le seul temple au monde dédié au dieu Brahmâ, n'attendent que la seconde où il se lèvera et les gratifiera d'ardentes paroles, lui l'idole de la communauté. Le voilà qui se dresse enfin, invité à la tribune. La harangue sera brève. Le colonel Bainsla a à peine le temps d'empoigner le micro que la masse exaltée roule jusqu'à lui, abat les barrières, l'arrache au pupitre et le hisse en triomphe dans un charivari presque périlleux. A voir ce colosse coiffé d'un turban rouge bordeaux aspiré par la houle humaine, on comprend mieux subitement ce qu'il représente pour les Gujjars depuis les troubles de début juin.

Une lande jaunie de vents de sable que fendent des chameaux tirant des carrioles : c'est là, dans ce décor âpre et rustique que la révolte a éclaté. A Peepalkheda - 100 km à l'est de Jaipur (capitale du Rajasthan) -, il ne reste plus guère de stigmates de l'ouragan, sinon ce carré de terre affermie par les six cercueils restés calés en bord de chaussée durant une longue, très longue semaine. Ces six cadavres, des Gujjars tombés sous les balles de la police, le "Colonel" les a veillés sept jours et sept nuits en les ensevelissant sous des seaux de glaçons, vite liquéfiés sous le ciel de braise qui annonce la mousson. Entre le 29 mai et le 4 juin, Peepalkheda a été coupée du monde. Des Gujjars armés de gourdins et de faux avaient bloqué l'axe routier, bouté la police hors de la zone. La colère avait enflammé d'autres districts, paralysé une partie du Rajasthan, gagné les communautés de Gujjars des Etats voisins de l'Uttar Pradesh et de l'Haryana et menacé jusqu'aux faubourgs de la capitale, New Delhi. Au total, les affrontements firent 26 morts, dont un officier de police, décapité.

Il ne faut pas se fier à la canne sur laquelle le "Colonel" s'appuie en permanence. Le héros de deux guerres contre le Pakistan (1965 et 1971) a gardé toute sa verdeur. Il n'a pas craint de braver les notables assoupis de la communauté en orchestrant cette première révolte des Gujjars, caste hindoue exaspérée par son "arriération" persistante. La rébellion du "Colonel" a frappé au coeur le pacte social indien. Elle est un signe, un prodrome inquiétant de la crise des dispositifs de discrimination positive initialement voués à redresser les injustices d'un système de castes profondément inégalitaire.

Au lendemain de l'indépendance en 1947, le nouvel Etat avait concédé des faveurs aux "sections les plus faibles de la population", pour reprendre la formule de la Constitution. Deux groupes étaient alors identifiés comme des catégories fragiles, à soutenir : les intouchables, victimes d'ostracisme en raison del' "impureté" supposée que leur confère l'ordre socio-religieux hindou ; et les tribus. Des quotas de sièges dans les assemblées élues, des postes dans l'administration et des places dans le système éducatif leur sont réservés. Surenchère électorale aidant, cette sollicitude d'Etat s'élargit ensuite au début des années 1990 à de nouveaux groupes, qualifiés d' "other backward classes" (OBC, dans le jargon administratif), c'est-à-dire les "autres classes arriérées". Mais une règle est fixée : l'addition de ces quotas ne doit jamais dépasser la moitié des places disponibles. Au Rajasthan, les tribus se voient ainsi accorder 12,5 % du "gâteau", les intouchables 14 % et les OBC 23,5 %. Le jeu des faveurs ne peut se déployer qu'à l'intérieur de ce corset arithmétique. C'est là tout le problème.

Le climat a commencé à s'aigrir au Rajasthan en 1999 quand la caste rurale des Jats, forte de 6 millions d'âmes (10 % de la population), a été incluse dans les OBC à des fins clientélistes. Le nouvel entrant déstabilise aussitôt le fragile équilibre. La catégorie OBC devient embouteillée. La caste des Gujjars, beaucoup moins nombreuse (3,6 millions, soit 6 % de la population), se sent soudain à l'étroit dans le segment OBC. Alors qu'elle voit ses privilèges grignotés par les Jats, elle observe surtout avec jalousie l'inexorable poussée des Meenas, un groupe tribal avec lequel elle cohabitait jusqu'alors dans des conditions similaires. Au Rajasthan, les 7,8 millions de Meenas (13 % de la population) sont majoritaires dans leur catégorie "tribale" et, à ce titre, monopolisent de généreux quotas qui nourrissent leur spectaculaire ascension sociale. "Pourquoi eux, et pas nous ?" Le poison de la comparaison enfièvre les esprits. Les Gujjars réclament les mêmes avantages que les Meenas. Ils veulent quitter la catégorie OBC, dépréciée à leurs yeux, pour briguer le label "tribal", une niche plus généreuse. Grande première depuis 1947 ! Une révolte visant à être déclassé dans la hiérarchie symbolique des castes ! De la dynamite. Car les Meenas ne veulent évidemment pas de ces intrus qui entameront leur part du "gâteau".

A Peepalkheda, le malaise gujjar est épais. La veuve de Ram Niwas a le regard éperdu, hagard. Elle est là, accroupie dans la poussière de la courette, le voile rouge fouetté par le vent lui camouflant une partie du visage. Elle est quasiment muette depuis que son mari a été tué lors des événements de début juin. Le logis est misérable : murs d'argile, toit de chaume. Ni eau, ni électricité. Seuls quatre buffles couchés sur le flanc témoignent d'un menu patrimoine. "Regardez les conditions arriérées dans lesquelles nous vivons toujours, grince Ratiram, l'instituteur du village. Cela est dû au fait que nous n'avons aucun poids politique." Et bien sûr, Ratiram ne peut s'empêcher de comparer le sort de sa communauté avec celui des Meenas. "Grâce aux quotas, les Meenas, eux, ont réussi à pénétrer les assemblées et l'administration, ce qui a favorisé leur ascension sociale. C'est injuste car nous vivions au début dans les mêmes conditions. Pourquoi n'aurions-nous pas les mêmes droits qu'eux ?"

Depuis l'épisode du blocus, l'animosité entre les deux groupes nourrit une guerre de castes larvée. Dans certains districts, des heurts armés ont opposé des villages des deux communautés. Milices contre milices. Faux contre faux. Les hostilités frontales ont cessé mais des incidents persistent : passages à tabac, canalisations d'eau détruites. "Le gouvernement ne prend pas la mesure de la gravité de la situation, s'alarme Mukut Singh, un fonctionnaire gujjar à la retraite. Beaucoup de Gujjars sont illettrés et n'ont peur de rien. S'ils n'obtiennent pas satisfaction, je crains que la prochaine révolte ne soit autrement plus violente."

Mais comment satisfaire les Gujjars ? Techniquement, leur classement en "tribu" pose problème. Eleveurs et soldats de tradition, ils ne présentent guère le profil ethnographique des "tribaux", classés comme tels par l'administration à partir de critères très stricts (timidité de l'attitude, particularisme de la culture, isolement de l'habitat etc.). Une commission a déjà rendu un avis négatif sur l'octroi de ce statut aux Gujjars. Mais le plus gros obstacle est politique. Dans les allées du pouvoir à Jaipur, où siège le gouvernement du Rajasthan, on brandit le risque d'un engrenage incontrôlable. "Satisfaire les Gujjars provoquerait des réactions en chaîne, avec quantité d'autres groupes qui réclameront, eux aussi, leur inclusion dans la catégorie tribale, met-on en garde. Cela serait un désordre permanent."

La politique de discrimination positive en Inde serait-elle devenue une dangereuse boîte de Pandore ? La crise gujjare n'est que l'indicateur d'un malaise général, nourri d'un sentiment d'injustice : "Pourquoi eux et pas nous ?" Au-delà des Gujjars, la frustration commence aussi à agiter les Rajputs, descendants des princes du Rajasthan, mais aussi des brahmanes. Forts de leur statut de "prêtres", ces derniers trônent en principe au faîte de la hiérarchie sociale et religieuse hindoue. En principe... Car la réalité est plus nuancée.

A Peepalkheda, il suffit de rencontrer Radisham Gahr pour comprendre ce qu'un déclassement social signifie. Auvent en pisé à peine clos d'une bâche, lampe à huile, four d'argile : c'est dans ce réduit précaire que le brahmane du village vit avec ses quatre fils, cultivateurs, comme lui, de moutarde et de millet. Drôles d'aristocrates... Membre d'une caste supposée supérieure, Radisham Gahr ignore évidemment tout des quotas d'emplois réservés. Comme beaucoup de brahmanes, il dit : "Il faut accorder les quotas en fonction des conditions socio-économiques réelles et non de la seule appartenance à une caste." La révolte des Gujjars est lourde d'implications. Elle souligne les limites d'une discrimination positive pervertie par les prébendes et le ressentiment. Mais on ne s'attaque pas sans risque à cette pierre de touche de l'édifice politique indien.

(Article paru dans Le Monde, le 10 juillet 2007,)