Blue Flower

(Lettre du CIDIF n° 37 -novembre 2007- page 130)
 
 Les castes en ville

 

Poser la question du rapport entre ville et castes n’est pas neutre. Dans le tableau de l’Inde, la caste est retenue comme fondement et explication de la société. Mais la colonisation et l’occidentalisation, la lutte politique pour l’indépendance, la démocratie et la mondialisation ont bouleversé cet ordre socio-religieux au point de parfois l’effacer. Les villes qui se situent au cœur de ces mouvements auraient été les lieux privilégiés des mutations sociales et aussi de la controverse idéologique, voire de la violence. La question de la caste ne peut être traitée avec distance, sans embrayer immédiatement sur un débat tendu qui ne reste pas confiné aux sphères académiques. Analyse d’Odette Louiset, géographe, maître de conférences à l’université de Rouen.

La spécificité de la société indienne réside dans son organisation en catégories socio-religieuses héréditaires et endogamiques : les castes. Concernant par principe la grande majorité hindoue de la population, elles déteignent aussi sur les musulmans, chrétiens, sikhs... Dans le modèle brahmanique, le niveau de “pureté” définit quatre grands groupes ou varna (brahman, ksatrya, vaisya, sudra) inégaux mais complémentaires, voire interdépendants du fait de leur spécialisation fonctionnelle. Dans cet agencement, l’utilisation du terme “caste” au singulier ne semble guère fondée. En outre, ce mot dérivé du terme portugais casta (“non mélangé”) confond les deux concepts exprimés en sanskrit : varna (couleur) et jati (naissance). Les jati, innombrables et foisonnantes, ne sont pas une subdivision des varna. Leur extrême stratification assure la perpétuation du système : on est toujours l’inférieur et le supérieur de quelqu’un. Paradoxalement, l’intouchabilité emblématique du système ne ressortit pas au tableau des varna mais à celui des jati.
Si résistance de la caste il y a, à quoi est-elle attachée ? Au monde rural ou à certains segments de la vie sociale, y compris en ville ? La rupture ville/village existe-t-elle d’ailleurs ? En d’autres termes, la ville est-elle le lieu de la modernité et le village celui des traditions ? Une vieille histoire, en Inde comme ailleurs, mais qui se traduirait ici par une violence culturelle parfois jugée positivement comme la fin d’un archaïsme ou négativement comme une perte d’identité. Tous ces objets sont instrumentalisés, sans compter d’autres polarités dans un débat politique portant sur l’identité indienne : l’Inde n’est pas seulement hindoue.

700 millions de ruraux, l’Inde des villages..


L’idée du village comme configuration adaptée à l’idéologie des castes a été largement développée : une collectivité réduite, aux repères bien visibles, permettant à la société de s’épanouir dans le respect de ses normes. L’organisation spatiale du village apparaît comme une projection de l’ordre brahmanique : disposition hiérarchique des castes par rapport au centre constitué par l’agraharam (quartier des plus purs), attribution d’un territoire délimité à chaque groupe et hameau intouchable à l’écart. L’organisation économique témoigne de surcroît d’une forte imbrication du symbolique et du matériel par le système jajmani (échange de services) ou ce qu’il en reste. D’une certaine manière, le modèle anthropologique du village indien reprend le modèle idéologique vertical des quatre varna et de l’intouchabilité, négligeant le modèle horizontal complémentaire des jati. Et il ne s’agit bien que de modèles.

300 millions d’Indiens, l’Inde des villes.

Les villes indiennes évoluent entre gigantisme et contrastes ; rien ne les distingue a priori des autres villes asiatiques. L’intérêt suscité par la singularité de la civilisation indienne n’a pas empêché un véritable “oubli des villes de l’Inde”, sinon pour affirmer leur incompatibilité avec les castes. Qu’en est-il vraiment ?
Poser la question du rapport entre ville et castes n’est pas neutre, selon l’hypothèse que les villes en Inde ne sont pas indiennes mais coloniales, au mieux musulmanes et de plus en plus occidentales. Les hindous subiraient la ville importée et s’y abandonneraient au prix d’une totale acculturation.
Pourtant, l’urbanisation de l’Inde est très largement antérieure à la colonisation européenne ou à l’arrivée des musulmans puisque, parmi les cités les plus anciennes du monde, figurent celles de la civilisation de l’Indus. D’autres jalons pourraient être cités dans cette histoire urbaine non sans discontinuités et bifurcations, mais qui en attestent la longue durée. La société hindoue a même créé des villes selon des principes consignés dans le traité “d’urbanisme sacré” ou vastu vidya.

Le temple et le slum

Est-il possible de mesurer en ville un effet des deux dispositions extrêmes du système des castes : la pureté brahmane versus l’intouchabilité, avec comme signaux le temple et le slum ?
Le temple est une pièce dans la constellation des lieux de culte, un élément dans un itinéraire complexe. Il n’a pas valeur de centre du fait de l’atomisation de la croyance et des pratiques ; cela vaut aussi pour les villages. Les brahmanes ne sont d’ailleurs pas les seuls officiants. La centralité sacrée se déplace de temples en autels domestiques multipliés par le nombre des divinités. Il se peut que les plus grands temples soient entourés d’un habitat brahmane majoritaire mais sans réelle exclusive.
Le slum, considéré comme un hameau intouchable en ville, est également présent partout et antérieur à la croissance urbaine. Outre que le slum n’existe pas qu’en Inde (barrios, favelas, kebes et autres bidonvilles), il n’y manifeste pas que l’intouchabilité. Il signifie aussi l’inaccessibilité à un habitat conventionnel et l’absence de logement social. Il témoigne de la pression foncière et de quelques autres traits urbains qui n’ont pas grand-chose à voir avec la caste mais concernent la solvabilité. Son image est cependant très teintée par l’intouchabilité, et des individus de castes moyennes et supérieures se résolvent rarement à y habiter, même économiquement déchus.
Ce niveau socio-économique renvoie à la structuration horizontale en jati qui organise des proximités. Si le bornage par varna n’est pas marqué, en revanche le voisinage par jati contribue à structurer socialement les quartiers. Les jati sont innombrables, ce qui permet l’ajustement des voisinages dans la plus grande finesse d’échelle, évidemment invisible. C’est par là aussi que naissent les néo-castes, preuve que la société indienne n’est pas figée dans son système socio-religieux. La ville est-elle pour autant la condition de cette évolution ? Où sont les limites persistantes ? Même l’ultime distinction veg-non veg introduit le doute : dans les annonces immobilières, sa mention qualifie un environnement choisi alors que, dans la restauration “moderne”, elle subsiste sans empêcher le voisinage à la même table. Les distances ne sont pas seulement spatiales, elles peuvent être maintenues autrement.
L’invisibilité ne signifie pas absence. Les castes et leurs limites ne tiennent pas à un espace organisé du monde matériel. Cependant, les villes sont des lieux de brassage et de concentration qui, sans être détachées du système dominant des valeurs, n’en obligent pas moins à des frottements qu’impose la coprésence.

Par Odette Louiset  (Revue URBANISME n° 355) 

 

 

Dans le même numéro de la revue Urbanisme est paru un article de Kamala Marius-Gnanou concernant les dynamiques d’urbanisation : des megacities aux villages urbains

Lors du recensement de 2001, la population urbaine de l’Inde s’élevait officiellement à 286 millions d’habitants, soit l’équivalent du peuplement des États-Unis. Avec son faible taux d’urbanisation (28 %), ce pays présente le plus gros potentiel de croissance de la planète. Trois de ses agglomérations dépassent déjà les 14 millions d’habitants, figurant ainsi parmi les megacities de la planète définies par l’ONU. Mais l’enjeu ne se situe pas seulement dans ces villes géantes, il est aussi, à l’opposé, dans la strate incertaine, difficile à saisir par les statistiques, qui hésite entre urbanité et ruralité et qui constitue un des éléments identitaires de la nation : les petites agglomérations. Analyse par Kamala Marius-Gnanou, maîtresse de conférences, UMR Ades (CNRS/Bordeaux 3), et François Moriconi-Ébrard, chargé de recherche, UMR Sedet (CNRS/Paris 7).