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(Lettre du CIDIF n° 37 -novembre 2007- page 139)
 
        
 L'industrie informatique indienne se tourne vers les services à plus forte haute valeur ajoutée

 

Affaiblie par la hausse des salaires des ingénieurs, l'appréciation de la roupie face au dollar, et l'émergence de concurrents venant d'Europe de l'Est ou d'Asie, l'industrie informatique indienne traverse une période délicate.

Le 11 juillet, Infosys, deuxième exportateur de services informatiques du pays, a annoncé, fait rare dans son histoire, une légère baisse des prévisions de son chiffre d'affaires pour l'exercice 2007-2008. La nouvelle a été sanctionnée par les marchés financiers et le cours du titre perdait 4,5 % dans la journée. Le phénomène n'épargne d'ailleurs aucun de ses rivaux indiens. Depuis le début de l'année, les titres des sociétés informatiques ont perdu 5,2 %. Une baisse qui contraste avec l'euphorie des cours boursiers indiens.

L'appréciation de la devise indienne face au dollar est la principale menace qui pèse sur l'industrie. Ces trois derniers mois, le cours de la roupie a encore augmenté de 6,8 %. Or les chiffres d'affaires des sociétés informatiques indiennes ont beau se compter en roupies, les contrats, eux, se négocient en dollars : les deux tiers des revenus proviennent de clients américains. En juin dernier, Ramesh Ramaiah, directeur financier de Wipro, soulignait qu'une hausse du cours de la devise indienne de 1 % réduisait la marge opérationnelle de Wipro de 0,5 %. "La monnaie représente notre principal défi", a reconnu V. Balakrishnan, directeur financier d'Infosys, le 8 juin.

Dans le même temps, les sociétés informatiques en Inde doivent supporter des charges de fonctionnement de plus en plus lourdes. Les prix des loyers s'envolent dans des villes comme Bangalore ou Hyderabad, tout comme les salaires des informaticiens. Les ingénieurs bon marché qui ont fait la renommée du pays sont devenus rares. Non seulement les salaires augmentent au rythme de 15 % à 20 % par an, mais d'autres ingénieurs aux rémunérations équivalentes, voire inférieures, leur font concurrence en Europe de l'Est ou dans des pays asiatiques comme la Chine ou le Vietnam.

Intel a ainsi annoncé sa volonté de recruter des ingénieurs au Vietnam, expliquant qu'il n'y avait plus de raison d'employer des ingénieurs en Inde. Enfin, comme l'a montré Rafiq Dossani, du centre de recherche Asie-Pacifique de l'université de Stanford, les salaires des ingénieurs très qualifiés atteignent les mêmes niveaux en Inde ou aux Etats-Unis. Prises en étau entre des salaires en hausse et des revenus diminués par l'appréciation de la roupie, les sociétés informatiques indiennes augmentent le prix de leurs prestations, comme Infosys, qui a relevé ses tarifs d'environ 5 %. "Elles n'ont désormais plus d'autre choix que d'offrir des services à plus forte valeur ajoutée", explique Srinivasan Janakiranaman.

PRIVILÉGIER LES ACQUISITIONS

D'après ce consultant de Mindtree Consulting, un cabinet de conseil basé à Bangalore, les entreprises indiennes ne manque pas d'atouts pour faire concurrence aux géants comme Accenture ou IBM, déjà bien implantés sur ce segment de marché : "Leur taille encore modeste permet de répondre avec plus de flexibilité et de réactivité aux besoins des clients, et leur présence dans la zone Asie-Pacifique leur donne une longueur d'avance sur ce marché, un des plus dynamiques de la planète."

Tata Consultancy Services (TCS), premier exportateur indien de services informatiques, a déjà amorcé le virage de l'innovation il y a quelques années. L'entreprise a ouvert 19 centres de recherche et développement dans le monde entier et a déposé, l'année dernière, 25 brevets. "Nous explorons le domaine des nanotechnologies à plusieurs niveaux : son impact sur les biotechnologies, l'électronique et les systèmes embarqués", explique Ananth Krishnan, vice-président de TCS en charge de la technologie.

Pour être en mesure de vendre des services à forte valeur ajoutée, les entreprises indiennes installent des centres de développement à proximité de leurs clients, sur les cinq continents.

Ces derniers, comme les banques, ont encore des réticences à sous-traiter certaines tâches informatiques complexes aussi loin de leurs bases, d'autant plus qu'en Europe, une loi interdit l'envoi des données-clients au dehors au-delà des frontières du Vieux Continent.

Pour s'internationaliser, les entreprises indiennes privilégient les acquisitions. Dans un entretien accordé au quotidien Mint le 12 juillet, M. Gopalakrishnan, directeur général d'Infosys, précisait sa stratégie : "Nous recherchons des entreprises qui nous permettront de pénétrer un marché plus rapidement ou d'acquérir des compétences. Nous parlons ici d'entreprises dont le chiffre d'affaires est compris entre 300 et 500 millions de dollars (jusqu'à 360 millions d'euros)."

Julien Bouissou, Le Monde,  18juillet 2007, édition datée du 19 juillet.