Blue Flower

(Lettre du CIDIF n° 37 -novembre 2007- pages 153-156) 

 

Compte rendu sur la situation politique de Pondichéry à la fin de l’année 1952 rédigé par un jeune Pondichérien, établi alors en Suisse, à l’intention d’un parent qui venait d’être chargé de mission pour l’Inde française (texte retrouvé dans une correspondance privée).

 

Foyer St Justin – 3 route du Mt Jura – Fribourg Fribourg le 2 nov 52

Cher ……,

[…]

J’ai bien reçu votre lettre du 21 octobre. Je m’excuse de vous répondre assez tard, les math me font buriner dur et je saisis l’occasion de 2 jours de congé (Toussaint) pour vous écrire cette longue lettre.

Avant d’aborder le problème de l’Inde française, il serait utile de vous donner un aperçu de l’état des partis nationalistes à Pondy en 1952.

Le premier en date, le Congrès national de l’I.F., a été fondé à Pondichéry le 9 août 1946 avec Purushottamane Reddiar comme président et Ansari Dorai comme secrétaire. Au début, cette dernière fonction était assumée soit par S.R. Subramanian, un chef socialiste indien du Tamil Nadu, originaire de Pondy, soit par le professeur Ambady Narayanin, un brave homme qui jouit encore de l’estime des jeunes malgré son départ en fin 49 pour la France, en vue de s’imposer plus tard par ses diplômes. Le mouvement était puissant et populaire jusqu’en 49 grâce surtout aux activités du Students Congress auxquelles présidaient simplement les aînés. L’arrestation en masse des étudiants, suivie de répressions sévères par les autorités lors d’une manifestation contre l’ambassadeur français Lévy, a été la cause première de la chute du Congrès, car devant cet état de choses, Purushottamane Reddiar et SR. Subramanian, qui avaient souffert en prison avec Subbiah du temps de David, ont failli aux devoirs et aux responsabilités qui leur incombaient, par crainte de l’incarcération. Depuis lors, sans compter les querelles intestines d‘intérêt et de pouvoir et de la dilapidation des fonds, le Congrès est devenu très impopulaire, n’a ni siège ni partisans, mais Reddiar et Ansari conservent toujours leur titre. Le premier s’est livré à la contrebande pour faire sa vie, le second, un chef de goundas comme Goubert, et farouche anti-communiste s’est lié secrètement avec Goubert.

 

Le Students Congress que j’ai eu l’honneur de fonder le 15 août 46 et duquel j’ai été le premier président et mon frère Radja , le second en 47-48, s’est révélé une véritable force longtemps redoutée par le gouvernement français, et n’a échoué que devant l'impossibilité de trouver des moyens efficaces pour faire face aux violences du banditisme déclenché par Goubert. Nous étions même malmenés à l’intérieur du Collège par les mercenaires goubertiens équipés au nez de la police de matraques et de poignards. Nous avons pourtant résisté à tous ces actes jusqu’au jour où 10 d’entre nous, les meneurs notamment, furent mis en taule, puis libérés un mois après, avec 5 ans de sursis. Entre-temps, la jeunesse, sans ses chefs et devant l’indifférence des grands et les représailles du gouvernement par des exclusions du Collège, se sentit démoralisée et n’a pas cru devoir recommencer au risque de se gâcher l’avenir dans un pays si restreint. Le Students Congress existe encore, mais n’a aucune influence sur la communauté des élèves. Les anciens chefs sont soit des employés, soit des étudiants à l’étranger. On peut certes revitaliser  le Students Congress, mais où aller trouver des jeunes dynamiques pour former les cadres ? C’est là le problème, un mouvement de jeunes ne suffit pas. Encore faut-il que les grands s’entendent et en prennent l’initiative.

Le Town Congress, avec Maître Zivarattimane (ancien député) comme président et André Selvanadin (contrôleur des contributions) et quelques autres, n’est pas en mesure d’entreprendre seul la tâche de libération dans l’état de morosité où il est toujours depuis 49.

Le Front national de Libération, formé par M. Tetta avec les fonds secrets avancés par le Consul général M. Rashid Ali Baig, représentait au début une force avec l’union de presque tous les groupements et a duré seulement jusqu’à la journée de Chandernagore en juillet 49, lorsque Satyanath et Ambady furent battus par les goudas et la vie des grands comme Tetta, Maître Ziva, Mariappin, Lahache, Selvanadin … etc. fut en danger. Nous étions seulement 100 jeunes à les défendre contre 3.000 bandits, à cause du boycottage des congressistes et des partisans de maître Sellane, par haine contre Tetta, Lahache, Mariappin et Satyanath qui étaient, pour eux, des opportunistes. L’inspecteur Dadala, ce jour-là, est venu à notre rescousse et a fait montre de son patriotisme, ce qui lui a valu plus tard la disgrâce du gouvernement français. L’organe du Front, « Libération », en français, a cessé de paraître depuis 52, faute d’argent et surtout de collaborateurs et sort maintenant en édition tamoule sous le nom de «  Poudouvai mourassou », le “tambour de Pondichéry“. La scission au sein du Front s’est faite au sujet des fonds dont les secrets, la gérance et la jouissance partielle étaient, après le départ d’Ali Baig, puis de Tandon, le monopole de Lahache et Mariappin 2 vieux très braves dont le premier est plus ou moins traitable et le second, têtu.

Le Merger Committee une fusion de tous les comités et l’organisation la plus récente et la plus représentative a été formée en 50 à Cuddalore sous le haut patronage de Raj Kumar des Affaires étrangères du Congrès, avec maître Sellane, président, Purushottamane Reddiar, vice-président, maître Ambroise, secrétaire, remplacé maintenant par Gnana Venemani, maître Ziva, maître Peroumal, Saravane, Dadala et bien d’autres (Lahache, Mariappin et Satyanath). Jusqu’aujourd’hui, ce “Committee“ n’a jamais déployé la moindre activité, sinon de se réunir en partie à Madras ou à Cuddalore dans l’unique intention de se présenter en délégation à Nehru. Ça n’a pas marché, lors de la dernière visite de Panditji à Madras, car il en avait marre des politiciens de salon. Maître Sellane, un aigle empaillé, et maître Ambroise, un trouillard de 1er ordre, se sont installés à Madras. Dadala, par contre, a fait du bon travail quelque temps à la frontière, en menaçant les pro-français de Pondy, mais à la longue ses hommes sont devenus également des bandits de grand chemin. Aussi, Rajagopalachari, premier ministre de Madras, l’a-t-il éloigné de la frontière indo-française. Purushottamane Reddiar et Ansari ont refusé de coopérer avec Sellane, pour lequel Lahache et Mariappin sont insignifiants et ne sont pas à la hauteur de leur tâche. D’où l’entrée en jeu des intrigues et des rancunes personnelles.

Le parti républicain avec Saravane, Dorairaj, Gnana Venemani, les Latour, Flory … tiennent avant tout au pouvoir pour user de représailles contre Goubert. Aussi ont-ils chanté “Indépendance dans l’Union française“ et sont-ils décidés à faire autant que Goubert à la meilleure occasion.

Le parti communiste étant banni, et ses partisans et sympathisants sévèrement punis, leur chef Subbiah s’est réfugié avec ses hommes à la frontière indienne. Ils sont intéressants maintenant qu’ils se déclarent pro-indiens (pro-Union indienne), mais ils tourneraient casaque à la 1ère offre de grâce par le gouvernement français. Le parti commettait toutes les infamies possibles afin de développer le communisme. C’est donc une arme à double tranchant.

En dernier lieu vient le mouvement social, unique en son genre, lancé par Satyanath Lazare : politico-social en dedans, il porte le nom de “Ligue du Service social. Son but est le progrès social par le progrès «économique ; le moyen employé est le mouvement coopératif. Le fond doctrinal consiste dans la dignité de la personne humaine par une revalorisation de la notion de travail. Satyanath  a innové cette activité pour entrer d’abord en contact avec la masse, puis l’éduquer politiquement afin de la tourner contre le régime. Il a fait preuve d’une indépendance absolue avant de la commencer, en démissionnant de tous les partis, notamment du Front et du Merger Committee. C’est un socialiste doctrinal aussi influent sur la S.F.I.O que sur le Praja Socialist Party indien. Quoiqu’on le taxe d’utopiste, il a de nombreux partisans et sympathisants pour son idéal. Maître Ziva, André Selvanadin, des instituteurs, des petits fonctionnaires et beaucoup de jeunes sont avec lui.

Voilà pour les partis : il s’agit maintenant d’examiner si une solution serait possible pour se démettre de la souveraineté française et incorporer politiquement et économiquement les 4 lopins de terre française à la grande Inde, tout en conservant un  statut d’autonomie, pour une période de transition fixée et par le peuple et par le gouvernement indien. Ce serait le cas de la catégorie « Eta t C », comme Coorg dans la province de Karnataka, d’ailleurs garantie au Congrès de Jaipur par une résolution officielle.

Comment procéder pour arriver à ces fins ?, Il y a 2 approches à ce problème, soit par un mouvement de masse local ave l’appui moral, voire matériel, du peuple et du gouvernement indiens, soit par une pression énergique de la part du gouvernement indien sur la France.

La première sera, d’après moi, impossible ou du moins très longue pour les raisons suivantes. Là où n’existe pas de climat moral, le satyagraha ne pourrait réussir, et l’Inde n’approuverait jamais un mouvement violent. D’autre part, il faudrait pouvoir trouver un chef conscient et responsable, ce qui est bien difficile devant la pluralité des leaders qui s’entre-querellent et qui s’entre-déchirent. Et puis le peuple lui-même est démoralisé d’un côté par le régime de banditisme et inquiet de l’autre devant les incertitudes d’un avenir libre dans le cadre de l’Union indienne. Le peuple est aussi déçu et indigné de constater que l’Ashram, un bastion impérialiste sur lequel la France compte beaucoup, soit comblé de faveurs par les autorités indiennes et que les commerçants, pour la plupart des nordistes indiens, et les politiciens pro-français, en particulier le maire Mosittoupillai et le ministre des Travaux publics Kumarappa Reddiar en jouissent autant auprès du gouvernement de Madras. Le gouvernement indien ne saurait être responsable pour cet état de fait, mais ce sont quelques congressistes influents et fonctionnaires corrompus de l’Inde qui nourrissent le sentiment anti-indien à Pondy, en procurant aux ennemis de l’Inde les permis d’exportation ou d’importation et par là le moyen de s’enrichir. Pour inspirer confiance au peuple, le gouvernement indien doit mettre un terme à ce développement nuisible. Pour l’assurer d’un avenir libre après l’intégration, afin qu’il se prononce ouvertement, sans scrupules, en faveur de l’Inde dans le cas éventuel d’un référendum, il faut que le gouvernement indien se décide vite à formuler officiellement le sort qu’il lui réserve.

La 2ème approche serait la meilleure avec à la limite un ultimatum à envisager.

Un coup d’Etat serait à la rigueur une solution, mais encore faut-il le préparer pour faire face aux graves conséquences qui peuvent en résulter comme dans le cas de Mahé.

Voilà comment j’envisage la question de l’Inde française. A vous maintenant de voir les autres possibilités de solution. L’Inde aurait été plus intransigeante, la France aurait déjà quitté. Bref, l’Inde n’a pas de “policy“ pour les possessions étrangères.

Une fois à Pondy, je vous conseillerais de contacter d’abord Maître Ziva et Satyanath. Tâchez d’être impartial et au-dessus de toute considération personnelle. Attention, les politiciens sont si mesquins à Pondy qu’ils enverront des télégrammes à Delhi, vous taxant d’ “agent d’un tel“, d’autant plus que vous êtes catholique. Méfiez-vous de Sellames, Péroumal, Dadala lorsque vous leur parlez. Moi, personnellement, je suis en bons termes avec tous, y compris Subbiah. Maintenant que j’ai quitté Pondy, certains sont peut-être mécontents de moi. Je vous souhaite à cet effet bonne chance.

[…]

Sur ce, j’embrasse toute la famille affectueusement.

 

Antoine