Blue Flower

(Lettre du CIDIF n° 34-35 -novembre 2006-  page 6)

 

Amalor Arago

Le témoignage de  Georgette  David

 

La disparition de Monsieur Arago, alors qu'il n'avait pas encore atteint 80ans, est péniblement ressentie aussi bien en France qu'à Pondichéry. Lors de la messe de ses obsèques, l'église de sa paroisse contenait au moins 200 personnes, le prêtre disait qu'il n'avait jamais vu tant de gens assemblés pour des obsèques.

Il était l'âme du Trait d’Union dont il a été le directeur durant de longues années. Quand on voulait proposer un article, on lui demandait d'abord son avis. Puis on lui remettait le manuscrit en lui demandant encore s'il suggérait des modifications. Il y pensait quelques jours et lorsqu'on revenait le voir, il présentait les idées qui avaient pu lui venir avec la justesse de ton et la discrétion qui lui étaient coutumières ; sinon on parlait d'autre chose.

En fait il est lié avec le Trait d’Union depuis sa fondation. Encore adolescent, il a vécu les années fiévreuses de l'indépendance de l'Inde. Tous les jeunes vibraient alors, faisaient des manifestations, essayaient de s'impliquer avec les faibles moyens qui leur étaient permis car l'Inde comme la France voulaient que Pondichéry reste neutre dans le conflit qui opposait l'Inde à l'Angleterre ; l'un de ces jeunes gens a lancé un jour un grand défilé qu'il menait monté sur un cheval. Le jeune Amalor a connu tout cela. C'est alors que le journal a été fondé, en novembre 1944, sous le titre deJeunesse de l'Empire français « par les jeunes », « pour les jeunes ». Il était donc conçu alors  pour être un Trait d’Union entre les jeunes de Pondichéry et de l'Inde française.

Mais très vite sa palette s'élargit. Il prit son titre actuel de « Trait d’Union » en mai 1946. Les Pondichériens sont assez fiers de dire qu'il est né avant Le Monde. Il deviendra, au fil des temps, le Trait d’Union entre Pondichéry et sa diaspora dans le monde et avec les Français qui ont vécu à Pondichéry, qui ont un lien ou un autre avec le territoire. Tous les nouveaux venus s'y abonnent encore de nos jours. C'est le frère aîné d'Arago, Abel Clovis, qui en a pris l'initiative, et Amalor a été tout naturellement engagé dès le début. Comme il était tout jeune, son premier rôle a été modeste, il était chargé d'aller porter le Trait d’Union chez les abonnés car alors le petit journal d'étudiants ne passait pas par la poste. Mais naturellement il a pris très vite une part active dans la rédaction pour en devenir le quatrième directeur, il y a douze ans.

Amalor Arago avait une personnalité rayonnante, non pas de celles qui s'affichent par des discours, car il a toujours été réservé. Il émettait ses idées par petites touches lorsqu'il était sollicité. Mais ses vues étaient pertinentes et ses centres d'intérêt très nombreux. Tous les Pondichériens de passage en ville tenaient à lui rendre visite. Beaucoup d'entre eux étaient ses anciens élèves ; il ne les oubliait pas, ni leur nom ni leur visage et il restait en contact avec un grand nombre. Grâce à lui, ils apprenaient les nouvelles du pays et en retour lui racontaient les évènements de France, de leur région, des compatriotes installés près de chez eux. Ainsi sa maison était une plaque tournante. Tous les Français de passage voulaient rencontrer l'éditeur du Trait  d'Union ; que de fois des arrivants sont venus nous demander si nous pouvions les introduire !

Monsieur Arago a accompli toute une carrière d'enseignant pendant de longues années au lycée de Pondichéry où j'étais aussi en poste. Il était professeur de mathématiques bien qu'il lui arrivât d'assumer d'autres fonctions. Nous étions collègues avant de devenir amis. Lorsque nous nous rendions visite, les nouvelles du lycée, de la ville alimentaient la conversation, et les commentaires allaient bon train avec, naturellement, des pointes sur les personnages qui se faisaient par trop remarquer. Amalor glissait toujours des traits d'humour comme sans y toucher. Puis il est parti comme enseignant au Laos durant deux ou trois ans. Son départ a créé un vide pour nous. Heureusement il venait passer ses congés à Pondichéry et il nous présentait le Laos avec beaucoup de détails captivants. Il a continué sa carrière d'expatrié au Maroc et ensuite à Abidjan. Malheureusement, au Maroc, il été victime d'un accident de la route dont il fut long à se remettre. Depuis il a gardé des difficultés à marcher ; pourtant il se déplaçait vaillamment et faisait même de la bicyclette, presque jusqu'à ses dernières années quand ses enfants ont fini par obtenir de lui qu'il adopte l'automobile. Quand il a pris sa retraite, il est rentré à Pondichéry. Il a continué à enseigner les mathématiques au lycée, à temps partiel. Mais il avait assimilé d’autres activités, était membre de plusieurs associations dont il lui arrivait de devoir assumer la direction. Mais surtout il était remarquablement serviable, ce qui était connu de tous et largement exploité. Quiconque avait une demande à adresser, des papiers à remplir, allait voir Monsieur Arago qui les aidait à rédiger, voire s'en chargeait lui-même et indiquait ce qu'il y avait lieu de faire, les personnes à qui s'adresser. De même les étudiants qui avaient des difficultés en mathématiques allaient droit chez lui. Nos enfants et les siens qui ont à peu près le même âge sont des amis depuis leur jeunesse et comme une partie d'entre eux sont installés à Montpellier, ils continuent à se voir. Ainsi le lien entre nous de Montpellier à Pondichéry ne se rompait pas. On ne peut croire qu'il se rompe aujourd'hui.

Amalor Arago fait toujours partie de notre vie.