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 (Lettre du CIDIF n° 34-35 -novembre 2006-  page 22)

 

Érika JARRY, L’Église catholique indienne face à la montée du fondamentalisme hindou : 1993-2003, Mémoire de Maîtrise soutenu le lundi 27 septembre 2004, à l’Université de Nantes. Compte rendu de lecture par Jacques Weber

 

 

Ce mémoire n’a pas répondu à toutes mes attentes. Il glisse par exemple trop rapidement sur les faits, et notamment sur la recrudescence des violences contre les chrétiens, qu’il s’agisse d’atteintes aux biens ou d’agressions contre les personnes. L’auteur ne consacre par exemple qu’à peine plus d’une page aux menaces proférées contre la cathédrale de Pondichéry par la mouvance nationaliste hindoue après la destruction de la mosquée d’Ayodhya. La presse française elle-même, pourtant peu loquace sur l’Inde à cette époque, avait bien relayé l’information. On aurait aimé en savoir plus également sur les attaques contre les chrétiens relevées par la presse indienne : India Today en a compté 40 dans le sud Gujerat dans les six derniers mois de 1998, tandis que le Forum chrétien des droits de l’homme en dénombre 130 en dix mois (p. 79). Une source facile d’accès et très riche, comme Eglises d’Asie, organe de l’Agence d’information des Missions étrangères de Paris, a été trop peu exploitée.

S’il néglige trop les faits eux-mêmes, le mémoire est une intéressante réflexion sur leurs causes. Mademoiselle Jarry observe d’abord que la méfiance dont sont victimes les quelque 16 millions de catholiques et 8 millions de protestants n’est pas un phénomène entièrement nouveau : dès 1956, le rapport rédigé par un magistrat retraité, M. B. Niyogi, à la suite de plaintes contre l’action des missionnaires auprès des populations tribales du Madhya Pradesh, dénonce « l’alliance impie » des prêtres catholiques avec les dollars américains, grâce auxquels ils peuvent développer des œuvres éducatives, sanitaires et sociales, qui à leur tour favorisent les conversions. Niyogi préconise l’expulsion des missionnaires étrangers, au nombre de 5 700 alors, et la constitution d’une église swadeshi. Dès cette époque, les chrétiens sont donc déjà suspectés d’être en Inde les relais d’une nouvelle forme de l’impérialisme occidental. Des lois anti-conversions sont par la suite promulguées au Madhya Pradesh, en Orissa et en Arunachal Pradesh. En 1978, le gouvernement de Morarji Desai présente un projet de loi étendant à tout le pays l’interdiction de nouvelles conversions. La chute du Janata Party et le retour au pouvoir d’Indira Gandhi font avorter cette politique.

L’hostilité manifestée par les extrémistes hindous, laquelle, il convient de le préciser, ne revêt jamais le caractère de gravité des violences communalistes entre hindous et musulmans, est à certains égards paradoxale :

Ø    Des conversions massives peuvent certes se produire, comme dans la région de Madurai, en 2002, qui sont instrumentalisées par les nationalistes hindous et leurs alliés[1]. Néanmoins, malgré le prosélytisme des différentes Eglises, les conversions ont tendance à se raréfier, sauf auprès des populations tribales, qui, longtemps d’ailleurs, n’ont pas été considérées hindoues par les hindous eux-mêmes. La loi, qui exclut les chrétiens intouchables des emplois réservés aux scheduled casteshindoues dans l’éducation et l’administration a sans doute contribué à freiner les conversions parmi lesdalits.

Ø    Par ailleurs, la proportion des chrétiens a tendance à diminuer : ils ne représentent plus que 2,43 % de la population en 1991 contre 2,53 % en 1971. Leur taux d’accroissement naturel est plus faible que celui des hindous et des musulmans, ce qui s’explique par leur niveau d’instruction supérieur, notamment chez les femmes, et par la tendance, plus marquée parmi eux que dans les autres grandes religions, à reculer l’âge du mariage.

Ø    En raison de leur faiblesse numérique, de leurs divisions et de leur éparpillement, les chrétiens ne peuvent constituer une menace pour l’État, à l’égard duquel ils ont constamment manifesté leur loyauté. Il n’y a jamais eu parmi eux la moindre manifestation de particularisme, pas de Ligue comme chez les musulmans, pas d’Akali Dal comme chez les sikhs. Très attachés au sécularisme, qui leur garantit, comme à toutes les minorités, l’égalité des droits et la protection de l’Etat, ils ont soutenu le Congrès sous Nehru, mais également sous ses successeurs, Indira Gandhi, Rajiv et Narasimha Rao…

Ø    Quant à l’accusation selon laquelle les chrétiens seraient les agents plus ou moins conscients de l’influence américaine, elle n’a plus guère de sens depuis le départ des derniers missionnaires étrangers, il y a une vingtaine d’années : l’Église de l’Inde est désormais bien indienne.

Ø    Si le clergé est désormais indien, les rites le sont depuis Robert de Nobili. Ils sont à ce point hindouisés que les termes « d’inculturation » et de « contextualisation » utilisés, le premier par les catholiques, le second par les protestants, pour désigner des adaptations architecturales ou décoratives ou encore l’utilisation de prières en sanskrit, n’ont guère de sens en Inde. Les règles de castes, consacrées par la bulle Omniun Sollicitudinum de Benoît XIV, le 12 septembre 1744, laquelle autorisait la désignation de prêtres spécifiques pour les intouchables, demeurent dans les églises, où parias et castés ne communient pas ensemble.

 

Les raisons des violences sont donc ailleurs :

Ø    Les moyens financiers considérables dont disposent les Eglises, provenant en partie de l’étranger, suscitent des jalousies et froissent l’amour-propre des nationalistes, très sourcilleux en matière d’honneur national : le développement de l’Inde est l’affaire des Indiens. D’une façon générale, les organisations caritatives étrangères ne sont pas toujours bien vues, même si elles sont laïques.

Ø    L’affirmation par l’Église qu’elle est détentrice de la Vérité, qu’il n’y a pas d’autre voie de salut que celle prêchée par le Christ, est choquante pour les hindous, pour qui les voies qui conduisent à la divinité, à la Délivrance, à l’Etre, sont innombrables. L’Indian Theological Association (ITA), fondée en 1973, reconnaît certes, en décembre 1987, l’égalité des religions, mais choque cependant en ajoutant que « le christianisme possède la pleine vérité, tandis que les autres religions n’ont que des “germes” ou des “rayons” de vérité » (p. 44). Dominus Iesus, paru le 5 septembre 2000, ayant affirmé « l’universalité et l’unicité du salut apporté par le Christ au monde », l’Organiser du 24 septembre y voit la marque « d’une arrogance pontificale datant du XVIe siècle » (p. 93-94).

Ø    Dans ces conditions évidemment certains propos du pape[2] sont ressentis comme des provocations par les nationalistes hindous, qui y voient les manifestations d’un néocolonialisme culturel et spirituel. En réponse aux appels pontificaux au prosélytisme, le Rashtriya Swayamsevak Sangh (RSS) réitère son exigence d’une église swadeshi et la Vishva Hindu Parishad (VHP) conseille de suivre le modèle chinois (p. 94).

Ø    Les dénonciations antichrétiennes ont une finalité politique : l’antichristianisme est instrumentalisé par la mouvance fondamentaliste pour mobiliser les masses hindoues à des fins électorales.

 

Dans un tel contexte de tension entre leur communauté et l’écrasante majorité des hindous, certains chrétiens ont compris qu’il leur faut ménager l’amour propre des hindous. Erika Jarry s’est penchée sur cette stratégie de la main tendue, qu’illustre Georges Menezes, ancien membre du Conseil pontifical des laïcs à Rome, pour qui « la hiérarchie catholique ne prend pas suffisamment en compte le besoin d’identité des Indiens hindous »[3]. Un sociologue jésuite du Kerala reconnaît que l’argent venu de l’étranger étend à la fois l’influence de l’Église et l’hostilité des autres confessions : « Notre structure incarne ainsi le pouvoir étranger et c’est à cela que le RSS s’oppose ». Des théologiens soulignent le danger que représente le triomphalisme : « Tout ce qui sonne comme du triomphalisme exclusif et de l’agressivité ne peut être appelé évangélisation et devrait être considéré comme contraire à cette mission qui nous a été confiée par le Christ »[4]. Un responsable du dialogue interreligieux à la CBCI, la Conférence des évêques catholiques de l’Inde, citant l’article 56 de Redemptoris Missio : « l’Église possède seule la plénitude des moyens de salut », estime que « Ce langage de l’Ouest peut paraître en Inde et en Orient comme l’expression d’un sentiment de supériorité » D’autres, plus audacieux, préconisent le réexamen des « suppositions christologiques traditionnelles ». Il faut, estiment-ils, reconnaître que l’hindouisme offre d’autres voies de salut (p. 112-120).

 

 

 

 



[1] The Hindu International Edition du 12 octobre 2002.

[2] Mademoiselle Jarry n’a accordé que peu de place à la visite en Inde de Jean-Paul II en novembre 1999. Un mémoire sur les réactions suscitées par cette visite sera soutenu à Nantes en septembre prochain.

[3] Églises d’Asie, n° 146, du 1er janvier 1993.

[4] EA, 251, Dossiers et Documents n° 8/97, 16 octobre 1997.