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(Lettre du CIDIF n° 34-35 -novembre 2006-  page 26) 

« Orgueilleusementseuls » ? : la résistance coloniale portugaise à Goa durant laGuerre Froide et ladécolonisation. 1955-1961.

par Sandrine Bègue

 

 

Cet article est publié dans le numéro 31,pages 65-82, d'Enquêtes et DocumentsRelations internationales et stratégie de la guerrefroide à la guerre contre le terrorisme, Centre de Recherches en Histoire Internationale etAtlantique, Presses Universitaires de Rennes, 2005.

Il est reproduit ici avec l’aimableautorisation de l'auteur, Sandrine Bègue, doctorante à l'Université de Nantes,de Monsieur le Professeur Frédéric Bozo, qui a coordonné ce numéro d'Enquêteset Documents, et deMonsieur le Professeur Michel Catala, directeur du CRHIA.

Le CIDIF

 

La montée des nationalismes afro-asiatiques et d’un mouvement de décolonisation désormais affirmé et reconnu dans l’évolution historique vers la fin des années 50 aura offert aux puissances de la guerre froide une conjoncture politique sans précédent dans la mise en place de leurs stratégies complexes d’alliances sur les continents africain et asiatique. La voie vers l’indépendance, ou « autodétermination » selon le vocabulaire du droit international relancé par l’ONU, représente en effet dans ce monde bipolaire l’adhésion à l’un des deux blocs. Américains, Russes et Européens comprennent alors mal la doctrine du « non-alignement » proposée dès 1947 à laConférence des relations asiatiques par l’Inde et son Premier ministre, Jawaharlal Nehru, aux pays du Tiers Monde comme une troisième voie incitant les nations d’Asie à coopérer entre elles pour s’affranchir de tout système d’alliances.

Première nation indépendante en 1947, l’Inde pacifiste de Gandhi acquiert une autorité morale longtemps indiscutée qui la place à la tête de ce monde en voie de décolonisation et permet à Nehru d’opposer aux traités d’alliances militaires de la guerre froide une politique étrangère indépendante des deux blocs. Le non- alignement indien s’efforce ainsi de garantir le développement économique d’un pays en construction, implacablement soumis à une aide financière extérieure qui doit rester aussi large que possible pour soutenir  à partir de 1951 des plans de développements quinquennaux chaque fois plus ambitieux et coûteux. De cette aide économique vitale pour la survie de l’Inde dépend ainsi une politique étrangère qui se doit de refuser la logique des blocs pour faire entendre sa voix. Pourtant, une des dernières nations colonisatrices européennes éprouvera l’Inde durant quatorze années sur les fondements de cette même politique étrangère pour défendre sa souveraineté dans ses enclaves de Goa, Daman et Diu, situées sur la côte occidentale du sous- continent.

 Ces poussières d’empire, regroupées sous le titre d’Estado da India, Etat de l’Inde, appartiennent depuis leur fondation en 1505 au Portugal et représentent alors l’un des plus anciens vestiges de l’épopée coloniale européenne en Asie, depuis la découverte du sous- continent en 1498 par Vasco de Gama. Tout comme l’Union indienne, le Portugal doit lutter contre son isolement international et un retard économique aggravé par le régime autoritaire de son président du Conseil, Antonio de Oliveira Salazar, maître incontesté du pays depuis les années 30. Conservant une traditionnelle méfiance politique et culturelle envers les instances internationales, le Portugal se désintéresse du processus de construction européenne au sortir de la Seconde Guerre mondiale, refusant le plan Marshall et voyant d’un assez mauvais œil la charte de l’ONU, l’anticolonialisme naissant en Asie, tout comme la montée des puissances dominant le nouveau système international. L’attachement de Salazar au principe premier de souveraineté nationale se heurte alors aux conceptions supranationales élaborées par les démocraties dans le traité de Rome. Quant au nationalisme asiatique et aux débuts de la décolonisation, Salazar y voyait surtout un accident de l’histoire, non une évolution inévitable, tout comme le signe évident de la décadence d’une Europe en crise dont les vraies valeurs morales n’étaient plus défendues que par le Portugal, devenu « orgueilleusement seul », pour reprendre une expression salazariste. En outre, la fragilité économique de ce petit pays et la nature autoritaire de son régime ne lui permettaient pas d’adhérer à une quelconque fédération de démocraties libérales occidentales. Le régime portugais défend donc plus que jamais l’idée que l’indépendance nationale se maintiendra grâce aux ressources de son empire colonial, un Empire que Lisbonne doit conserver à tout prix. La perte de Goa entraînerait celle des autres colonies portugaises d’Afrique (Mozambique, Angola, Cap Vert, Guinée Bissau, Saint Tomé et Prince) et d’Asie (Macao et Timor) en encourageant leurs mouvements nationalistes[1]. L’Estado da India n’a ainsi d’autre valeur que symbolique et politique pour la métropole qui n’en tire aucun avantage financier[2]. De fait, la constitution portugaise de 1930 établit une unité indivisible entre la métropole et ses colonies, du Minho à Timor suivant l’expression du régime, et  définit en principe chaque membre de cet ensemble géographique comme citoyen portugais à part entière. Lisbonne ne peut ainsi se défaire d’une parcelle de son territoire sans enfreindre la loi constitutionnelle, un argument qui constituera l’unique base de sa défense face aux propositions répétées de New Delhi pour l’ouverture de négociations sur Goa.

Nous nous trouvons donc en face de deux systèmes politiques aux antipodes l’un de l’autre mais qui se rejoignent pourtant dans cette même quête vitale d’une certaine autonomie politique qui doit jouer des conflits entre les deux blocs sans dépendre d’un quelconque système d’alliances. Si l’Inde non alignée refuse d’appartenir à l’un des deux blocs pour garantir son indépendance, le très anticommuniste régime de Salazar, exploite de son côté les alliances du bloc occidental pour s’assurer également une marge de liberté. Dans le cas de Goa, la guerre froide va offrir à Lisbonne les moyens de résister aux réclamations de l’Inde sur ces territoires en utilisant habilement sa base des Açores. L’importance géostratégique de cette dernière amène en effet les puissances occidentales à inviter le Portugal au sein de l’OTAN comme membre fondateur dès 1951. Le régime autoritaire du Portugal colonial est alors reconnu par l’Organisation comme un partenaire recommandable et l’un des piliers du monde libre. Lisbonne saisit l’occasion de cette légitimité internationale en rejoignant cette institution dont la nature multilatérale lui évite en même temps toute dépendance directe vis-à-vis des Etats-Unis. Sa marge de manœuvre est préservée et l’accord cédant la base des Açores aux Américains pour une période limitée ne comprend aucune condition financière. Salazar s’assure ainsi, en l’absence de toute contrepartie monétaire, une certaine liberté d’action face à de Washington qui lui apporte, par ailleurs, avec l’Occident, un soutien discret dans l’affaire de Goa, en pleine vague de décolonisation, au nom des impératifs de la guerre froide. Il s’agit avant tout pour la sécurité du bloc anticommuniste de consolider l’alliance des membres du Traité.

 L’historiographie a trop souvent exagéré l’isolement progressif du Portugal jusqu’en 1961 sur la question de Goa, abandonné par ses principaux alliés de plus en plus embarrassés par des positions colonialistes radicales. Alors que le nombre de nouveaux Etats indépendants ne cesse d’augmenter au sein de l’ONU vers 1960, le bloc occidental développe un discours anti-colonial qui reste cependant plus modéré que celui du communisme. En effet, les impératifs politiques de la décolonisation n’auront pas immédiatement décidé l’Occident à abandonner son soutien au Portugal dans l’affaire de Goa.  La réaction violente du bloc occidental contre Nehru au lendemain de la prise militaire de Goa par l’armée indienne, le 18 décembre 1961, nuance sérieusement cette thèse de l’isolement diplomatique du Portugal. Ce serait en effet sous-estimer les enjeux de la guerre froide et la priorité longtemps donnée par les USA à la défense de l’Europe malgré l’importance croissante du rôle du mouvement communiste en Asie dans la lutte pour l’indépendance. L’analyse du cas de Goa, première colonie réclamée au Portugal en février 1950 par l’Inde, demeure ainsi révélatrice des tensions du nouveau système international et du soutien dont a pu bénéficier jusqu’à la fin des années 1950 un petit pays colonialiste aux dépens d’une nation décolonisée, cherchant à affirmer sa place en dehors de la guerre froide.

 L’Europe d’abord… 

Jusque vers la fin des années 50, Lisbonne va donc paralyser toute initiative militaire indienne à Goa sur deux plans : en défiant la philosophie pacifiste de sa politique étrangère et en se réfugiant derrière son appartenance à l’OTAN.

Goa est officiellement réclamée par le gouvernement de New Delhi le 20 février 1950, lorsque Nehru se rend finalement compte que le départ des Anglais en 1947 n’a pas naturellement entraîné celui des Portugais, plus que jamais déterminés à maintenir leur souveraineté dans ces parcelles d’Empire. De 1950 à 1954, les relations diplomatiques indo-portugaises se résument surtout à un dialogue de sourds entre une nation désireuse d’achever son indépendance et un pays n’acceptant de négocier que sur la base de rapports de bon voisinage entre Etats au sein du sous-continent indien. L’impasse diplomatique est telle que l’Inde décide le 11 juin 1953 la fermeture de son ambassade à Lisbonne et l’instauration d’un blocus économique sur Goa à la fin de l’année. Le Portugal maintient malgré tout sa représentation diplomatique à New Delhi jusqu’en 1955, mais les négociations restent au point mort et Lisbonne se retrouve de plus en plus isolée en Inde, particulièrement après le départ programmé des Français de leurs comptoirs le 1er novembre 1954. La position portugaise devient de moins en moins tenable à Goa.

Un événement insignifiant en apparence sur le plan militaire va cependant permettre à la stratégie défensive portugaise de sortir de son repli et d’internationaliser le cas de Goa : la prise, le 22 juillet 1954, de deux petites enclaves portugaises au nord de Goa, Dadra et Nagar Aveli, par un groupe de nationalistes indiens et goanais. Tenues par une poignée de policiers  et encerclées chacune par le territoire indien, Dadra et Nagar Aveli n’avaient offert aucune résistance tant leur isolement était grand. Rapidement, New Delhi avait envoyé ses policiers et fermé ces territoires. Ce premier assaut donné à une partie de l’Etat de l’Inde avait rappelé plus que jamais au régime salazariste la vulnérabilité de Goa sur le plan militaire[1]. Goa reste indéfendable, Lisbonne ne disposant d’aucun moyen. Le Portugal, qui doit sortir à tout prix de son isolement international pour maintenir sa souveraineté à Goa, décide le 15 décembre 1955 de faire appel à la Cour internationale de justice de la Haye, au lendemain de son adhésion à l’ONU, pour réclamer la rétrocession de ses territoires. Salazar  mise donc entièrement sur une bataille diplomatique et juridique qui va s’appuyer en même temps sur les enjeux de la guerre froide, marqués alors vers le milieu des années 1950 par le rapprochement des relations indo-soviétiques. L’URSS montre en effet un intérêt croissant pour l’Asie et veut y étendre son aire d’influence par le biais de l’Inde. Les dissensions indo-américaines sur certains sujets internationaux comme la guerre de Corée et les efforts de l’Inde pour sortir la Chine populaire de son isolement international convainquent l’Union soviétique de la réalité du non- alignement indien vis-à-vis des USA et du poids que l’Inde peut jouer dans une extension de l’influence soviétique en Asie aux dépends de celle de la Chine. En 1954, l’Inde de Nehru s’impose comme négociatrice dans la pacification de l’Indochine, et signe avec la Chine communiste l’accord des Pansheel qui énonce cinq grands principes inspirés de la charte de l’ONU sur le respect des souverainetés. Un an plus tard, elle relance la coopération afro- asiatique par la Conférence des non alignés à Bangdoung en avril 1955. Ce rapprochement inédit de l’URSS post-stalinienne avec un pays asiatique non communiste inaugure une période d’entente mal acceptée par les Etats-Unis. L’Amérique n’a alors d’autre réponse que celle de stratégies d’alliances[2] visant à refouler le communisme d’Asie, une doctrine incarnée par le très « pactomaniaque » John Foster Dulles, alors à la tête de la diplomatie américaine. L’Inde, pour sa part, a besoin de l’Union soviétique, comme nécessaire contre-poids au bloc occidental encore dominé par le colonialisme et l’impérialisme du néocapitalisme. L’URSS brise le monopole de l’aide occidentale en apportant sa contribution financière et logistique au plan quinquennal de Nehru. Moscou soutient également les grandes orientations de la politique étrangère de Nehru sans chercher à faire de cet appui la condition d’un engagement indien en faveur du bloc de l’Est. L’URSS souhaite avant tout s’appuyer sur cet équilibre du non alignement indien pour garantir une zone de paix en Asie.

 Lisbonne remet alors en question le  pacifisme indien devant les tribunaux de la Haye en présentant le cas de Goa comme un acte de pure agression de la part de New Delhi, ce qui n’est pas sans satisfaire les Etats-Unis, l’Angleterre et la France. Lisbonne exploite habilement l’incompréhension du bloc occidental à l’égard du non-alignement pour se poser en victime de l’impérialisme indien qui ne souhaite qu’annexer les enclaves portugaises, au mépris de la volonté de la population. Le Portugal plaide de ce fait un droit de passage pour ses troupes sur le territoire indien afin de rejoindre ses enclaves et y rétablir sa souveraineté. Salazar veut saisir l’occasion d’un procès pour accuser « l’hypocrisie politique » du Pandit et de ses méthodes pacifiques. Le Portugal entend ainsi faire reconnaître auprès de la communauté occidentale la souveraineté portugaise à Goa.  De même, Lisbonne exploite-t-elle le rapprochement de l’Inde avec l’URSS - dont elle s’inspire pour mettre en œuvre ses plans  quinquennaux - et la Chine. Un an auparavant, Salazar ne manquait pas déjà de critiquer de façon cinglante la signature en avril 1954 des Pansheel, un accord sino-indien affirmant à travers cinq grands principes le respect des souverainetés entre Etats voisins. Le président du Conseil rappelle surtout que le texte annonçait l’abandon par l’Inde du Tibet aux ambitions annexionnistes chinoises : « Les soi-disant principes fondamentaux ou basiques de coexistence internationale sont si évidents pour la conscience des peuples et s’imposent si naturellement que l’Union indienne et la Chine les énumèrent dans un accord au sujet du Tibet (…). Avec emphase et comme quelqu'un qui fait une précieuse découverte, ils leur attribuent la vertu à la vérité indiscutable de constituer de solides fondements pour la paix et la sécurité… »[3].

 Face aux dangers de la stratégie portugaise, Nehru s’efforce de maintenir la question de Goa dans l’orbite nationale indienne. Il présente à la Cour une série d’objections préliminaires qui refusent notamment de reconnaître la compétence du tribunal de la Haye sur cette question. Le procès ne débutera par conséquent que le 21 septembre 1959 et sera l’occasion d’un long exercice de sophisme juridique entre une élite d’avocats et de professeurs de droit recrutés par chacune des deux parties. De ce dialogue de sourds entre deux conceptions juridiques différentes, Lisbonne obtient néanmoins du procès l’effet escompté à la faveur de la guerre froide et place l’Union indienne dans la position de l’agresseur impérialiste. Le Pandit doit d’ailleurs cette même année interdire la participation de tout citoyen indien aux satyagrahas[4] à Goa. Celui de 1955 avait en effet provoqué des morts et des blessés dont le Portugal avait tenu Nehru responsable, l’accusant d’encourager et de financer clandestinement les incursions indiennes sur le territoire de sa colonie. En Inde même, l’opposition reprochait au Pandit l’attentisme de ses positions qui avaient abouti à un tel résultat.

En dépit des retombées médiatiques peu favorables des événements de Goa,  la position du Premier ministre indien n’est pas sérieusement menacée et l’autorité morale de l’Inde auprès du Tiers-Monde maintient l’Union soviétique comme partenaire de dialogue. Cependant, la perspective de l’intervention  d’une instance internationale sur la question de Goa agite en toile de fond l’autre point noir de la politique indienne : le Cachemire. Nehru craint que l’entrée du problème de Goa à l’ONU n’incite le Pakistan à réclamer de la même façon que le Portugal cette région. Il s’oppose ainsi à la demande de Salazar, cette même année, d’observateurs internationaux dépêchés dans les territoires de la colonie, notamment à Dadra et Nagar Aveli. L’acceptation d’une telle proposition serait alors offrir une porte ouverte à l’ONU sur la région du Cachemire et entraînerait l’initiative d’un référendum auprès de la population, ce  que l’Inde ne souhaite en aucune façon. Dans ses efforts pour maintenir Goa  dans la sphère de la politique interne de l’Inde, Nehru reçoit  le soutien soviétique lors de la visite le 18 novembre 1955 à New Delhi du Premier ministre, le maréchal Boulganine, et du premier secrétaire du Parti, Nikita Krouchtchev. Dans une déclaration commune critiquant les nations occidentales, les deux dirigeants soviétiques prennent des positions pro-indiennes à la fois sur le Cachemire[5] et Goa, les deux sujets sensibles de la politique indienne. L’obsession anticommuniste de John Foster Dulles le pousse alors à répondre aux accusations soviétiques, en reconnaissant dans un communiqué conjoint avec le ministre portugais des Affaires étrangères, Paulo Cunha, le 2 décembre 1955, le statut des colonies portugaises comme provinces d’outre-mer[6]. Lisbonne, qui cherchait depuis longtemps un tel soutien officiel, ne pouvait qu’accueillir avec satisfaction les propos du secrétaire d’Etat américain.

Ce message apparaît comme un pavé dans la mare des relations indo-américaines déjà fragilisées. L’ambassadeur indien à Washington commente ainsi au Département d’Etat l’événement le 13 décembre 1955 en parlant de « choc douloureux pour ceux qui ont admiré les traditions anti-coloniales qui ont inspiré par le passé la politique des USA »[1]Les propos de Dulles ne font alors que s’ajouter aux motifs de ressentiment de Nehru envers la politique étrangère américaine dont l’anticommunisme forcené les amène à soutenir des puissances coloniales européennes. En outre, Nehru ne pardonnait pas à Washington son soutien militaire au Pakistan, concrétisé par un traité de février 1954. La région de Lahore et Karachi occupait une position stratégique de choix en Asie du Sud, que l’état major américain ne pouvait négliger dans sa politique d’endiguement du communisme. Une telle coopération incite Nehru à envisager alors l’achat d’armement soviétique, meilleur marché que ce que lui vend traditionnellement le Royaume-Uni. Dulles, de passage à New Delhi les 9 et 10 mars 1956, tente de résoudre ses dissensions avec Nehru, notamment sur la question de Goa, mais aucune entente n’est possible entre les deux hommes. Lisbonne en profite dans le même temps pour entamer une politique de rapprochement avec l’ennemi de l’Inde, Karachi, et réorganise, suite au blocus économique indien, une bonne partie de son commerce et de ses liaisons[2] avec l’extérieur par le Pakistan. Sans le précieux - et discret - soutien de Karachi, Goa aurait probablement cédé plus tôt au blocus et rejoint l’Union indienne.

La seconde arme agitée par le Portugal dans l’affaire de Goa reste son appartenance à l’OTAN, une source d’irritation constante pour Nehru. Si Salazar échoue à faire étendre les dispositions du traité de défense aux territoires des pays membres de l’OTAN, en vertu de l’article IV du traité[3], l’OTAN aura tout de même attendu jusqu’en 1954 pour rejeter définitivement l’argumentation portugaise. La prise en considération d’une éventuelle intervention militaire à Goa pour venir secourir un allié de l’Organisation provoque l’indignation de Nehru. A la conférence des non-alignés de Bandung, le 17 avril 1955 , il fustige les partenaires de l’Alliance et tout particulièrement l’Angleterre, estimant que « toute alliance avec un pays comme le Portugal pour membre (…) n’élève pas son statut aux yeux du peuple »[4]Londres se retrouve alors dans l’affaire de Goa dans la position délicate d’être à la fois l’un des plus anciens alliés du Portugal et un membre du Commonwealth dont fait également partie l’Inde de façon vitale. Nous avons évoqué précédemment la vision anachronique de Salazar sur l’Europe, celle des années de guerre mondiale, dominée côté atlantique par l’Angleterre, dont le soutien lui garantit son empire colonial. Lisbonne continue de défendre l’idée de la nécessité d’une Angleterre forte, facteur d’équilibre entre les USA et l’Europe. Dans cette optique, Salazar fera appel jusqu’en 1961 au Royaume-Uni, la plus ancienne alliée du Portugal, comme intermédiaire auprès de l’Inde, au nom de traités d’alliances luso-britanniques vieux de quatre siècles. Salazar voit encore la jeune Union indienne sous tutelle économique anglaise, et comme une nation inexpérimentée, incapable de dialoguer avec le Portugal, Etat de 800 ans d’expérience politique. En demandant son entremise dans le conflit sur Goa, Lisbonne exige en  fait du Royaume-Uni de jouer de son influence d’ancienne nation colonisatrice. Aux prises entre ces deux alliances, l’Angleterre adoptera tout au long du conflit indo-portugais une attitude discrète, appelant à la patience de l’Inde dans la résolution pacifique et diplomatique du problème. L’embarras que provoquent cependant les déclarations portugaises au sujet des traités - en particulier celui de l’OTAN- amène le ministre britannique des Affaires étrangères, Selwin Lloyd, à signifier au cours d’un entretien avec l’ambassadeur portugais à Londres, Teotonio Pereira, le 1er juillet 1954, que si Lisbonne continuait d’invoquer publiquement les alliances, « l’Angleterre se verrait également obligée de donner son interprétation des traités et définir une limite à son action ». Le Portugal ne pouvait ignorer le fait que l’Angleterre traversait une situation difficile et que « personne dans ce pays n’envisageait sérieusement l’entrée de l’Angleterre en guerre contre l’Inde pour la défense des territoires portugais, après que celle-ci ait fait le sacrifice de se retirer de l’Inde. »[5]Selwin Lloyd n’en réaffirme pas moins le soutien diplomatique constant de son gouvernement pour modérer l’Inde sur Goa. L’intervention militaire franco-anglaise à Suez en 1956 ruine cependant le crédit anglais auprès de Nehru. Ce dernier  ne manque pas en effet de fustiger cet ultime sursaut du colonialisme, rejoint en cette affaire par les Etats-Unis. Cet incident entraînera un changement important dans la stratégie portugaise contrainte d’abandonner sa principale référence internationale, qu’incarnait l’Angleterre. La condamnation américaine du colonialisme amènera par ailleurs Lisbonne à retarder d’un an le renouvellement de l’accord sur l’utilisation des Açores. Mais Salazar n’a pas d’autre choix que de se tourner vers les Etats-Unis, alliés indispensables d’une cause de moins en moins défendable…

 

Goa à la tribune de l’ONU

L’arrivée vers la fin de l’année 1960 de vingt six nations africaines à l’ONU, constituant la majorité des votes avec l’Asie, introduit un changement fondamental dans l’organisation du système international dont va se saisir l’Inde dans la résolution de l’affaire de Goa. Le bloc afro-asiatique s’impose dès lors comme un poids politique affirmé que l’Occident ne peut plus sous-estimer. L’extrême confusion des enjeux de la guerre froide et de la décolonisation cette même année trouve alors son expression dans le jugement rendu par le tribunal international de la Haye sur Goa, qui témoigne encore de l’hésitation du bloc occidental à accompagner l’élan nationaliste des pays du Tiers-Monde. La Cour internationale rend en effet, le 12 avril 1960, une sorte de non jugement qui reconnaît à la fois la souveraineté portugaise sur Dadra et Nagar Aveli en même temps que le droit de New Delhi d’interdire aux troupes portugaises de passer sur ses territoires au nom de sa souveraineté. La presse des deux pays érige chacune de leur côté la sentence de la Haye en victoire qui reconnaît la justesse de leurs positions dans l’affaire. Il est à noter, cependant, que la décision d’interdire le droit de passage au Portugal pour ses forces armées et sa police sur le sol indien ne s’est jouée qu’à 8 voix contre 7, une situation qui souligne l’appui conséquent dont a pu encore bénéficier une nation colonisatrice comme le Portugal en 1960.[6]

Salazar continue alors de présenter à l’ONU et dans cette ère de décolonisation, le même système de défense qu’au moment de l’arrivée de son pays dans l’Organisation  en 1955. Le Portugal y était entré par la petite porte, avec une série d’autres pays, et contre l’apposition de sa signature sur un traité de coopération économique avec l’Amérique Latine. Lisbonne oppose dès le départ à la charte de l’ONU l’idéologie coloniale de l’Etat Nouveau[7] qui définit le colonialisme portugais comme un fait missionnaire et civilisateur depuis les découvertes du Xvème siècle, mettant en avant le devoir de responsabilité des nations européennes vis-à-vis du Tiers-Monde. Au nom de cette thèse du lien moral qui relie la métropole à ses colonies, le Portugal ne considère pas Goa comme un territoire colonisé suivant la définition de l’ONU, mais comme une partie intégrante d’un empire séculaire multiracial et unitaire. Goa constitue le Portugal. A peine le régime portugais avait-il déguisé l’anachronisme de ce nationalisme d’empire par une modification, le 27 février 1950, de la constitution de 1933, sur les conseils du ministre des Colonies de l’époque, Marcello Caetano, qui remplace les termes d’empire et de colonies par celui deProvinces d’outre-merC’est sur cette base idéologique que le Portugal, par le biais de son représentant à l’ONU en 1961, Vasco Garin, remet en question la charte et les définitions de l’ONU sur le colonialisme, en présentant son pays comme la victime de l’impérialisme indien. Il accuse ainsi New Delhi de violer la loi internationale - avec le soutien soviétique - au Cachemire, préférant la guerre à l’organisation d’un référendum. Le Portugal souligne de ce fait le pragmatisme politique de l’Organisation, soumise à la volonté des grandes puissances qui la rendent inutile. Le ministre portugais des Affaires étrangères, Franco Nogueira, n’hésitera pas à qualifier les Nations unies à la fin de l’année 1961 d’ « organisme artificiel, enfermé dans sa tour d’ivoire, complètement divorcé des intérêts et des vrais problèmes mondiaux »[8]. Goa ouvre en effet, mieux que toute autre affaire de colonialisme à l’ONU, une véritable crise au sein de l’Organisation internationale en raison surtout de son impact en Afrique, habilement exploité par l’Inde.

L’agitation grandissante en Afrique portugaise et dans les territoires voisins rend les conceptions coloniales de l’Etat nouveau de moins en moins tenables à la tribune de l’ONU, qui lui réclame à plusieurs reprises des informations sur la situation de ses territoires, conformément aux dispositions de l’article 73 E de la charte. Lisbonne s’y refuse systématiquement, considérant cette requête comme une ingérence de l’Organisation sur des questions nationales. Elle rejète de la même façon le statut de territoires non-autonomes au sujet de ses colonies, se tenant aux strictes définitions de sa constitution. Nehru subissait de son côté la pression continuelle des non-alignés sur Goa. Symbole de la décolonisation, plus grande démocratie au monde, l’Inde conservait sur son sol les vestiges du colonialisme européen dans ce qu’il représentait de pire : la souveraineté d’un régime « fasciste » et répressif arguant des principes missionnaires du XVIème siècle pour justifier son maintien. Si la conférence de Bandungd’avril 1955 condamnait notamment le colonialisme portugais, celle des non-alignés à Belgrade, puis le Colloque sur les colonies portugaises organisé à Bombay et Delhi en octobre 1961 traduisent alors l’impatience de moins en moins contenue des nationalistes critiquant avant tout le non-alignement indien, interprété comme de l’immobilisme politique. L’Inde est alors accusée par certains éléments radicaux d’avoir perdu la flamme anti-coloniale en tolérant les Portugais sur leur sol depuis aussi longtemps. Les leaders africains vont même jusqu’à faire de la libération de Goa, l’événement qui incitera par la suite l’Afrique lusophone à entrer en révolte contre le Portugal. L’Inde doit donner son feu vert à la lutte contre le colonialisme portugais à Goa et continuer d’assumer son rôle de leader du monde afro-asiatique. Cette requête apparaissait d’autant plus pressante, qu’en mars 1961, la répression portugaise venait de faire 5000 morts en Angola, provoquant la migration d’un dixième de la population au Zaïre. De nombreux nationalistes, Angolais en tête, réclament ainsi une intervention armée indienne à Goa, tout comme l’aile radicale du gouvernement indien dont se détache le ministre de la défense, Krishna Menon. Nehru était mis au défi par le bloc afro-asiatique tout comme par une partie de son gouvernement.



[1] “ painful shock to those who have admired the anticolonial traditions which have in the past inspired United States policy”-ibid.

[2] Lisbonne ouvre sa première ligne aérienne en 1954 entre Goa, Daman, Diu et Karachi. Au moment de l’occupation indienne de 1961, elle permettra le rapatriement de nombreux réfugiés.

[3]  Cet article stipule que les membres « se consulteront ensemble quelle que soit leur opinion, à chaque fois que l’intégrité territoriale, l’indépendance politique, ou la sécurité de l’une des parties est menacée » - in Arthur Rubinoff, India’s Use of Force, Bombay, Popular Prakashan, 1971, op. cit. p.62.

[4] “ any alliance which has a country like Portugal as a member (…) does not raise its status in the eyes of people  » - Nehru dans le New York Times du 1er juillet 1961 in A. Rubinoff, L’Invasion et l’Occupation de Goa dans la Presse Mondiale en 1961, Lisbonne, Agência Geral do Ultramar, 1962.

[5]  « … a Inglaterra se veria obrigada a tambem publicamente dizer a sua interpretação dos tratados e marcar o limite da sua acção.” “ ...ninguem neste pais encararia a sério a entrada da Inglaterra em guerra com a UI para a defesa dos territorios portugueses, depois da Inglaterra ter feito o sacrificio de se retirar da India.”-Relatorio de conversa, Teotonio Pereira en entretien avec Selwin Lloyd, le 1er juillet 1954- Arquivo Nacional da Torre de Tombo, AOS/CO/UL-23, Pasta 3, Lisbonne.

[6] La Gazette de Lausanne du 14 avril 1960 écrit par exemple : « il y avait là un impératif qu’ont compris dans leur majorité les juges de la Haye, qui n’ont pas voulu tenir compte de courants d’idées fort peu favorables à un petit pays jadis grand colonisateur. » Le Monde du 14 avril 60 met en avant la reconnaissance du droit de passage portugais et rappelle que les troubles provoqués en 1954 dans ces enclaves étaient le fait de « bandes armées venant de l’Inde », Arquivos do Ministério dos Negócios Estrangeiros, Arquivos da NATO, Mç 52, Proc 1251, 1960, Lisbonne.

[7] Nom donné au régime salazariste institutionnalisé par la Constitution de 1933, et qui annonçait le renouveau du Portugal à travers son empire colonial.

[8] «organismo artificial, encerrado na sua Torre de Marfim, completamento divorciado dos interesses e dos verdadeiros problemas mundiais » in Opinião, n°2, 15 novembre 1961.

 



[1] Salazar le confessera dans un discours prononcé devant l’Assemblée nationale le 30 novembre 54.

[2] L’année 1954 voit ainsi la création de l’OTASE (le 8 septembre à Manille) ainsi que la signature de pactes de défense mutuelle entre les USA et la Chine nationaliste ou encore la Corée du Sud… autant de traités visant à regrouper pratiquement tous les pays non communistes d’Asie du Sud-Est.

[3] “os chamados principios fundamentais ou basicos de convivencia internacional são tão evidentes à consciencia dos povos e impõem-se de tal modo que a União Indiana e a China os enumeram no acordo acerca do Tibete (...) Com emfase e como quem faz uma descoberta preciosa, lhes atribuem a virtude, na verdade indiscutivel de constituirem solidos alicerces para a paz e a segurança...” in Goa e a União Indiana, aspectos juridicosDiscours prononcé par le président du Conseil, le Professeur A. de O. Salazar, le 10 août 54 au micro de la radio diffusion nationale,  Lisbonne, Agência Geral do Ultramar, 1954.

[4] Mouvement de marche pacifique institué par Gandhi, signifiant « force de la vérité » et permettant d’opposer à l’oppresseur une forme de résistance passive. Goa aura connu surtout deux grands satyagrahas les 15 août 1954 et 1955, au moment de l’anniversaire de l’Indépendance indienne, qui auront occasionné plusieurs morts et blessés. Salazar dénonçait alors ces mouvements comme ceux de troupes armées constituées de citoyens indiens et agissant au nom des Goanais, absents de ces manifestations d’opposition au Portugal.

[5] Les USA venaient alors d’accorder un crédit de 20 millions de dollars pour l’amélioration des infrastructures militaires du Pakistan.

[6] Voir texte de notes présentées par l’ambassadeur indien à Washington au Département d’Etat le 13 décembre 1955- Text of Notes exchanged on Dulles-Cunha Statement. Information Service of India, 1956.

 



[1] Le terme de mouvement nationaliste reste à nuancer dans le cas des autres colonies portugaises asiatiques que sont Timor et Macao.

[2] Le blocus économique indien décrété par Nehru sur Goa à partir de 1953 contribuera même à alourdir le budget de la métropole pour sa colonie.