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 (Lettre du CIDIF n° 34-35 -novembre 2006-  page 46)

Ajit K. NEOGY

Decolonization of French India. Liberation Movement and Indo-French Relations, 1947-1954

Préface de Jacques Weber, Institut français de Pondichéry, 1997, 300 p.

Compte rendu de lecture par Antoine Zéo

 

 

Le livre de Ajit K. Neogy, professeur d’histoire contemporaine à l’université Visva-Bharati de Santiniketan (Bengale occidental), est le premier à présenter une synthèse de l’histoire des Etablissements français de l’Inde entre 1947, date de la fin de l’Empire des Indes britannique, et 1954, où ils rejoignent l’Union indienne. Dans cet intervalle s’est joué le devenir d’une des plus anciennes possessions coloniales françaises, les cinq comptoirs de Pondichéry, fondée par les Français en 1674, Karikal, Chandernagor, Yanaon et Mahé, les cinq derniers confettis du grand « empire » franco-indien de Dupleix. Fortement marquées, pendant un siècle et demi, par la politique française d’assimilation, ces cinq enclaves ne sont pourtant pas coupées de leur « Mother India » toute proche, dont les habitants ne diffèrent presque en rien de ceux de l’Inde française. C’est, explique M. Neogy, la raison pour laquelle le nationalisme qui, à partir du début du XXe siècle, secoue le Raj britannique, ne pouvait pas ne pas bouleverser aussi la puissance coloniale française, tout comme il mettra plus tard à bas la domination portugaise sur Goa. Car la thèse majeure de ce Decolonization of French India, c’est qu’au-delà des inévitables méandres diplomatiques qui marquèrent sept années de négociations franco-indiennes, c’est le peuple des Etablissements, mû par la force du nationalisme congressiste, qui s’est « libéré » lui-même du joug français. On pourra discuter plus bas de la manière dont l’auteur démontre sa thèse ; il convient tout d’abord de saisir et d’exposer comment se déploie le dense récit de M. Neogy. 

L’auteur, par souci d’intelligibilité, commence ce récit un peu avant 1947. La situation interne des Etablissements est en effet troublée par l’influence croissante que le nationalisme indien y exerce, à Chandernagor notamment. Malgré tout, le Gouverneur Baron estime que les comptoirs peuvent rester dans la toute jeune Union française, si l’on mène vis-à-vis de l’Inde indépendante une politique bienveillante et amicale, et en inaugurant une politique culturelle et d’éducation volontariste. C’est déjà, selon Neogy, une illusion, même si le Pandit Nehru lui-même n’est pas hostile à la France, lui qui souhaite faire de Pondichéry « la fenêtre de la France sur l’Inde ».

Pour gagner les faveurs locales, la France entreprend de réformer l’administration dans un sens plus démocratique. Par un décret du 25 octobre 1946 est ainsi créée l’Assemblée représentative, qui remplace le Conseil général. Baron annonce le projet de faire des Etablissements des « villes libres » et troque le titre de Gouverneur pour celui de Commissaire de la République (le 20 août 1947). Mais les Indiens des Etablissements ne cachent plus leurs « sentiments nationalistes » alors que le gouvernement Attlee vient d’annoncer l’indépendance prochaine des Indes britanniques. La preuve : à Chandernagor, un « Liberation Council » rejette le décret du 30 juin 1947 qui concède l’autonomie à la ville, le jugeant trop timoré.

Sur le plan de la diplomatie, le gouvernement de Paul Ramadier accepte de céder ses « loges », minuscules possessions françaises, à l’Inde. Puis la tension nationaliste pousse la France à une déclaration commune franco-indienne, le 28 août 1947, affirmant la nécessité d’un règlement à l’amiable de la question des Etablissements français, que les Indiens estiment naturellement voués à rejoindre l’Union indienne. La position de la France est assez faible : l’Inde dispose en effet de moyens de pression économiques et surtout politiques (soutenir dans les Etablissements les partisans du rattachement à l’Inde, interdire le survol de son territoire par les avions militaires français en route vers l’Indochine, ou soulever le problème indochinois à l’ONU). Près d’un an plus tard, le 8 juin 1948 à l’Assemblée nationale, le gouvernement annonce que Pondichéry et les autres établissements pourront choisir leur destin par référendum. Déjà, les diplomaties française et indienne se crispent autour de la question de cet hypothétique référendum : l’Inde exige des observateurs internationaux pour garantir la bonne tenue du scrutin, tandis que la France s’y oppose, arguant que la question du référendum est une affaire purement interne.  

Mais ce n’est rien à côté des graves événements qui se déroulent à Mahé les 21, 22 et 23 octobre 1948, où une sorte de « comité de salut public » est institué par la branche locale du Congrès (le Mahajana Sabha), qui proclame la réunion de Mahé à l’Union indienne, expression spontanée, selon Neogy, de l’exaspération populaire face aux atermoiements français. Mais à Pondichéry, Karikal et Yanaon, les élections municipales ont lieu comme prévu. Edouard Goubert, leader « socialiste » et créature du Ministère de la France d’Outre-mer, s’impose au cours d’une « parodie de démocratie » – l’auteur ne manque pas de rappeler que dans l’Inde française, « seul le parti soutenu par l’administration avait une chance de l’emporter ». A Chandernagor, dont le sort a été séparé des quatre Etablissements du Sud, l’assemblée municipale se prononce le 15 décembre 1948 pour la fusion avec l’Inde dès que possible et avant le 31 mars 1949, dans la paix et l’amitié avec la France. Les pro-indiens du Sud changent, eux, d’approche en soulignant la nécessité d’une période de transition avant d’intégrer définitivement l’Inde. C’est en effet la position qu’a adoptée le Congrès à Jaipur, le 19 décembre 1948.

Le 27 février 1949, les élections ont enfin lieu à Mahé, ce qui permet aux municipalités des quatre établissements du Sud réunies de fixer le référendum au 11 décembre de la même année. Chandernagor, le 2 avril, fixe le sien pour le 19 juin. L’agitation monte dans le comptoir du Bengale alors que la date approche. Mais le référendum a bien lieu : 7473 voix pour le merger, 114 contre. Chandernagor quitte l’Union française. Le traité de cession, lui, ne sera signé qu’en 1951.

En avril 1949, se noue la question qui va pourrir les cinq années suivantes : la France refuse la prolongation de l’union douanière de ses établissements avec l’Union indienne, malgré les propositions de cette dernière. Le gouvernement indien instaure donc des restrictions à la circulation des personnes entre les Etablissements. De nouvelles sources de tensions et de ralentissement des négociations entre la France et l’Inde apparaissent au cours de l’année 1950. Le congrès des conseils municipaux des Etablissements, aux mains des pro-français de Goubert, décide de reporter le référendum sine die tant que le régime douanier entre les Etablissements et l’Inde restera ce qu’il est. De report en report, le référendum n’aura finalement jamais lieu. Pondichéry, elle, sombre dans la violence, soumise au régime des « brutes » que sont Goubert et sa clique.

Début 1951, le gouvernement français décide l’envoi d’une mission d’observateurs neutres dans ses quatre Etablissements indiens. Si leurs conclusions vont plutôt dans le sens de la France – les habitants des territoires enclavés sont ainsi qualifiés de « prisonniers » des barrières douanières – ils soulignent cependant la contrebande qui règne entre Pondichéry et l’Inde, et les « défauts » de la vie politique de l’Inde française (lors de l’élection législative du 17 juin 1951, Goubert obtient 90 053 voix contre… 149 au sortant Saravane Lambert !), auxquels il faudra remédier pour faire un référendum juste et honnête. Mais selon leur rapport, les habitants des Etablissements espèrent avant tout le statu quo.

L’année 1952 est critique. Le comte Stanislas Ostrorog a succédé à Daniel Lévi au poste d’Ambassadeur de France aux Indes en octobre 1951. Il est beaucoup plus lucide quant à l’avenir des Etablissements, et quant à la loyauté du parti pro-français. Pour lui, il est urgent d’attendre et de faire profil bas, la France ayant plus à perdre qu’à gagner en entretenant de mauvaises relations avec l’Union indienne. Alors que l’Inde propose le rétablissement de l’union douanière, la France refuse (juillet 1952) de s’en contenter, et exige un régime économique conforme aux besoins de ses possessions indiennes. Après de nouvelles violences anti-merger à Pondichéry et un attentat déjoué contre le Consul général de l’Inde, Nehru déclare lors d’un discours prononcé à Madras qu’il est désormais impossible d’organiser un référendum libre et sincère. L’Inde dénonce officiellement l’accord de juin 1948.

L’année 1953, elle, sera stérile. La pénurie de devises à Pondichéry encourage la contrebande : la banque d’Indochine elle-même se met à importer et revendre de l’or, ce qu’interdisent les lois internationales. L’Inde se plaint de l’exportation de roupies indiennes, qui contribue à leur dépréciation. En France, le Ministère des Affaires étrangères réfléchit lui à négocier avec l’Inde en vue de rétablir l’union douanière, solution proposée par l’Inde. La France d’Outre-mer refuse, craignant que cela n’ouvre la voie à l’annexion.

Tout se joue en quelques mois de l’année 1954. En janvier, l’Inde coupe l’approvisionnement électrique des communes de Nettapakam et Manadipeth, dans l’établissement de Pondichéry, et refuse de renouveler l’autorisation de livraison de pétrole. L’activité économique, déjà mise à mal par la multiplication des barrières douanières, est complètement disloquée. Les désaccords étant devenus insurmontables entre le Commissaire de la République, Ménard, et le député Goubert (et son régime « fasciste »), la police commence à sévir : elle arrête des hommes de Goubert et menace ce dernier, qui trempe dans diverses affaires louches. Prétextant un soutien aux ouvriers en grève, Goubert retourne sa veste : il réclame la fusion immédiate des Etablissements dans l’Union indienne ! Selon Neogy, ce sont donc Goubert et ses hommes, qui, contrôlant les entrées des produits à Pondichéry, ont volontairement créé la pénurie : il n’y a jamais eu de « blocus » indien au sens strict. Le 19 mars 1954, les conseillers des huit communes de Pondichéry, soutenus par Goubert, demandent le merger immédiat.

Devant l’agitation nationaliste, Paris propose à New Delhi de rétablir des relations économiques normales avant, de son côté, d’organiser – enfin – le référendum. Proposition vague rejetée par le gouvernement de Nehru. Le 27 mars est lancé un mouvement « de masse » pour la « libération » de Pondichéry à partir des communes avoisinantes déjà sous contrôle des hommes de Goubert et du leader communiste Subbiah. La même stratégie est envisagée pour Karikal, tandis qu’à Mahé la police arrête et maltraite les militants nationalistes qui ont décidé de « libérer » la ville. L’« Opération Pondichéry » est lancée par Subbiah le 7 avril. Des villages se déclarent « libérés du joug français » et une manifestation pacifique est organisée le 13 avril à Pondichéry. A Mahé, les nationalistes finissent par prendre le contrôle de tout le territoire, excepté la ville-port elle-même, « pas plus grande que le jardin du Luxembourg »…

Alors que les militants nationalistes occupent les communes enclavées des Etablissements et les coupent de l’administration française, la situation devient extrêmement critique : la France craint d’être chassée de ses possessions. Les gouvernements de Joseph Laniel et du Pandit Nehru se mettent d’accord pour régler la question des Etablissements français lors d’une conférence à Paris du 14 mai au 4 juin 1954. Au cours de celle-ci,  les Indiens proposent à la France un transfert en deux étapes : de facto d’abord, de jure ensuite. Mais pour Paris, sans référendum, un simple transfert de l’administration est tout aussi anticonstitutionnel qu’un transfert de souveraineté. La conférence est donc un échec, mais un pas important est accompli sur le fond : la France accepte d’abandonner le principe du référendum, tandis que l’Union indienne accepte elle une forme de consultation populaire.

Le nouveau gouvernement de Pierre Mendès-France est décidé à régler le problème. Sept points sont formulés le 15 juillet, prévoyant un processus de transfert des Etablissements :

-      La France accepte le principe transfert de facto/transfert de jure

-      Des négociations doivent décider de modalités de transfert qui préservent  les intérêts économiques et culturels français

-      L’Inde prend en charge par les territoires échappant au contrôle des autorités françaises

-      Réunion de l’Assemblée représentative avant trois mois, sans élections préalables, afin de s’exprimer sur les points ci-dessus

-      Si l’Assemblée donne son accord, transfert de facto  

-      Préparation d’un accord de transfert de souveraineté (de jure)

-      Signature de l’accord et ratification

Le succès de la conférence de Genève, qui met fin aux combats en Indochine, impressionne favorablement les Indiens, et le 7 août, Nehru accepte les sept points. L’accord est signé le 11 octobre. L’Assemblée représentative, réunie dans la localité de Kijéour le 18 octobre, l’accepte. Trois jours plus tard, l’ambassadeur Ostrorog signe à New Delhi le traité réglant le transfert de l’administration des Etablissements français de l’Inde à l’Union indienne, et le 1ernovembre 1954, à l’aube, le pavillon indien est hissé sur le palais du Gouverneur à Pondichéry, après 280 ans de domination française.

 

Le professeur Neogy fait donc une synthèse longue, riche et dense de ces courtes années où se joue la décolonisation de l’Inde française. Son livre est complet, précis, scrupuleux, n’omettant aucun détail, aucun fait, aucune déclaration : c’est qu’il puise aux meilleurs sources, que ce soit les archives d’Outre-mer françaises (que l’auteur a été le premier à défricher concernant l’Inde française pendant cette période), celles du Quai d’Orsay, ou les National Archives of India de New Delhi, allant même jusqu’à puiser dans les archives du Foreign Office à Londres.

Cependant, il a aussi le défaut de ses qualités. A force d’être dense, il finit parfois par être touffu : c’est qu’il y a beaucoup d’informations dans un livre qui ne compte en tout et pour tout que 300 pages. On s’y perd quelquefois parmi la foule des diplomates français et indiens, et celle des divers et nombreux leaders nationalistes ou pro-français. Le découpage du livre en seize chapitres ne facilite pas toujours la bonne intelligence de la dynamique de la période : peut-être eût-il été possible de regrouper ces petites parties sous quatre ou cinq autres plus vastes afin de faciliter la lecture et de rendre plus aisée la compréhension des problématiques qui parcourent le travail de M. Neogy. Ce ne sont toutefois là que des remarques de forme ; un peu de concentration et d’attention suffisent à surmonter ces menues difficultés. 

Il en va autrement de quelques remarques que l’on peut émettre sur le fond. Il n’est pas question de remettre en cause tout le travail de l’auteur, qui est informé et rigoureux. On  a bien là affaire à un véritable et louable travail d’historien. Ce que l’on peut discuter, c’est l’orientation sans doute trop « interne » de ses recherches, focalisées avant tout sur la politique intérieure des Etablissements et moins sur les aspects proprement diplomatiques de la cession à l’Union indienne de ces colonies françaises – pas autant, en tout cas, que le sous-titre « Indo-French Relations » le laisserait penser. La spécificité française de la situation n’est elle non plus guère développée, mais cela est lié à la conclusion la plus discutable de M. Neogy, qui est d’interpréter tout le cheminement allant de la fin de la Seconde Guerre mondiale au transfert de facto en 1954 comme un long processus de « libération », reproduisant à une petite échelle mais à l’identique la lutte victorieuse des nationalistes indiens du Congrès contre la domination coloniale britannique.

Or l’ouvrage fait peu de cas des différences entre les situations de l’Inde sous domination britannique et des Etablissements français. Dans ces derniers pourtant, et même si le programme de l’assimilation n’a jamais été mené à bout ni vraiment fonctionné, les habitants sont des citoyens français, bénéficiant du suffrage universel envoyant député et sénateur au Parlement, jouissant des mêmes droits et connaissant les mêmes devoirs qu’en métropole, surtout depuis qu’Européens et Indiens sont inscrits sur les mêmes listes électorales (23 août 1945). Or ces différences de taille entre les régimes français et britannique font une situation politique tout autre que celle qui règne dans la jeune démocratie indienne. Dans les Etablissements français, on est habitué depuis bien longtemps aux élections et on sait comment les truquer, alors que l’administration française, elle, ferme les yeux plutôt qu’elle n’encourage la fraude. M. Neogy est souvent un peu expéditif (et manichéen) quand il fait de l’administration française le grand faussaire du jeu démocratique, notamment quand il affirme que dans les comptoirs, « seul le parti soutenu par l’administration avait une chance de l’emporter » – cela est d’ailleurs contredit par quelques précédents, comme celui du « roi » Chanemougam, qui régna au début du siècle par la grâce du suffrage universel et au grand déplaisir de l’administration française. Certes, Goubert est une créature du Ministère de la France d’Outre-mer, mais le fait même qu’au fil du temps, le créateur ait perdu le contrôle de son monstre, suffit à montrer que l’administration n’était pas omnipotente dans ses Etablissements. M. Neogy, en revanche, rend bien compte des dissensions franco-françaises entre le Ministère de la France d’Outre-mer et celui des Affaires étrangères, la rue Oudinot étant représentée sur place par le commissaire de la République à Pondichéry et le Quai d’Orsay par l’Ambassadeur à New Delhi, différences d’appréciation des situations entre les deux ministères qui les conduisent chacun à préconiser des politiques divergentes, voire opposées, et qui forcent la France à faire du sur-place pendant sept ans, sans avoir obtenu plus que ce qu’elle pouvait espérer au départ.

Mais, on l’a dit, M. Neogy privilégie l’aspect politique interne de la décolonisation de l’Inde française. Autrement dit, il se consacre plus au « Liberation Movement » qu’aux « Indo-French Relations ». Aucun chapitre ne s’intéresse spécifiquement aux enjeux stratégiques et géopolitiques qui gouvernent pourtant aux préoccupations de Paris comme de New Delhi. La France balance, en effet, entre deux nécessités : ménager l’Inde pour qu’elle continue d’autoriser les avions français en route vers l’Indochine à survoler son territoire et éviter qu’elle ne soulève le problème indochinois devant les Nations unies, mais de l’autre côté, conserver l’escale stratégique de Pondichéry pour ses navires (préoccupation à vrai dire mineure) et surtout, ne pas créer, en organisant un référendum sur l’autodétermination de l’Inde française, un dangereux précédent dont pourrait se prévaloir le Viêt-minh. Pendant toute cette période, c’est en réalité l’Indochine que les gouvernements français successifs ont en ligne de mire quand ils se préoccupent de la petite Pondichéry. Il n’est à ce titre pas du tout anodin que le sort des Etablissements français de l’Inde ne soit réglé qu’après la conférence de Genève qui règle celui de l’Indochine. Quant à New Delhi, elle n’est pas exempte elle non plus de préoccupations « realpoliticiennes » : si Nehru finit par refuser l’idée d’un référendum à Pondichéry, c’est aussi – surtout ? – pour ne pas fournir au Pakistan de fâcheux arguments concernant le Cachemire…

Le principal reproche que l’on peut adresser au livre de M. Neogy, c’est justement ce peu de place accordé au rôle de l’Union indienne dans la décolonisation des Etablissements français. Comme si celle-ci n’était le fait que d’un mouvement spontané de la population, l’auteur qualifie le nationalisme pondichérien de « mouvement de libération », se conformant en cela à un certain mythe indien de la libération nationale, qui puiserait sa pureté aux sources du gandhisme et échapperait par là aux vices de la politique. Or dans le cas de Pondichéry et des trois comptoirs de Karikal, Mahé et Yanaon, les leaders de fait du « mouvement de libération » sont Goubert et Subbiah, le premier étant un personnage que M. Neogy n’hésite pas à qualifier par ailleurs de « fasciste » et le second, le chef du parti communiste local rallié à la France en 1948 après avoir traité Nehru de « fasciste », lui aussi. L’histoire de la cession des Etablissements français à l’Inde est donc, comme on le voit, une histoire éminemment politique. Il paraît fort exagéré de lui founir comme principe une lutte pour la libération nationale : l’Inde française n’est ni l’Inde britannique, ni l’Indochine, et encore moins l’Algérie. En revanche, il n’est guère discutable que le gouvernement indien ait joué un rôle actif dans ce processus de décolonisation – l’intelligence d’un homme d’Etat tel que Nehru ne laisse d’ailleurs pas de place à l’hypothèse inverse. Or quand M. Neogy affirme par exemple que l’Inde n’a jamais organisé de blocus des comptoirs français, que c’est de toute façon la France qui a refusé la prolongation de l’union douanière et que ce sont Goubert et sa bande qui ont organisé la pénurie à Pondichéry, il semble d’une part que ce soit faire beaucoup d’honneur à ces derniers et que c’est, d’autre part, accorder un peu trop de crédit aux arguments que la diplomatie indienne avança à l’époque. C’est la même chose avec la contrebande, sur laquelle M. Neogy insiste et dont le gouvernement indien se servit pour justifier les restrictions à la circulation pour les ressortissants des Etablissements français, avec installation de barbelés autour de Pondichéry – contrebande qui n’est pourtant, selon l’ambassadeur Ostrorog, qu’un « argument politique » pour les Indiens. On peut encore reprocher ce paradoxal « oubli de l’Inde » à M. Neogy lorsqu’il fait des événements de Mahé en octobre 1948 les manifestations spontanées d’un nationalisme populaire, alors qu’il semble plutôt que la ville ait bien été envahie par des militants venus de l’Union indienne toute proche. La décolonisation de l’Inde française ne peut se comprendre sans faire une grande place à la volonté du gouvernement de l’Inde de faire rentrer ces vestiges coloniaux – des « anachronismes » selon Nehru lui-même – dans le giron de Mother India, d’une manière qui dans le cas de la France resta polie (ce ne sera pas le cas pour le Portugal) mais ferme.

Le livre de M. Neogy a l’immense mérite d’ouvrir la voie : en défrichant la confuse histoire des comptoirs français en Inde entre la Seconde Guerre mondiale et leur rattachement à l’Union indienne, il permet aux historiens qui lui succéderont d’affiner, de préciser, de nuancer certaines de ses conclusions et de se rapprocher au plus près de la vérité historique. Avec ce Decolonization of French India, il replace de manière sûre les acteurs de cette histoire dans leur contexte et offre aux chercheurs des fondations solides à leur réflexion. Certaines de ses conclusions sont néanmoins discutables, comme on l’a vu : en insistant sans doute trop sur l’idée d’un « mouvement de libération » à l’oeuvre dans les Etablissements français, il adhère un peu facilement à ce qu’il faut bien désigner par son nom, l’idéologie congressiste, qui fait de chaque étape de l’extension territoriale de l’Inde un pas accompli vers la libération et l’indépendance du sous-continent. Or peut-on vraiment parler de « libération » concernant Pondichéry et les quatre autres établissements français ? Si l’on compare la condition de ces Indiens français des comptoirs à celle des sujets duRaj britannique et à celles des colonisés indochinois ou algériens, il faut sans doute reconnaître que le « joug » français n’était pas si lourd à porter en Inde – sans méconnaître non plus le droit d’un peuple à vivre dans l’indépendance. S’il ne faut pas minimiser le rôle qu’on pu avoir les militants nationalistes de l’Inde française dans le rattachement des Etablissements à l’Union indienne, il faut souligner que ce rattachement doit également beaucoup, et même l’essentiel, à une négociation diplomatique dans laquelle la partie la plus favorisée, l’Inde, usa sans modération de tous les moyens de pression dont elle disposait, et où la France, ralentie par un ministère de la France d’Outre-mer qui refusait d’accepter le sens de l’histoire, n’eut d’autre choix que d’éviter l’humiliation.