Blue Flower

(Lettre du CIDIF n° 34-35 -novembre 2006-  page 62) 

 

Senghor, citoyen de l’Universel : une vie, un témoignage, un espoir ?

Par Gloria SARAVAYA

La Négritude

« Le français, ce sont les grandes orgues qui se prêtent à tous les timbres, à tous les efforts, des douceurs les plus suaves aux fulgurances de l’image »

C’est en ces termes que le premier président du Sénégal exprime sa relation à la langue française. Mais si le poète parle en ces termes élogieux de la langue de celui qui fut autrefois son maître sur le plan politique, il n’en demeure pas néanmoins qu’il est également le promoteur d’une idéologie qui semble de nos jours dépassée - la Négritude -, si elle n’est pas occultée .

Rappelons la définition de la Négritude donnée par Senghor bien que le terme soit proféré pour la première fois par Aimé Césaire :

« Manière de s’exprimer du Nègre - Caractère Nègre – le Monde Nègre, la civilisation Nègre ».

ou : 

« Ensemble des valeurs culturelles et spirituelles des Noirs »

Cette définition, désormais admise par le dictionnaire Robert, consacre ainsi une pseudo vérité sur le plan institutionnel.

Y aurait-il, en effet, des valeurs humaines fondées sur un critère de la couleur ?  Et il semble de bon aloi de questionner l’antagonisme qui oppose l’homme « noir » à la langue française .

Une telle question s’impose en cette année consacrée à la francophonie et qui commémore le centenaire du Président. N’oublions surtout pas l’actualité que nous vivons au fil des jours dans une période aveuglément tournée vers le progrès, en dépit des catastrophes qui secouent la planète et hantée par une peur hystérique qui plane dans l’atmosphère devant un avenir où l’efficacité technologique prime sur le bien-être de l’homme.

Sur le plan mondial, des appels retentissent sporadiquement. Il en est ainsi du mémorandum déposé par une trentaine de personnalités du monde entier. Devant les menaces d’ordre écologique, devant les dérèglements économiques et financiers en face de la crise du sens et de la pensée, les auteurs plaident à l’urgence d’une réponse civique et éthique. Ils se proposent d’œuvrer dans deux directions dont la première serait l’émergence d’une citoyenneté et d’une démocratie mondiale et la seconde la volonté de fournir une qualité éthique (Libération du 5 Février 2002) car :

: « la démocratie ne se réduit ni au principe électif ni même au pouvoir des peuples de s’autogouverner : les élections peuvent être utilisées par des dictateurs, les peuples, livrés à leurs peurs ou leurs passions identitaires, peuvent basculer dans la guerre ou l’oppression contre d’autres êtres humains »

. 

Les signataires de l’article mentionné insistent sur la nécessité d’un ethos mondial :

« reposant sur des valeurs partagées. Parmi lesquelles l’inviolabilité de la vie humaine, le respect de la dignité humaine, la règle d’ or de la réciprocité envers nos contemporains ( ne fais pas aux autres ce que tu ne voudrais pas qu’ils te fassent ) et de la responsabilité envers les générations futures.

La construction d’ une civilité mondiale a besoin, pour replacer la science, l’économie, la technologie au rang des moyens et non des fins, d’une exigence non soumise aux contraintes des intérêts, à l’obsession médiatique, à la pression du court terme »

Il nous semble légitime de présenter Senghor à la lueur de ces déclarations. Il s’est, lui-même, présenté comme le chantre de l’Universel à travers ses poèmes de Chants d’Ombre à Hosties Noires.

Senghor

Né à Joal en 1906, Senghor est élève du Collège Libermann chez les pères du Saint Esprit. Il fait ensuite ses études à Paris et c’est là qu’il vient à prendre conscience de sa condition d’assimilé culturel. Agrégé de grammaire, Senghor devient le premier président du Sénégal qui obtient l’indépendance en 1960. Elu à l’Académie française en 1983, il est salué dans Le Nouvel Observateur comme le Seigneur de l’Universel par Jean Daniel.

Selon ce critique, Senghor est celui qui a su vivre au sein de plusieurs antagonismes. Victime, entre autres, de sa condition d’homme noir, il a vécu tout au long de sa vie « cette dichotomie qui partage l’homme blanc et l’homme noir ». Il est connu comme le porte-parole d’une idéologie forgée de toutes pièces, la Négritude, tout en étant l’apôtre de la Francophonie et d’une civilisation de l’Universel.

Homme de paradoxes, il se présente dans ses poèmes comme le « Héraut de la Bonne Nouvelle, l’Annonciateur d’un jour nouveau, messager ou Ambassadeur. » Jean Daniel en arrive à se demander comment Senghor a pu vivre autant et de pareils antagonismes.

Selon Lilyan Kesteloot, critique belge qui a fait connaître les écrivains noirs de langue française, ces écrivains assument un rôle médiatique à l’exemple du Christ. C’est peut-être par ce biais qu’il convient d’aborder la poésie de Senghor, qualifiée de vraie poésie révolutionnaire par J.P.Sartre dans sa préface à l’ Anthologie des poètes noirs par Senghor. A travers cette écriture dont on ne souligne pas le caractère innovateur, s’élabore une véritable technique du langage, susceptible de concilier sur la scène du monde des contraires inconciliables. L’être contradictoire qu’est l’assimilé culturel n’est pas condamné à errer entre deux pays dont nul n’est le sien, mais à être promu précisément sur le plan culturel au rang de l’universel.

 : “ Je déchirerai le rire banania sur les murs de Paris”.

 C’est par cette déclaration péremptoire que l’étudiant noir devait proclamer son cri de guerre, s’acheminer à la quête de ses sources et naître à l’écriture. Or, Paris est le siège de la culture qui finit par cristalliser chez l’étudiant africain les antagonismes qui le tiraillent. Il est l’environnement immédiat, indispensable à ses réalisations culturelles au delà des milles déboires qui sillonnent son chemin. C’est la raison pour laquelle il y a lieu de découvrir dans le trajet du dyali ou du poète africain un vecteur existentiel qui sous-tend le trajet géographique et historique. Ce vecteur préside à la naissance d’un langage nouveau plus apte à formuler les étapes d’une expérience qui va de la négation de l’Europe à la redécouverte d’une Afrique qui se profile comme l’eldorado du jour. L’imaginaire propre à l’être ambivalent qu’est l’écrivain colonisé s’écoule ainsi entre les deux versants construisant l’être dans la démesure d’une totalité.

A travers la prise de conscience de son néant, l’écrivain cherche dans les mots le lieu d’un souvenir et de l’infortuné solitaire jusqu’aux solitudes plénières de Joal, l’écriture s’écoule comme une rêverie rêvée qui naît à la réalité. Paris joue ainsi le rôle de catalyseur indispensable par lequel les deux mythes, l’exil-passion et le Royaume d’enfance trouvent leur configuration .

Le retour au pays natal n’est pas un palliatif à la situation d’exil puisque l’assimilé culturel se sent encore en situation d’extériorité. « L’Afrique » est alors un pur symbole où l’écrivain goûte dans une intériorité à l’écriture. Le texte d’Aimé Césaire parle avec évidence du Nègre qui savoure « les oignons frits » au terme d’une longue digestion douloureuse. Le royaume d’enfance qui baigne dans l’innocence première ne peut être que le lien retrouvé ou rétabli avec l «l’Etre premier » fusion ou union. 

« Paradis mon enfance africaine qui gardait l’innocence de l’Europe »

« Ah ! mourir à l’enfance, que meure le poème se désintègre la syntaxe, que s’abîment tous les mots qui ne sont pas essentiels » ( Elégie des circoncis, Poèmes p. 99).

Selon Bachelard, « Les images de l’enfance libère l’être. » Et le poète africain se dédouble perdant son apparente unité au profit d’une diversité, Dans le cas du poète Senghor, l’histoire individuelle se cristallise au creux du poème, défiant l’histoire racontée et faite par les autres. Car le poète performe et incorpore sens et geste au mot d’emprunt en rejetant le modèle de l’Europe. Il agit ainsi à l’exemple du Christ en tant que médiateur entre deux mondes :

« Je t’ai dit : 

Ecoute le silence sous les colères flamboyantes

La voix de l’Afrique planant au-dessus de la rage des canons longs 

La voix de ton cœur de ton sang, écoute-là sous le délire de la tête de tes cris...

Ecoute sa voix bleue dans l’air lavé de haine, vois le sacrificateur verser les libations au pied du tumulus....

Elle proclame l’attente amoureuse du renouveau dans la fièvre de ce printemps

 La vie qui fait vagir deux enfants nouveau-nés au bord d’un tombeau cave. »

En face de l’indifférence préexistant en Europe, la paix, puisée au pied de la croix, se cristallise au seuil des mots français, tel un sacrifice revécu par l’image- souvenir.

Et ces images surgissent naturellement, au fil de la plume, puisque l’histoire fait revivre l’esclavage :

 « Non l’image de l’imagination, création fantaisiste de l’Esprit, mais l’image souvenir de l’émotion la plus concrète, la plus directe»

(Liberté I, L’Afrique noire, la civilisation négro-africaine, p.79)

« Seigneur, écoute l’offrande de notre foi militante

Reçois l’offrande de nos corps, l’élection de tous ces corps ténébreusement parfaits

Les victimes noires paratonnerres.

Corps noueux, ridés tortueusement de travail, mais solidement poussés et fins comme le pur froment. » (Prière des Tirailleurs sénégalais pp. 70-71)

Gaston Bachelard ancre les images d’enfance dans un noyau permanent, présent dans l’âme humaine (Poétique de la rêverie, PUF,1968,p.85)

Et Senghor présente le recours aux images d’enfance comme une issue évidente :

« Comment ne songerait-il pas au Royaume d’enfance, à la terre promise de l’avenir dans le néant du temps présent ? Comment ne chanterait-il pas la Négritude debout ? (Préface à Ethiopiques, “Comment les lamantins vont boire à leurs sources“, pp. 154-156)

La langue française, effigie, marque indélébile de l’histoire coloniale vire de bord pour devenir la bouée de sauvetage et le besoin de rendre présent « l’Afrique » s’offre comme un remède à l’urgence de se défaire de son masque. Les premiers textes de Senghor racontent la métamorphose de l’homme prisonnier :

 « Masques aux visages sans masques, dépouillés de toute fossette comme de toute ride:

Qui avez composé ce portrait, ce visage mien penché sur l’autel de papier blanc

A votre image , écoutez moi

Ils nous disent les hommes de la mort,

Nous sommes les hommes de la danse dont les pieds reprennent vigueur

En frappant le sol dur ( Poèmes, Prière aux masques)

Le procès de Légitime Défense par lequel les étudiants noirs devaient signer leur refus d’imiter ceux qui imitent la Nature, se solde par cette négation du paraître à travers cette pâle copie de l’écriture pour libérer le geste de parler et d’écrire.

Il convient de s’attarder ici sur la relation de l’écrivain à la langue :


Relation de l’écrivain à la langue française.

L’apprentissage du français occasionne, en effet, des troubles pathologiques et psychologiques pour le jeune africain, car le français s’interpose comme un idéal, un moyen privilégié, une barrière à dépasser avant d’ accéder à la culture et au progrès. Senghor, dans son texte intitulé Chant d’Ombre, parle de “précipice entre toi et moi”. Le langage perd, par conséquent, sa fonction de véhicule pour devenir une entrave majeure dans laquelle le locuteur s’enlise sans réussir souvent à la dépasser. L’intellectuel colonisé qui s’y embourbe, perd de vue le but de la communication. Il faut mentionner ici les grands travaux du psychiatre antillais Frantz Fanon : Les Damnés de la terre, Peaux noires et Masques blancs

:” L’autre pour lui ce n’est plus le langage…Il est vécu comme une opacité, comme une matière rebelle sur laquelle il faut concentrer ses efforts en les détournant de tout autre objet.” B. Mouralis. Pp. 115-119

L’esclave se libère en libérant le mot du carcan de l’histoire et les images d’enfance sont puisées dans les tanns et les bolongs, dans les légendes sacrées, auprès des fontaines, sous le palmier ou autour de ficus mais et surtout dans les cimetières au pied des Ancêtres et des morts. Corrélativement à ce retour aux archétypes et sur soi, s’accomplit la renaissance du mot - du signe au symbole -. C’est dans ce trajet que s’accomplit la grande mutation par laquelle, la langue quitte sa copule, française pour accéder à l’Universel.

Le poète dépasse dans une dialectique constante mort-vie, sa condition d’esclave et d’assimilé culturel , ressentie comme un néant. Au son de la kôra, le poète assemble son et sens (mots français) pour les malaxer avant de les boire et de les manger, perpétuant ainsi un rite ancestral. Ce faisant, il sculpte, chante, danse sa renaissance et celle de son instrument (le mot). La mort est vécue, tout comme chez les mystiques, comme un lieu de passage avant de co-naître à un plus être, ce qui occasionne l’extase de l’amour. Vois, contemple, (Chant d’Ombre) ; le poète exhibe ou affirme :

“ Nous sommes les hommes de la danse, dont les pieds reprennent vigueur en frappant le sol dur.”  (Prière aux masques)

“Je t’adore, ô beauté de mon œil monocorde ( Masque nègre)

“J’entends ton cœur d’ambre qui germe dans le silence et le Printemps “

( Paris, avril 1944).

 Un cycle s’achève avec l’échec de l’idéologie coloniale qui se calcine sous les phares d’une enfance primordiale évoquée avec toute la puissance du souvenir. L’écriture achemine le circoncis hors des tabous de la langue française vers un printemps nouveau. La voix de l’Afrique résonne dans le silence car :

“Elle proclame le grand émoi qui fait trembler les corps aux souffles chauds

d’Avril

Elle proclame l’attente amoureuse du renouveau dans la fièvre de ce printemps

La vie qui fait vagir deux enfants nouveaux nés au bord d’un tombeau cave.” (Poèmes, p, 87)

D’où la fonction nouvelle qui transpose à un niveau cosmique, la fonction qu’assumait jusqu’à présent la langue dans le domaine de l’imaginaire :

« véhicule privilégiée de la culture et de la modernisation de l’Afrique sous la politique coloniale ».

Le poète démiurge clame sa victoire sur la nature intériorisée dont il gravit les échelons avec pour récade, l’instrument de son maître devenu outil de prédilection dans le lieu clos de l’atmosphère parisienne et du mot :       

: « Et ta bouche est comme un bourgeon qui se gonfle au soleil

 Et comme une rose couleur de vin vieux qui va s’épanouir au chant de tes lèvres. » Paris, avril 1944, p.87

Selon B. Mouralis, le texte cesse d’être subordonné à l’initiative européenne, pour devenir une production littéraire autonome, voie de dépassement. L’équilibre retrouvé, l’écrivain quitte sa peau noire et son masque blanc pour accéder au Soi universel, à l’être premier.

L’irruption dans l’Histoire de l’écrivain « noir » est ainsi un acte épique par le biais duquel, l’écrivain subordonne l’écriture de la langue à une manufacture liée désormais à l’exercice de la parole et d’une tradition orale dont l’Afrique préserve jalousement les recettes et les procédés.

L’écrivain naît à ses sources profondes au prix d’un désaveu :

« Seigneur, j’ai accepté votre froid blanc qui brûle plus que sel

Voici que mon cœur fond comme neige sous le soleil.

J’oublie

Les mains blanches qui tirèrent les coups de fusil qui croulèrent empires

Les mains qui flagellèrent les esclaves, qui vous flagellèrent

Les mains blanches poudreuses qui vous giflèrent, les mains peintes poudrées qui m’ont giflé

Les mains sûres qui m’ont livré à la solitude de la haine

Les mains blanches qui abattirent la forêt des rôniers qui dominait l’Afrique, au centre de l’Afrique

Elles abattirent les forêts d’Afrique pour sauver la civilisation, parce qu’on manquait de matière première humaine »(Poèmes, p. 22, Seuil 1984)

L’expérience esthétique revêt ainsi l’allure d’une expérience mystique, expérience dans laquelle le vide débouche sur l’être ou la négation sur le constat de la réalité ( le fameux nada , nada de Saint Jean de La Croix) :

« Mon âme aspire à la conquête du monde innombrable et déploie ses ailes, noir et rouge ...

Ma tâche est de reconquérir le lointain des terres qui bordent l’Empire du Sang

Où jamais la nuit ne recouvrait la vie de ses cendres, de son chant de silence

Ma tâche de reconquérir les perles extrêmes de votre sang jusqu’au fond des océans glacées

Et des âmes. Entendez le chant de son âme sous son toit de paupières sarrasines

Candides ses yeux comme de l’antilope kobâ, ouverts étonnés à la beauté du monde. »( Par de-là Eros, p. 85)

Aux sources retrouvées, le souffle du poète s’immerge dans l’eau et le son de l’élément (o) bruit au rythme des veines :

« Vers les bouches sonores et les los et les fruits lourds de l’ intime tumulte »

(Prière des tirailleurs sénégalais, p. 67)

La méthode est venue sans la doctrine, dictée par l’urgence de faire revivre une langue et un pays au seuil de la mort, inspirée par l’expérience ( choc culturel et prise de conscience d’une différence ), le désir d’écrire, de parler et le retour aux sources (recours à la tradition ancestrale.)

Et comme les thèmes de sacrifice, de fils rédempteur articulent les textes, il semble logique de découvrir une analogie avec la vie du Christ dans son rôle de médiation rédemptrice. Il suffisait, comme Senghor l’explique, de copuler les mots abstraits de la langue française (langue écrite) avec les images archétypes des langues africaines (langues parlées) concrètes , toujours « enceintes d’images. »

L’intention comme la finalité sont clairement énoncées par ces déclarations :

 « Où sont mes valeurs à moi qui suis un mensonge de races ? La Négritude m’aide à les retrouver une à une, à retrouver mes sources. Non pour les pleurer mais pour y puiser cette sève somptueuse dont le monde a besoin...C’est le but au lendemain du colonialisme, ou le nègre sera lui-même. C’est aussi le chemin. » (Lilyan Kesteloot, Les écrivains noirs de langue française, naissance d’une littérature, Université libre de Bruxelles, 1965, p.301).

Bilan

Qu’en est-il aujourd’hui ? Il semble qu’on ait enterré le message initial.

Les littératures d’expression française, toutefois, s’épanouissent comme des branches sur un arbre, se multipliant au fil des jours sans que l’on questionne sur le plan du marché les normes de la production. C’est pourquoi il convient d’incorporer au terme –expression- celui d’oppression. C’est peut-être là un moyen d’octroyer à la globalisation son sens plénier en osant chercher le sens au delà du non sens et en essayant de penser la pensée à la lumière du passé.

C’est la tentative d’Alain Le Pichon dans son livre intitulé Le regard inégal

Les peuls célèbrent la fête des vaches ou la fête du « moonde », acte rituel sacré célébré tous les sept ans.

Le propos de l’auteur est d’élucider le principe même du sacrifice du fils rédempteur. Le « moonde » comprend, outre la préparation de l’espace choisi où viendront boire les vaches, le malaxage d’un mélange d’écorces, de sel et d’eau destiné aux vaches, enfin l’arrivée des vaches.

Le chef du troupeau de vaches trace dans la terre, à l’aide d’un bâton, deux triangles superposés composant une étoile dont un seul sera creusé. C’est le trou principal que le chef du troupeau remplit d’eau, de sel et des écorces qu’il malaxe lui-même en y ajoutant plusieurs autres objets et substances... L’auteur entreprend d’élucider le rôle du sacrifice du fils cadet et de l’enfant prophète dans la tradition de l’Afrique de l’Ouest subsaharienne. Il se fonde sur l’exégèse traditionnelle et la relation des pasteurs peuls au monde, à leur environnement écologique et aux cultures qu’ils traversent dans l’ analyse du symbole de ce rituel et du diagramme.

La contradiction entre la situation errante des pasteurs peuls sans appartenance aucune à une terre et leur dépendance des pâturages appartenant à des sédentaires fournit la symbolique du diagramme. Les pasteurs nomades ne s’identifient ni à un territoire ni à une patrie. Le diagramme est pourvu d’une signification secrète et d’un caractère sacré. Il est la pierre d’angle, le « pilier central » de tout l’édifice du rituel. Le trou creusé dans la terre est le temple de la vie spirituelle. Il résume en une équation géométrique l’ensemble des relations et des échanges du pasteur avec la divinité.

Le triangle creusé est le triangle de l’échange et du partage.

Le triangle de l’héritage, triangle inverse est seulement dessiné . Comme l’étoile de David, il signifie le principe de l’échange, tel qu’il est reçu de la tradition et tel qu’il doit être transmis.(Alain Le Pichon, Le regard inégal, ,JC Lattes, 1991, voir pp.100-105)

Maints textes reproduisent ce diagramme et nul doute que Senghor a puisé cet ancrage profond dans sa tradition.

« Masques ! O Masques !

Masque noir masque rouge, vous masques blanc-et-noir

Masques aux quatre points d’où souffle l’Esprit

...Et pas toi le dernier, Ancêtre à tête de lion...

Voici que meurt l’Afrique des empires, c’est l’agonie d’une princesse pitoyable

Et aussi l’Europe à qui nous sommes liés par le nombril,

Fixez vos yeux immuables sur vos enfants que l’on commande

Qui donnent leur vie comme le pauvre son vêtement.

Que nous répondions présents à la renaissance du Monde

Ainsi le levain qui est nécessaire à la farine blanche

Car qui apprendrait le rythme au monde défunt des machines et des canons ? (Prière aux Masques, Chant d’Ombre)

Senghor appartient par son père à la lignée des nomades peuls et on découvre dans ses textes des références :

« Je ne fus pas toujours pasteur de têtes blanches sur les plaines arides de vos livres » (Que m’acc...koras et balafongs)

Un procès de grande envergure se déroule ainsi dans la production de ces textes et à travers la réception qui en est faite. Sacrifice, fils rédempteur, Afrique mère, renouveau, naissance, aube, arc-en-ciel, paix et diversité, autant d’universaux qui nous invitent à saluer en Senghor un poète prophète derrière l’idéologue récupéré. Mais comme tous les prophètes n’est-il pas venu un peu avant son époque ? Peut-être est-il temps de se mettre à l’écoute de l’Afrique, de lui concéder son droit d’aînesse et de recueillir sa sagesse.

Il est regrettable que son message soit noyé sous les feux de l’hexagone. Il nous a semblé logique de mener cette réflexion à la lumière de la langue.

Assimiler et non être assimilé, la formule de Senghor est promesse de libération comme en témoigne aujourd’hui les nombreuses littératures d’expression française.

Selon Ernest Cassirer, quand le langage libère l’idée et l’expression de l’être de ce lien à une forme d’existence particulière, un nouveau outil est créé. Selon la loi qui commande toute technique :

« Si la matière (mots) commande inflexiblement la technique, deux matériaux (archétypes, mots/images) empruntées à des corps différents (tradition orale/écrite) mais possédant les mêmes propriétés générales (écriture) auront inévitablement la même manufacture. » (Ernest Cassirer, Langage et mythe à propos des noms de dieux, Paris, Ed. de Minuit, 1973)

Retour aux sources

Le grand mérite de Senghor n’a-t-il pas été d’avoir su combiner judicieusement signes et symboles ? Il a su ainsi ramener la langue, en voie de dépérissement, à ses sources ! L’outil nouveau réunit, fondu dans un creuset sans qu’on puisse les dissocier, une langue délivrée de ses contingences et un langage des sources, immémorial. Au de-là de la distance Europe-Afrique existentielle, un langage nouveau subordonne la langue « française » aux divers métissages culturels par le biais desquels peut s’édifier une véritable civilisation de l’Universel, puisqu’ en vertu même de son caractère international, les combinaisons sont diverses.

« Mère, sois bénie !

Reconnais ton fils parmi ses camarades comme autrefois ton champion, kor-Sanou ! parmi les athlètes antagonistes

En avant ...

La Marseillaise catholique.

Car nous sommes là tous réunis, divers de teint – il y en a qui sont couleur de café grillé, d’autres bananes d’or et d’autres terre des rizières

Divers de traits de costume de coutumes de langue; mais au fond des yeux la même mélopée de souffrances à l’ombre des longs cils fiévreux

Le Cafre, le Kabyle le Somali le Maure, le Fann le Fon le Bambara le Bobo le Mandiago»

(A l’appel de la race de Saba)

« Que l’enfant blanc et l’enfant noir – c’est l’ordre alphabétique –que les enfants de la France confédérée aillent main dans la main » (Prière des tirailleurs sénégalais. S. IV)

Les textes égrènent leur litanie :

« ah ! Seigneur éloigne de moi la France qui n’est pas la France...

Ce masque de petitesse et de haine pour qui je n’ai que haine...

Bénis ce peuple...qui fit des esclaves du jour des hommes libres  

Egaux et fraternels...

Il a ouvert mon cœur à la connaissance du monde, me montrant l’arc-en-ciel des visages neufs de mes frères. Je vous salue mes frères : toi Mohamed Ben Abdullah, toi Razafy mahatratra et puis toi là-bas Pham-Manh-Tuong, vous des mers pacifiaues et vous des forêts enchantées » (Prière de paix, Poèmes, p. 95)

Au forum social mondial de Porto Allegre, plus de 200 participants d’ONG et de mouvement sociaux, venus de 25 pays africains ont fait entendre leur voix. Des voix anonymes ont pris la relève de Senghor :

« L’essentiel pour Mamadou Cissokho, sénégalais directeur de Roppa, un réseau paysan régional c’est que le monde commence à comprendre que la marche sans foi ni loi, n’est qu’une des phases de domination : après l’esclavage (l’homme marchandise), la colonisation (le pays marchandise), aujourd’hui c’est la mondialisation pure (la marchandise du monde) ... Il se propose d’œuvrer contre « l’idée d’un suicide planétaire » (Voir Libération du 5 Février 2002).

Alain Le Pichon témoigne d’un autre mode de connaissance de l’autre que celui proposé par l’Europe. Au terme d’un séjour de 10 ans en Afrique de l’Ouest auprès des pasteurs peuls nomades, l’auteur constate la profonde similarité entre la tradition juive et la tradition peule. C’est l’occasion pour lui de poser les bases d’une anthropologie réciproque.

Seul ce regard de l’autre peut changer la face du monde. Est-il encore temps ?