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(Lettre du CIDIF n° 34-35 -novembre 2006-  page 80) 

 

Durant les années 40, le bâtiment fut entièrement ravalé pour en épurer l’architecture[1]. Une corniche qui marquait à l’extérieur la hauteur de l’argamasse du bureau disparaît, sur le coté Sud une porte et deux fenêtres sont définitivement murées, l’accès du bâtiment n’étant plus assuré que par deux issues donnant sous les arcades. Côté Ouest apparaissait en lettres géantes le mot « Port » flanqué de deux énormes ancres marines et du côté Est le mot « Pondichéry » s’inscrit dans les mêmes caractères. Le bureau du port garda cet aspect jusqu’au début des années 70. Puis peu à peu, bâtiment devenu sans objet, de nombreux ajouts anarchiques en masquèrent l’architecture originale pour répondre à une nouvelle fonction ludique et accueillir toute une foule pressée d’avoir elle aussi un accès, chaque soir de fin de semaine, à une forme de société de loisirs.

Sans doute, comparé aux citadelles et aux palais, le bureau put apparaître comme quantité négligeable, et sa présence un ironique rappel d’un grand passé maritime. Pourtant, à bien y réfléchir, ce bâtiment marqua profondément la morphologie de la ville[2]. Plus ancien qu’il n’était supposé, probablement seul témoignage de l’occupation anglaise, il doit son emplacement à la Porte Marine et lui emprunte probablement une partie de ses fondations, laquelle porte existe à cause de la forteresse française. Les deux cents ans d’existence du bureau du port sur le site, et la continuité de ses fonctions jusqu’à la fin des années 60, l’ont conduit à spécialiser l’espace alentour. C’est à cause du bâtiment du port que le mât est rapproché en 1827, c’est aussi à cause de lui que le phare est installé en 1836, et que le Pier en 1866 est venu compléter logiquement cette organisation. Tant que les effets de l’industrialisation, avec ses cortège de trains et d’usines, et ceux d’un commerce croissant des arachides, ne se faisaient pas sentir avec trop d’intensité, on pouvait associer les activités du port, même avec ses inconvénients, à une activité récréative, l’une des seules à Pondichéry. Mais rapidement, elles sont devenues concurrentes. Au final, et peut-être au grand soulagement de la ville blanche, si ce n’était l’apparition de bien d’autres problèmes urbains, c’est cette dernière qui l’a emporté.

En effet, au temps de sa splendeur, aux alentours de 1880 par exemple, le bureau du port n’était le domaine réservé que de quelques personnages clés de la colonie, et d’une foule de bateliers. Après avoir traversé le cours Chabrol, encore ombragé par ses filaos, et gravi les quelques marches qui mènent au bâtiment, on accédait au bureau de l’écrivain par la façade Ouest. A l’intérieur, très probablement, on avait installé un comptoir et quelques chaises, et derrière, un ou deux bureaux. La pièce, semble-t-il, était réservée à l’accueil du public. De l’autre côté du comptoir, se trouvait le comptable du port, celui qu’avant 1870 on appelait « l’écrivain ». Il est chargé de percevoir les différents paiements des droits liés à la fréquentation du port[3]. Ils sont nombreux et leur nombre est proportionnel aux avantages qu’il y a à charger à Pondichéry. L’écrivain gère ainsi les droits de tonnage et de manifeste, les droits de phare, le droit sanitaire, le droit de quai et de débarcadère, le droit de constatations des marchandises à l’embarquement et au débarquement et surtout le loyer des chelingues, une des principales ressources du port[4]. Mais il existe encore des droits annexes comme le droit de pesage[5], que l’administration se réserve, ou, après des accords avec le gouvernement britannique en 1877, la gestion pour le compte de Madras des droits de sortie des riz importés par mer des ports de l’Inde anglaise[6].

Bien que port franc, certaines marchandises continuent d’être taxées, et c’est encore au bureau du port que l’on demande par exemple, de percevoir les droits établis sur les tabacs et spiritueux[7]. A chaque nouvelle taxe de la colonie sur la fréquentation du port, un nouveau cahier de compte est ouvert et, à la fin du siècle, on n’en trouve pas moins de neuf différents sur le comptoir[8]. Lors de l’inspection de 1897, on constate alors que : « toutes ces écritures sont beaucoup trop compliquées. On se noie dans tous ces registres dont la plupart font double emploi et l’on ne peut arriver à la constatation du chiffre des perception diverses faites soit par le comptable du port, soit l’écrivain du batelage, qu’après un dépouillement très long et très laborieux»[9]. Mais, à part les capitaines au long cours, en partance ou venus décharger leur cargaison, et qui agissent au nom d’affréteurs métropolitains ou étrangers, il est bien rare de voir au bureau les débiteurs locaux de l’administration. En effet, « les employés n’osent pas réclamer aux débiteurs ayant une certaine notoriété politique ou commerciale. Il en résulte que les écritures subissent un retard fâcheux et que des fonds, qui devraient être déposés immédiatement au trésor, restent entre les mains soit de l’écrivain des Macouas soit de la comptabilité du Port»[10]. La comptabilité n’est donc presque plus jamais à jour et le port doit envoyer des garçons dans les principales maisons de commerce de Pondichéry tenter d’y recouvrir les arriérés.

Dans la même pièce que le comptable, travaille aussi Madame veuve Hostein. C’est la directrice de la poste et la veuve du précédent Capitaine du port[11]. Très âgée, elle est la mémoire de ce lieu. Elle est chargée de « l’expédition et la distribution de toutes les lettres, de tous les paquets envoyés ou arrivant par les navires à voile et les steamers français et anglais »[12]. Le bureau du port fut en effet aussi le premier bureau de la poste française de Pondichéry. Dès 1823, le gouverneur Dupuy prévoit qu’ «il sera entretenu au bureau du port un pion spécialement chargé sous les ordres et la surveillance du Capitaine du port de porter à leurs adresses les lettres et les paquets qui y seront déposés par les capitaines de navires. »[13] Depuis le 11 août 1828, une boite au lettre y est installée en permanence[14], et en 1839, on affirme sans ambiguïté que la poste courrier doit être déposée au Bureau du Port. A partir de 1862, c’est le Capitaine du Port, Hostein, en poste depuis le début des années 1830, qui est officiellement nommé directeur de la poste[15]. Lorsqu’en 1864, Hostein, âgé, doit rentrer en France pour convalescence, c’est sa femme qui reprend alors la fonction de directrice de la poste[16]. A sa mort, elle restera la responsable en titre de la poste de Pondichéry jusqu’en 1884[17]. Elle règne alors sur un petit empire composé d’un « écrivain », un pion « distributeur de lettres » et un facteur.[18]

Au mur, bien en vue, une horloge est accrochée[19]. Au dessous, le seul personnage tamoul dans la pièce, et qui sert sans doute aussi d’interprète, peut se tenir au comptoir : c’est le comptable des Macouas[20]. Durant la journée, il appelle l’un après l’autre les propriétaires des barques par leur numéro d’ordre et les envoie sur la rade pour les opérations du port. La trentaine de patrons, comme leurs équipages, sont donc tenus d’attendre chaque jour soit au bureau soit dans les parages immédiats du port que leurs numéros soient appelés. A l’horloge du port, l’écrivain macoua note l’heure et calcule ainsi le tarif applicable à leur retour. A quatre heures, chaque soir, il est tenu de faire les comptes des allers et des retours payants de chaque chelingue et reverse à chacun des propriétaires le produit de la journée, auquel, naturellement, il soustrait cinquante pour cent, fait du prince, pour le gouvernement. Même si, en théorie, il ne touche pas un sou de la colonie, il n’y a pas d’erreur dans ses comptes : pour accéder à ce poste, l’administration lui a en effet demandé une caution de 500 francs, et les propriétaires lui doivent chacun 4 fanons par mois au titre de droit d’écriture. Une fois les paiements effectués, le patron prend alors lui aussi sa part, puis seulement règle les équipages.

Il faut passer par une porte mitoyenne pour accéder au bureau du Capitaine André. Sans doute pouvait-on le trouver la plupart du temps assis là derrière un bureau. En fait depuis 1823, son rôle est extrêmement codifié et depuis 1867, il agit sous la responsabilité directe de l’ordonnateur[21]. Capitaine de tous les capitaines dont les navires se trouvent dans la rade, il fait d’abord office de gardien pour les autorités. Il reçoit les officiers et recueille et vérifie ainsi : « le journal de voyage, le rôle d’équipage, la liste des passagers, des enfants trouvés, les manifestes et lettres pour le gouvernement et les particuliers ». De même au départ des navires, « les passagers doivent se présenter au bureau du port avec leurs papiers en règle pour visa du capitaine du port » car « toute personne qui quitte la colonie sera tenue d’en faire la déclaration au bureau de police, afin d’éviter les désertions ».

Le contrôle du port fait donc partie d’un contrôle social pointilleux de la colonie. La classe des marins reste une classe dangereuse durant tout le XIXe siècle. Les étrangers, particulièrement ceux dont le séjour est de courte durée, restent « des nomades » pour l’administration dont on doit se méfier et se protéger. En 1843, on précise que toutes les pièces, y compris les passeports des passagers doivent rester au bureau du port, sans doute dans un tiroir fermé à clé, durant toute la durée du séjour[22]. En 1867, l’arrêté du gouverneur fait du capitaine du port le responsable de la police des « quais et des plages » avec des pouvoirs étendus ; il doit exercer « une surveillance assidue des faits tendant à compromettre l’entretien et la conservation des quais et du débarcadère, leur propreté et la facilité des communications du commerce » ; «  en cas de danger, il requiert les Macouas, coulis, ouvriers et autres personnes exerçant leur industrie sur les quais et plages, et provoque des poursuites devant les tribunaux »et enfin « Il dresse des procès verbaux sur contravention au règlement de police »[23].

Les articles 10 et 11 laissent très clairement imaginer qu’il avait affaire à une population maritime indisciplinée et volontiers rebelle, milieu dont il est lui-même originaire et dont il était, en quelque sorte, le spécialiste : « Si quelque crime ou délit était commis sur les quais, il devrait, en l’absence des agents de la force publique, faire arrêter les coupables (…) Si il constate ou subi des injures, il requiert la force publique »[24]. Le règlement de 1867 en fait si clairement un auxiliaire de police, presque un agent, dont les fonctions empiètent sur celles des deux inspecteurs de la ville blanche, qu’on doit préciser trois semaines plus tard, que « les agents de police ne sont pas dessaisis. Ils doivent constater en tout lieu. Pour le Capitaine du Port la police s’exerce sur la partie de la plage qui s’étend depuis la batterie du Salut jusque et y compris la cale nord ; sur les quais et les cales situées sur cette partie du littoral en dehors du cours Chabrol et troisièmement aux abords de l’entrée des cales, du bureau du port et des constructions accessoires qui en dépendent (phare et mât de pavillon) »[25] Mais en général, si le navire est français, ou européen, entre marins, on discute plutôt. Ainsi peut-on apprendre à Pondichéry l’établissement d’une Seconde République en France, l’avènement d’un Empire ou  sa chute et le rétablissement d’une nouvelle République. Le capitaine, une fois examiné tous les papiers, se rend donc chez le gouverneur pour rendre compte des nouvelles « très intéressantes »[26]. En son absence, le lieutenant Fribourg, généralement à l’extérieur, car attaché à la surveillance du Pier et du phare, prend la permanence au bureau.

 



[1] Voir figure 4

[2] Voir figure 5

[3] Annuaire des Etablissements Français dans l’Inde pour 1883 ; Pondichéry, imp. du gouvernement, juin 1883 p. 167.

[4] Ibidem.

[5] Bulletin des Actes Administratifs des Etablissements français en Inde, 1862. Pondichéry, Imp. du Gouv., 1862. N° 86 du 3 juillet 1862, Arrêté portant rachat du sieur Abraham Appasamy pour le pesage des marchandises sur le rivage de la mer à Pondichéry. p. 302.

[6] Cités lors de l’inspection de 1897, CAOM FM SG INDE 470 d. 627

[7] Bulletin des Actes Administratifs des Etablissements Français de l’Inde, 1858, Pondichéry, Imp. du Gouv., 1858. N° 100 du 16 décembre 1858. Décision réglant la surveillance à exercer au Port, pour la perception des droits établis sur les tabacs et spiritueux.

[8] Rapport d’Inspection de l’Inspecteur en mission Vivien, 1897, CAOM FM SG INDE 470 d. 627.

[9] Ibidem

[10] Ibid.

[11] Bulletin des Actes Administratifs des Etablissements Français de l’Inde, 1864, Pondichéry, Imp. du Gouv., 1864. p.445.

[12] Annuaire des Etablissements Français dans l’Inde pour 1883 ; Pondichéry, imp. du gouvernement, 1883. p. 118.

[13] Archives Administratives des Etablissement Français de l’Inde, 1824. N°15 du 31 janvier 1824, ordonnance relative à la distribution et à la remise des lettres provenant de l’extérieur. p. 50.

[14] Constant Sicé, Annuaire Statistique des Etablissements Français de l’Inde pour l’année 1843, Pondichéry, Imprimerie du Gouvernement, 1843. p. 296.

[15] Pierre Sicé, Annuaire Statistique des Etablissements Français de l’Inde pour l’année 1862, Pondichéry, Imprimerie du Gouvernement, 1862, p. 35.

[16] Bulletin des Actes Administratifs des Etablissements Français dans l’Inde pour 1864, Pondichéry, Imp. du Gouv. 1864, p. 445.

[17] Ibid. 1884, p. 198.

[18] Ibid. 1856, N° 58, du 19 juin 1856, Arrêté réglant le service de la poste française.

[19] Ibid. N°55 Arrêté modifiant celui du 12 février 1853 concernant les services des chelingues à Pondichéry.

[20] Ibid. 1867, N° 6 du 10 janvier 1867, Arrêté relatif à la police des macouas et fixant les tarifs du batelage

[21] Ibid, 1867, N°1 du 9 janvier 1867. Arrêté pourtant réglementation du service du port, des quais et des plages de Pondichéry.

[22] Constant Sicé, Annuaireop.cit., p . 195. En fait, Sicé reproduit ici l’ordonnance de 1840.

[23] Bulletin des Actes Administratifs des Etablissements Français dans l’Inde pour 1867, Pondichéry, Imp. du Gouv. 1867, Arrété N°1 du 9 janvier 1867

[24] Ibidem

[25] Ibid, N° 29 du 30 janvier 1867. Instruction pour exécution de l’arrêt du 9 janvier 1867, portant réglementation du service du port, des quais, et des plages de Pondichéry. p. 139.

[26] Constant Sicé, Annuaireop.cit. p. 195