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 (Lettre du CIDIF n° 34-35 -novembre 2006-  page 103)

 

Le projet est transmis au ministère en début 1869, alors que tout semble déjà prêt pour sa réalisation et qu’une première somme de 40 000 francs est inscrite sur le plan de campagne pour l’achat des matières premières. Le 22 juin 1869, il fut néanmoins refusé, comme les précédents, par le Conseil des Travaux de la Marine. L’ingénieur ayant jugé bon de faire intervenir le gouverneur et le conseil d’administration, «  le projet primitif accompagné d’un rapport supplémentaire de l’ingénieur colonial et d’explications nouvelles » fut réexaminé le 9 novembre 1869, et fut à nouveau recalé. Il fallut alors refaire entièrement les dessins, et retarder d’un an environs le début des travaux, pour obtenir enfin l’approbation du Conseil des Travaux de la Marine. Ces plans furent envoyés à Paris le 12 février 1870 et ce n’est que le 29 mars que le Conseil des Travaux donne son avis en approuvant définitivement le projet. Mais ce qu’il y a de vraiment intéressant dans cet ensemble de tergiversations, c’est qu’elles offrent un regard unique sur la fabrique du paysage urbain dans les colonies, et que s’y confrontent des perspectives et des cultures très différentes.

Tout d’abord, il apparaît dans les justifications de l’Ingénieur ainsi que dans les lettres au ministre du gouverneur Bontemps, que les projets du service des Ponts et Chaussées à Paris étaient régulièrement perçus comme marqués par un luxe inutile et donc potentiellement coûteux. Accusations dont on doit se défendre à Pondichéry. Bien sûr, les projets antérieurs, grandioses, ont beaucoup participé à la formation de ce préjugé. Et devant l’imposante bâtisse de 1868, le Conseil des Travaux s’étonne encore des dimensions qui lui paraissent « considérables » , « il y a lieu d’appeler l’attention de la colonie sur la question de savoir s’il est nécessaire de donner au bâtiment à construire d’aussi grandes dimensions. » [1]. Après éclaircissement, les proportions seront cependant approuvées par le Conseil. Mais l’aspect du bâtiment en lui-même, avec ses frontons et colonnades est aussi remis en cause. En 1869, le gouverneur doit assurer au ministre : « En France les portiques n’ont qu’une destination luxueuse, ici au contraire ils sont de première et indispensable nécessité » afin de démontrer qu’«il n’y a pas le moindre luxe d’ailleurs dans l’emploi de nos colonnes, en briques, crépies ou stuquées »[2]. Elles passent en effet à Paris pour un élément de décoration suranné mais pas nécessairement pour une disposition indispensable à la viabilité du bâtiment[3]. Tous les ornements seront par la suite censurés soit par le Conseil soit par l’Ingénieur lui-même.

Bien sûr cette accusation sous jacente de luxe injustifié est liée à la perplexité de Paris face aux devis qui lui parviennent de Pondichéry. Dans sa réponse aux observations du Conseil des Travaux, l’Ingénieur doit se montrer explicite : « L’estimation de 70 000 francs, explique-t-il, n’est point au dessous des dépenses prévues pour la construction de l’édifice. Cette somme peut paraître faible en la comparant aux dépenses de construction faites en France, ou dans les autres colonies, mais dans l’Inde, où la main d’œuvre est extrêmement réduite de prix, les matériaux abondants et à bon marché, on construit à très bon compte. Par des comparaisons faites sur les analyses de prix de divers endroits, on est arrivé à reconnaître que les constructions de l’Inde coûtent 5 fois moins qu’à Bourbon et Maurice et 4 fois moins qu’en France. »[4] On ne peut donc s’étonner, dans ces conditions, que les Ingénieurs Coloniaux aient été tentés de proposer pour un faible prix des réalisations audacieuses. Le seul problème, c’est qu’ils ne sont pas suivis, ni même crus à Paris où l’on n’a pas l’intention d’investir à Pondichéry, quand bien même cela coûterait bien moins cher qu’ailleurs.

Aussi l’essentiel de l’argumentation des autorités locales soutenant le projet de 1868 repose sur l’adaptation traditionnelle du système architectural à Pondichéry aux conditions climatiques et techniques. Les réponses du gouverneur, du Conseil d’Administration, et de l’ingénieur colonial même, peuvent passer pour une défense et illustration de l’usage de la colonnade soutenant l’entablement, en varangue, en portique, et en toutes les occasions, en fait. Lorsque le Conseil des Travaux propose de leur faire soutenir une arcade et de supprimer les varandes du rez-de-chaussée, l’Ingénieur Colonial se révolte: « Le système d’architecture choisi est en rapport avec toutes les constructions de quelque importance de la ville de Pondichéry ; il est en quelque sorte commandé par des nécessités climatiques dont il faut tenir un grand compte. Les varandes ont surtout pour objet de préserver les appartements de l’action du soleil. Elles sont garnies de tattis ou rideaux en jonc ou en paille légère, qu’on relève aussitôt que le soleil n’y pénètre plus. Alors, les appartements intérieurs peuvent recevoir la brise sans autre obstacle que celui formé par les colonnes légères qui soutiennent la varande. Avec des arcades on n’obtiendrait pas le même effet. Le conseil d’administration est si bien pénétré de la nécessité de tout sacrifier à l’aération qu’il demandait autant que je puis me le rappeler, lors de l’examen du projet que toutes les fenêtres de l’étage fussent transformées en porte. Il n’y a rien à craindre d’ailleurs pour la solidité. Les matériaux du pays sont excellents et je le répète, la pratique locale justifie la préférence donnée à ce genre de construction »[5]. Le gouverneur Bontemps, dans sa lettre au ministre du 23 septembre 1869, ne dit pas autre chose : « Le système de varandes à colonnade ne constitue point une innovation : c’est le genre de construction qui convient le mieux à Pondichéry »[6] Pour lui, supprimer les colonnades aurait des conséquences catastrophiques : « Les remplacer par des arcades sur piliers serait condamner les habitants de l’édifice à une asphyxie plus ou moins prompte »[7]. Pour l’Ingénieur : « Sous un climat comme celui de Pondichéry, tout le monde est intéressé à se rendre un compte exact de ces effets, qui constituent un des plus puissants éléments hygiéniques : il n’est pas un seul habitant, ici qui ne donne un grande préférence aux portiques à colonnes sur ceux à arcades, même pour de simples constructions particulières »[8] A l’autorité du Conseil en matière de bâtiment public s’oppose donc l’expérience coloniale du climat, de la construction et des formes architecturales.

Bien sûr, chaque protagoniste montre par là où sont ses modèles. Pour le gouverneur et l’ingénieur colonial, l’inspiration vient principalement de l’Hôpital nouvellement construit. Mais ils ne cachent pas que ce système dérive en fait de l’architecture domestique. Si l’on en croit les propos de l’ingénieur rapportés par le conseil des travaux, il devait y avoir , présente depuis longtemps à Pondichéry, une véritable industrie de la colonnade qui répondait aux besoins de l’architecture européenne et dont les méthodes étaient éprouvées[9] : « Il allègue, écrit le secrétaire, que l’expérience a démontré que les portiques sur colonnes favorisent la ventilation plus que les portiques en arcade et que ce genre de portiques est adopté à Pondichéry pour les édifices publics et même pour les maisons particulières. Il ajoute que ce mode de décoration est parfaitement approprié aux matériaux du pays, attendus que les colonnes se construisent en briques moulées spécialement pour ce genre de constructions, que les entablements sont supportés par des linteaux de bois de teck et que tout est recouvert d’un enduit, dont la solidité, après dessiccation, ne laisse rien à désirer. »[10] Mais le Conseil des Travaux a lui aussi ses modèles à opposer, et lorsqu’il s’agit de supprimer les vérandas dans les deux pavillons : « L’Hôtel de ville de Bombay, qui est une construction beaucoup plus importante, offre l’exemple d’une disposition analogue et se compose d’une partie centrale protégée par des varandahs sur colonnes et flanquées par deux pavillons sans galeries extérieures »[11] Les référence en architecture coloniale des membres du Conseil des Travaux sont internationales et probablement anglophiles.

Pour autant les membres du Conseil des Travaux de la Marine sont des coloniaux expérimentés. Ils connaissent parfaitement les impératifs climatiques et techniques qui s’imposent dans les colonies. Les arguments relatifs à la supériorité des colonnades sur les arcades sont rapidement balayés[12]. Mais le conseil se montre cependant réceptif à la volonté des autorités locales : « Quoiqu’il en soit, les explications données par l’Ingénieur colonial, le Conseil d’Administration et le Gouverneur établissant qu’à tort ou à raison, par préjugé ou tout autre motif, les varandahs sur colonnes sont considérée à Pondichéry comme le seul moyen efficace d’aération, la 4eme section estime qu’il y a pas lieu de prescrire d’une manière absolue la substitution de varandah sur arcades aux varandahs sur colonnes et qu’il convient de se borner à appeler l’attention de l’administration locale sur les avantages très  réels que présentent les arcades au point de vue de la durée des constructions »[13]. Car en fait, ce à quoi le conseil veut en venir, c’est à une réduction des coûts à court et à long terme. Pour cela les éléments jugés faibles, inutiles où gênants sont impitoyablement éliminés. L’avant corps donnant sur un perron empêche l’agrandissement d’un escalier, il est supprimé, ce que l’Ingénieur doit accepter. Le choix des arcades est finalement admis, car « il est clair qu’en faisant reposer des entablements en maçonnerie sur des linteaux de bois, c'est-à-dire une construction relativement impérissable sur des matériaux dont la durée est bien limitée, on doit s’attendre à des reconstructions continuelles et par suite, à des dépenses d’entretien considérables »[14] Quand bien même Carriol avait tenté d’en défendre l’usage : « Le doute émis sur la durée et la solidité de ces sortes de constructions, écrit-il, s’effacera, lorsqu’on saura que les colonnes sont reliées entre elles par de forts linteaux en bois de teck de 0,50 à 0,60 m de large et de 0,165 m d’épaisseur ». Mais le Conseil des Travaux de la Marine a, à ce sujet, des vues très différentes : il compte assurer l’abaissement des coûts par des innovations en matière d’architecture, et il est même possible qu’il ait suggéré la mise en place d’une structure métallique incorporée au bâtiment (steel frame structure), cette option paraît invraisemblable à l’ingénieur qui prévient : « L’emploi de toute armature en fer serait désastreux : l’auteur du projet a exclu, autant que possible, l’usage du fer pour tout ce qui doit être encastré dans les maçonneries ; le dernier paragraphe du chapitre 2 de son rapport, en donne des motifs qui doivent être pris en sérieuse considération car ils sont basés sur l’observation de faits inhérents à la situation de la ville de Pondichéry par rapport au voisinage de la mer, et sur une grande expérience. »[15] Pourtant il dut bien admettre l’emploi du fer, un des rares exemples dans les monuments publics de Pondichéry, pour remplacer les poutres soutenant l’argamasse et les planchers de la partie centrale du bâtiment. Cette disposition devant porter le prix total à 80 000 francs mais éviter par la suite tout entretien coûteux.

En fait, cet ensemble de concessions et d’argumentations n’a qu’un but : éviter de retarder les travaux par l’obligation de fournir une seconde étude. Mais le projet de 1868 comporte toute une série de fautes flagrantes qui sont relevées une à une par le Conseil. La plus importante d’entre elles concerne la circulation dans l’Hôtel de ville. En effet, les cinq escaliers qui le desservent « obstruent la varandah ; les volées et les paliers de ces escaliers restant apparents dans les entrecolonnements produiraient en élévation un effet déplorable et auraient, en outre, le grave inconvénient d’empêcher l’air et la lumière d’arriver aux ouvertures de la grande salle du rez-de-chaussée »[16] et l’on propose alors de « Remplacer les cinq escaliers d’accession aux salons du 1er étage figurés au projet par un seul escalier d’honneur de 2m30 à 2m 50 de largeur et un seul escalier de service, placé dans l’un des pavillons, et comprenant entre eux au rez-de-chaussée, une pièce destinée à servir de vestiaire et au 1er étage une pièce pouvant servir d’office. »[17]. Mais celui-ci, pour atteindre ses proportions idéales, impose l’abandon de l’avant corps. Plus grave encore, puisque c’est ce qui finalement coûtera une nouvelle étude à l’Ingénieur, les varandes du rez-de-chaussée ne peuvent être défendues car, en ce qui concerne les inconvénients attribués aux arcades, «au point de vue de l’aération de l’intérieur des édifices, elles sont d’autant moins justifiées que cet ingénieur pouvait avoir intentionnellement abaissé la hauteur des fenêtres.»[18]. Dès lors, il est évident que le gouverneur demandera à l’ingénieur de se conformer en tout point aux volontés du Conseil afin de pouvoir enfin commencer les travaux. Le résultat en sera un mélange d’un style colonial international et d’un style proprement local.

Là encore, le second projet d’Hôtel de ville de Pondichéry nous est parvenu. Comme il avait été convenu avec le Conseil des Travaux de la Marine, les deux pavillons, Sud et Nord ont été fermés, et ils supportent deux frontons où devaient être installés les armes de l’Empire. Le pavillon Sud est entièrement réservé aux escaliers. En bas, l’avant corps a disparu pour faire place à un escalier desservant une rangée de cinq arcades sur pieds droits, car, déclare l’ingénieur : « nous aurions pu faire supporter les arcades par des doubles colonnes, ainsi qu’on nous en laissait la faculté, mais cette disposition ne nous paraissait pas offrir assez de solidité, en présence de la décomposition des charges et du poids énorme des tympans des arcades. Nous avons préféré les faire reposer sur des piliers et rentrer dans les appréciations judicieuses de la 4eme section des travaux »[19]. A l’étage, l’ingénieur choisit de rappeler le style pondichérien par un ensemble de colonnes accolées offrant des garanties suffisantes pour satisfaire le conseil : « Des colonnes simples eussent donné des entrecolonnements beaucoup trop grands ; leur effet eût été disgracieux et la solidité compromise »[20].:


Le bâtiment ainsi conçu permet non seulement un gain de place à l’intérieur mais aussi une baisse sensible de près de 9.000 francs sur un devis qui fut porté à 80.000. L’effet général semble plus simple et plus logique. Pour autant l’édifice n’est pas parfait : des défauts sont encore présents, témoin le développement des deux escaliers qui obstruent des fenêtres du Pavillon Sud. Le plan en élévation de l’ingénieur est donné en figure 6. Il est bien sûr entendu que la responsabilité de ces retards (il est presque certain que le gouverneur Bontemps voulait inaugurer la Mairie de Pondichéry en même temps que la statue de Dupleix)[21], incombe entièrement à l’ingénieur colonial Carriol. C’est par une sorte de mea culpa très étrange qu’il termine son rapport du 10 février 1870 : « Nous ne terminerons pas cet exposé sans faire appel à toute l’indulgence du Conseil des travaux de la 4eme section s’il rencontrait encore quelques lacunes dans ce nouveau projet. Ce n’est pas le courage qui nous manque pour les études que le service des ponts et chaussées est chargée de faire sous une température aussi élevée que celle de Pondichéry, mais bien l’élément intellectuel local qui nous fait complètement défaut »[22]. Voilà bien une étrange manière de justifier l’échec de ses projets devant le Conseil des Travaux de la marine.

Mais s’il y a bien un fossé culturel entre les ingénieurs de Pondichéry et ceux qui se trouvent à Paris, il est vrai qu’il y en a un plus grand encore entre les agents du service des Ponts et Chaussées et les ouvriers qu’ils emploient. Cela se lit dans les étapes et les conditions de la construction de la mairie. Bien que les matériaux de base aient probablement été financés depuis la fin 1868, il semble qu’ils n’aient pas été commandés avant l’accord définitif du Conseil des Travaux en février 1870. Si on en croit les arrêts qui ouvrent les crédits de construction, il semble qu’entre la fin février et la mi-mai, on n’ait exécuté que les travaux de démolition du magasin à mâture et d’aplanissement du terrain. Le véritable travail de pose des fondations commence seulement après, celle ci est terminée au moment de bénédiction de la première pierre, en juillet 1870. Peu à peu les parties en élévation sont édifiées entre août 1870 et la fin de l’année. Il est probable cependant que les travaux ne furent terminés qu’au début de 1871[23]. L’avancement fut donc assez lent et l’ingénieur colonial en donne les raisons dans son rapport : « Dans l’exécution des projets, nous sommes forcés, pour l’intelligence des ouvriers, de retracer nous-mêmes sur le terrain, tout le travail des plans, de dessiner en grandeur d’exécution, tous les détails d’ornementation pour les faire reproduire en pâte de stuc, et enfin, de retracer, sur bois tous les panneaux et galeries qui servent à profiler les moulures des corniches d’intérieur ou d’extérieur »[24] Les ouvriers, qui maîtrisent parfaitement les méthodes traditionnelles, n’ont aucune idée de la culture technique européenne et travaillent sans l’aide d’aucune sorte de plan. Ce problème sera d’ailleurs à l’origine de l’ouverture de l’enseignement technique à Pondichéry.

Après sa construction, la Mairie de Pondichéry ne connaîtra pas de grand changement. Il faut cependant mentionner que, selon toute vraisemblance, les frontons prévus par le projet ne seront jamais construits. Ils étaient probablement conçus pour encadrer les armes de Napoléon III, et durant les travaux, en septembre 1870, la mise en place de la Troisième République est connue à Pondichéry. Cela a d’ailleurs provoqué une vague d’effroi au gouvernement, puisque durant un mois aucun arrêté ne fut pris. Le 5 octobre 1870 seulement, les actes qui promulguent le nouveau régime sont arrêtés, et le 10, tous les emblèmes impériaux sont enlevés. Si ce n’est ce détail, la mairie resta telle qu’elle fut prévue assez longtemps. D’après les photographies dont nous disposons, il semble que ce soit vers la fin des années quarante que les triglyphes et les moulures disparurent du bâtiment, lequel, par la même occasion, fut repeint en blanc et rouge. Les tattis avaient laissés place à des persiennes fixées, nécessitant beaucoup moins d’entretien, et ne devant pas être remplacées périodiquement. L’élévation du bâtiment à cette époque est reproduite en figure 7. Les petits pavillons établis à chaque coin de l’enceinte et qui servaient d’abris pour les pions et de toilettes pour les employés et le public, furent détruits et investis par les bureaux, au début des années 80, semble-t-il. Avec la disparition des piliers qui soutenaient la grille extérieure, cela reste jusqu’à aujourd’hui la principale transformation du bâtiment.

 

Nous ne terminerons pas cette analyse sans tenter un coup d’œil à l’intérieur de l’édifice à la fin du XIXe siècle. Bien sûr, les dispositions prises en 1870 n’étaient pas définitives[25], mais on peut penser qu’un grand nombre d’entre-elles furent effectivement mises en place. Passé le portail Est, et après les quelques marches de l’escalier, une fois sous la galerie, on pouvait en faisant quelques pas à droite, aller prendre son courrier directement au bureau de la poste, actuel bureau du special commissionner ; le directeur s’y trouvait et une table avait été prévue pour le tri. En ressortant du bureau, on entrait dans la grande salle où sont logés les bureaux et les archives de l’Etat Civil Indien et Européen, et où près de 12 personnes travaillaient. La partie indienne et européenne de ce service est séparée par une « cloison mobile ». Il y a toujours du monde dans cette salle puisqu’en 1870, la moyenne journalière de fréquentation était d’environ deux cents personnes[26]. Du côté Ouest, la pièce Nord servait de salle commune à la réunion des comités, notamment le comité des expositions et celui de la chambre de commerce. Dans les années 1880, celle-ci, à l’étroit dans la Mairie, dut probablement déjà se trouver un autre local. Dans l’autre pavillon (Sud), ce ne sont que les escaliers, d’un côté l’escalier de service, et de l’autre, l’escalier d’honneur. La salle qui sépare actuellement les deux escaliers n’existait pas, et l’espace libre servait de bric-à-brac  pour les objet rassemblés par le comité des expositions.

Lorsqu’on se trouvait devant l’escalier d’honneur, passé sur sa droite la fameuse pierre de fondation, le regard des visiteurs était attiré par un tableau impressionnant : La Justice et la vengeance divine poursuivant le crime. C’est un don du sénateur de l’Inde française Jacques Hebrard en 1888. Le sujet morbide rappelle à l’envie le rôle central que ce bâtiment a tenu dans l’expérience assimilatrice française à Pondichéry, et dans ses échecs. C’est sans doute une preuve d’ironie de la part du sénateur « chanemouganiste », alors qu’il va perdre son poste. Le tableau fut néanmoins accroché, après tout, une telle déclaration peut bien s’adresser à tous. Donc, par rapport au premier étage, technique, le second étage, lui, est politique. L’espace le plus symbolique est celui de la grande salle des conseils. Elle fait 20,8 mètres de long et 8 mètres de large, et elle doit originellement servir tant au comité de jurisprudence Indienne et aux réunions diverses qu’à la célébration des mariages et aux fêtes données par la colonie[27], elle n’est pas alors censée accueillir des Conseils. Ils seront formés à la fin des années 1870 et aux débuts des années 1880. Le Conseil général et le Conseil municipal y siègent, alors que font rage les déchirements entre Renonçants, Traditionalistes, et Européens. La salle donnant sur la mer, est particulièrement bien conçue et reçoit la brise presque en continu. Les galeries latérales protègent efficacement les murs. Les fenêtres que le Conseil des    métalliques rivetées sont visibles. On y a soudé un grand nombre d’anneaux et de crochets dont la fonction était de permettre l’éclairage de la salle, lorsque les réunions et les fêtes se déroulaient après six heures du soir. Il est probable que la salle était aussi équipée de lourds pankas de velours, que dans les galeries Est et Ouest, des « panka walhas », des pions, étaient chargés d’actionner. Dans le pavillon Nord, du coté Est était prévu le bureau du maire. De sa fenêtre, qui donne sur le bureau du port, il pouvait d’un coup d’œil se faire une idée de la santé économique de la ville, en parcourant la rade du regard. De l’autre côté de la cloison, dans la pièce Ouest, se


 
trouvait le Comité de bienfaisance qui se réunissait 5 fois par mois.

En revenant dans la pièce principale qui devait alors être encombrée de fauteuils en rotin, à proximité du mur Nord devait se trouver le buste de Marianne, qui a été placé depuis au Musée de Pondichéry. A proximité, un comité étrangement constitué pour l’occasion de Pounnoutamby Laporte, et de Chanemougavélagoumodéliar, les frères ennemis de la politique pondichérienne, avait fait installer en 1885, du vivant même de son modèle, un buste de Victor Schoelcher qui est aujourd’hui placé dans un petit parc au sud de Goubert Salai. Ce faisant, ils le remerciaient pour son arbitrage lors de la crise de 1884 au sujet des collèges électoraux indigènes et du maintien de la Renonciation. En divisant le collège électoral en trois (européen, renonçant indien, indigène), en assurant la prééminence du vote européen tout en reconnaissant la possibilité aux Indiens de s’assimiler juridiquement, et à continuer à jouir du statut de citoyen français quelque soit leur catégorie juridique, il satisfaisait pour un temps très court les revendications des uns et des autres, sans toutefois imposer une égalité qu’il juge au fond prématurée. Au début des années 1880, en tout cas, il était de notoriété publique chez les colons européens que les Renonçants était considérés comme une coterie menée par un agitateur cherchant à semer le désordre, quant au parti traditionaliste, il faisait horreur aux progressistes. Nous aimons croire que dans cette salle, Victor Schoelcher, fronçant les sourcils, pesait de son air sévère chaque bulletin qui tombait dans l’urne. C’est en effet ici que votait la Iere liste dont les 500 voix valurent longtemps autant, sinon davantage, que celles de l’ensemble de la population indienne.

(Octobre 2006)

 



[1] Procès Verbal de la séance du conseil des travaux du 9 novembre 1869. Adoption des conclusions du rapport  ci après.

[2] Lettre au ministre 23 septembre 1869. Réponse aux observations au sujet du plan de l’hôtel de ville. Avec photographie de l’Hôpital de Pondichéry.

[3] « L’emploi des colonnes entraînerait des difficultés sérieuses de construction et cet emploi paraît d’autant moins motivé que la destination de l’édifice ne justifie pas l’adoption de ce mode de décoration. » Procès Verbaux de la séance du conseil des travaux du 9 novembre 1869.

[4] Service des Ponts et Chaussées, Etablissements de Pondichéry  Renseignements complémentaires en réponse aux observations

[5] Procès Verbaux  du Conseil des Travaux du 22 juin 1869. Projet d’Hôtel de ville

[6] Lettre au ministre 23 septembre 1869, Réponse aux observations au sujet du plan …

[7] Ibidem.

[8] Service des Ponts et Chaussées, Etablissements de Pondichéry, Renseignements complémentaires en réponse aux observations…

[9] « Les dispositions architecturales du projet ont été adoptées de préférence à toute autre justement à cause des matériaux à mettre en œuvre que l’on fabrique sur place et auxquels on donne les formes les plus convenables. Les colonnes par exemples, sont faites avec des briques particulières à ce genre de construction, 4 formant la superficie d’un tambour dont on entrecroise les joints en les maçonnant. Ces briques ont une épaisseur de 0,06 à 0,07 mêtre ; elles sont plus cuites et beaucoup mieux soignées que les briques ordinaires et ne laissent rien à désirer sous le rapport de la résistance » Service des Ponts et Chaussées, Etablissements de Pondichéry, Renseignements complémentaires en réponse….

[10] Procès Verbal de la séance du conseil des travaux du 9 novembre 1869.

[11] Ibidem, voir figure 5.

[12] D’ailleurs, les projets précédents du service des Ponts et Chaussées de Pondichéry en font largement usage.

[13] Procès Verbal de la séance du conseil des travaux du 9 novembre 1869.

[14] Ibidem

[15] Service des Ponts et Chaussées, Etablissements de Pondichéry  Renseignements complémentaires en réponse aux observations qu’a soulevées le projet d’hôtel de ville.

[16] Procès Verbal de la séance du conseil des travaux du 9 novembre 1869 : « L’ingénieur colonial ne conteste pas que les rampants et les paliers des escaliers produiront dans le vide des entrecolonnements un très mauvais effet et il propose de supprimer ceux des escaliers qui encombrent la varandah de la façade de l’édifice qui regarde la mer. » Ce qui n’est évidemment qu’un pis aller pour le Conseil.

[17] Ibidem.

[18] Ibid.

[19] Deuxième étude d’un projet de maison commune à construire à Pondichéry, Service des Ponts et Chaussée, exposé des modifications prescrites 10 février 1870.

[20] Ibidem.

[21] Et non simplement en faire bénir les fondations. De plus, on mentionne bien, dans le compte rendu du 16 juillet 1870, la plaque qui est habituellement posée à la fin des travaux et non au début. Les fondations venaient juste d’être posées comme le montre le compte rendu paru au bulletin : « En bénissant ces fondations, déclare le préfet apostolique, je bénirai aussi tous ceux qui doivent coopérer aux travaux de la construction, demandant à Dieu d’éloigner d’eux tout accident et leur donner force  et santé pour arriver au complet couronnement de l’œuvre ». Arrêté N°216 du 16 juillet 1870. Compte rendu de l’inauguration de la statue de Dupleix. Bulletin des actes Administratifs des Etablissements français de l’Inde, Pondichéry, imprimerie du Gouvernement, 1870, p. 222

[22] Ibid.

[23] Le Bulletin des Actes Administratifs donne un détail extrêmement précis des dépenses faites pour l’Hôtel de Ville. En additionnant les sommes prévue par les arrêtés N°132, N°144, N°203, N°253, N°300, et N°341 de l’année 1870, on trouve un total de 72 200 francs, ce qui confirme l’estimation de l’Ingénieur (71 000 francs) . A noter que le dernier arrêté portant ouverture d’un crédit pour la construction de l’Hôtel de Ville est pris le 1er décembre 1870.

[24] Ibid.

[25] Deuxième étude d’un projet de maison commune à construire à Pondichéry, Service des Ponts et Chaussées, exposé des modifications prescrites 10 février 1870.

[26] Ibidem.

[27] En 1901, par exemple, Maurice Maindron doit y assiste à la danse de la bayadère en présence de Chanemougavelagoumodéliar. cf. Lettres écrites du Sud de l’Inde, La Revue des Deux Mondes, année 1906, p.383