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(Lettre du CIDIF n° 34-35 -novembre 2006-  page 134) 

 

LA DOUANE de PONDICHÉRY

par Raphaël Malangin

 

« L’image de la patrie lointaine semble ici être l’emblème de la nostalgie somnolente dont je souffre. »[1]

 

Le bâtiment dit «de la douane» à Pondichéry est un patrimoine portuaire peu connu et sous-estimé[2]. Sa vocation administrative est toujours effective, et le modeste édifice a échappé récemment à une modernisation agressive. Les ajouts récents (2002) ont malgré tout épargné le bungalow ancien dont l’intérêt patrimonial est à la fois historique et architectural.

Celui-ci n’a pas été originellement construit dans le but de contrôler les marchandises entrant et sortant du port, comme on pourrait le penser de prime abord. Avant tout, la douane fut le mat de pavillon de la colonie. En fait, la « douane » n’est véritablement devenue « douane » qu’à la suite des accords du 28 janvier 1941 entre les autorités françaises de l’Inde ralliées au Général De Gaulle et celles de l’Inde Britannique[3]. Alors que le mouvement portuaire déclinait rapidement au début de la guerre, Pondichéry étant coupé de ses débouchés économiques traditionnels, le gouverneur Bonvin accepta une proposition anglaise qui visait d’abord à limiter la contrebande dont Pondichéry était la plaque–tournante depuis les tarifs douaniers anglais de 1927[4]. La colonie y trouvait une compensation importante avec le paiement par les autorités anglaises d’une somme de 620.000 roupies de dédommagement pour cet abandon de souveraineté. Dès lors, selon David Annoussamy, « les postes de douanes furent déplacés des frontières terrestres des comptoirs au front de mer ».[5] Auparavant, Pondichéry étant un port franc depuis 1817, la France n’y entretenait pas de douane de mer. En 1941, donc, la douane revenait sur le site de la plage après une absence de plus de 150 ans. Il est alors permis de penser qu’une partie de la somme versée par les Anglais fut allouée à la rénovation de l’ancien bâtiment du mat de pavillon et à l’élévation d’un étage, qui n’existait pas, afin d’installer les services administratifs.

Très vite, cependant, la douane de mer perdit son utilité. Avec l’accession de l’Inde à l’Indépendance en 1947, et la volonté de Nehru d’accomplir le Merger se heurtant à une mauvaise volonté française, la convention franco-anglaise fut dénoncée. Mme Gaeble pouvait écrire « Les douanes (indiennes) furent remises avec de grandes rigueurs au 1er avril 1949, le port de Pondichéry redevient un port franc »[6]. Le bâtiment ne retrouva donc que partiellement cette fonction administrative en 1954 lors de la rétrocession. Entre-temps, le bungalow retrouvait son usage premier, abritant les infrastructures de communication d’un port de plus en plus amoindri. Si le mat d’une dizaine de mètres n’était plus utile depuis longtemps sauf en cas de secours, il servait très efficacement de tuteur à une antenne de radiocommunication[7].

Dans des temps à peine plus anciens, le mat de pavillon fut pourtant l’un des espaces les plus importants de la ville. Servant à soutenir le pavillon national, il était pour les voyageurs métropolitains de la fin du XIXe le signe émouvant d’une France perdue au bout du monde. Mais, pour la capitainerie du Port, avant la révolution des communication, le mat de pavillon restait essentiel: utilisant un langage visuel international codifié depuis le XVIIe siècle par les nations maritimes, il permet l’annonce des navires en rade, et la communication avec le bord au moyen d’une série de drapeaux de couleur, qui, hissés à différentes hauteurs et aux différents cotés du mat, se combinent pour délivrer des messages complexes. Le capitaine du port transmet ainsi ses ordres aux navires en rade[8]. Cet instrument revêt d’ailleurs une importance cruciale lors des épidémies, les autorités semblant davantage redouter leurs apparitions par la mer, imposant un signalement draconien aux navires, qui contraste avec le peu de contrôle imposé sur les déplacements par voie de terre.

Ces fonctions différentes sont cependant étroitement liées. En effet, dès le XVIIe siècle, les premiers colons prenaient pour tache prioritaire la construction d’un tel mât sur l’endroit le plus élevé de la cote. Ainsi faisant, tout en répondant à la nécessité de communiquer avec les navires en mer, ils affirmaient la présence de la nation en terre étrangère, déclarant à leurs concurrents une primauté commerciale sur un emplacement précis, et rétablissaient une forme symbolique de cordon ombilical. La présence rassurante du mat faisait espérer le retour tant attendu des navires.[9] Pour cette raison, il est possible d’associer ces fonctions, l’une symbolique et l’autre utilitaire, à une troisième, la fonction politique. Le mât de pavillon, ou mât de communication, (la dénomination varie selon les époques et les sensibilités), est en effet l’un des lieux importants lors des passations de pouvoir. De tous les bâtiments publics, ce mât était certainement le plus modeste, mais aussi celui qui affirmait le plus clairement la souveraineté française. C’est donc à cet endroit que la population est réunie pour une cérémonie publique lors du transfert de souveraineté. Cela se vérifie le 4 décembre 1816, lors du retour des officiels français. Sicé, le rédacteur des annuaires écrit: « Toutes les autorités s’étant réunies en face de l’ancienne tour du mât de pavillon, ou flottait encore le pavillon anglais, M. Freser se leva et prononça un discours dans lequel il avait peint la position malheureuse des habitants »[10]. Il se vérifie encore le 2 novembre 1954. L’éditorial du journal The Hindu qui relatait les cérémonies du transfert de facto commençait par ces mots. « Le drapeau national indien a été aujourd’hui hissé sur un mât près du bâtiment des douanes, sur le cours Chabrol à Pondichéry. Cela marque la fin de la souveraineté française[11] C’est donc, sinon sur le bâtiment, du moins devant lui, que débute l’histoire du territoire de Pondichéry dans l’Union Indienne et que se termine celle de la France en Inde.

Il est à présent possible de retracer les grandes lignes de l’évolution spatiale et architecturale de ce bâtiment. Comme il est dit plus haut, le bâtiment circulaire à un étage est le fruit d’une rénovation datant probablement du début des années 1940. Avant cette date, le bâtiment ne possédait qu’un rez-de-chaussée. Pareillement circulaire, il ouvrait, comme on peut encore le voir, sur tous les azimuts afin de contrôler l’ensemble de la rade et portait un mat d’une vingtaine de mètres, lui-même supportant une vergue, l’ensemble étant solidement arrimé au toit de l’immeuble par des cordages. Selon toute vraisemblance, le mat de pavillon présentait cette forme depuis la fin du XIXe siècle[12]. Il s’agit là sans aucun doute d’une application sans imagination du type architectural du « bungalow » administratif anglais.

Si on ne sait pas encore exactement à quelle date fut construit ce pavillon circulaire, on sait maintenant qu’il le fut en même temps que celui du phare, le destin de ces deux bâtiments étant lié par un même souci d’urbanisme depuis la première moitié du XIXe siècle. Comme pour le phare, il est certain maintenant qu’il s’agit de l’extension d’un bâtiment plus ancien. Une photographie ancienne, anonyme et non datée, découverte récemment permet de mesurer les transformations du mat et de son environnement[13]. Prise depuis la plateforme du phare, en direction du Sud, l’image nous montre un Pondichéry d’un autre temps : Si l’Eglise Notre Dame est construite (1855), la Mairie (1871) n’apparaît pas. L’hypothèse de datation la plus plausible, se fondant sur la généralisation de la pratique photographique ferait remonter le cliché à la fin des années 1860. Le premier plan montre, lui, clairement un mât de pavillon à base carrée, une base habitable en tout point comparable par son dessin à celle qui a été conçue par Louis Guerre en 1836 pour la colonne du phare[14]. Ce petit bâtiment, qui peut être de 4 mètres sur 4, est entouré vers la fin des années 1860 d’un muret circulaire portant une grille. Il est aisé d’y repérer les proportions qui seront choisies plus tard pour l’englobement de la structure dans un cercle, choix qui reflète probablement une mesure d’économie fréquente dans les colonies[15]. Il est donc plus que probable que la base carrée du mât et celle du phare furent établies dans des temps très proches, par le même architecte, dans un même souci d’urbanisme.

Pourtant, Louis Guerre, lorsqu’il installe son bâtiment, ne le fait pas sur un terrain vierge. Le site est déjà celui d’un mât depuis plusieurs années. Il y eut donc un état « ante ». Les annales font mention de ce fait. Sicé note dans son abrégé de l’histoire de la colonie : « 1827 : Déplacement de l’ancienne tour du mât de pavillon, la nouvelle tour est bâtie près du port »[16]. Cette tour nouvelle, nous en avons la description grâce à une gravure peu connue due au peintre de marine danois Friedrich Von Schoelten, qui suivit l’expédition d’exploration de La Favorite dans sa relâche à Pondichéry en juin et juillet 1830[17]. Un plan conservé aux archives d’Outre-mer à Aix en Provence, plus précis, nous donne à voir un mât posé sur un socle rond et étroit non habitable, d’une hauteur de cinq mètres tout au plus et dont la principale originalité est de présenter huit canons, pris dans la maçonnerie, pointés dans chaque direction de l’horizon, qui servaient à arrimer un gréement sommaire[18]. Si l’on en croit le dessinateur, le mât en lui-même devait culminer à quinzaine de mètres environ. Il s’agit donc d’un bâtiment dont le type rappelle beaucoup ceux de l’Ancien Régime, et qui semble assez insuffisant tant par sa faible hauteur que par l’absence de ses accommodements. On peut sans doute trouver là une des explications de la courte durée de son utilisation. Selon toute vraisemblance le profil de cette tour était inspiré du bâtiment ancien. En fait, c’est l’ingénieur Spinasse, dès 1820, qui le premier propose d’établir la tour près du port[19]. Par manque de finance, son projet dut attendre sept ans, et fut peut-être réalisé sur un « petit pied ». Il prévoyait, entre autre, d’entourer les environs de rangées d’arbres plantées de façon circulaire, ce qui fut sans doute partiellement mis à exécution, puisqu’on note, à ce moment là et précisément dans ce quartier, les premiers travaux de nivellement de terrain depuis le retour des Français[20]. Le seul indice disponible concernant la disparition du mât de 1827 est le compte rendu du capitaine du port lors du passage de la tempête d’octobre 1842 : « A quatre heures un quart, le mât de perroquet de pavillon tombât (…) On ne voyait que destruction. A cinq heures, dans un tourbillon de vent le bas mât de pavillon en bois de teck fut brisé et tomba, les canons qui tenaient ses haubans soulevèrent, en se redressant les massifs de maçonnerie dans lesquels ils étaient scellés. »[21] Il est très probable que le mât de pavillon, hors service, qui présentait déjà un certain nombre de défauts, ne fut pas réparé, mais détruit pour laisser place à la construction de Louis Guerre fin 1842 ou début 1843.

Avant 1827, celui-ci se trouvait, c’est un fait connu, dans l’actuelle rue Suffren, puisque celle-ci portait le nom de rue du Pavillon. Le mât en lui-même occupait, depuis 1706 au moins, l’une des tours conservées du Fort Barlong, le bastion Le Marchand, dont François Martin a ordonné la construction en 1689, et qui fut conservée par la suite dans Fort Louis[22]. La permanence sur ce site de la présence du pavillon jusqu’en 1827, semble montrer que cette tour a échappé aux destructions de 1761, les Anglais ayant eu un intérêt pratique à maintenir cet équipement et à le préserver du « dynamitage ». Le bastion Le Marchand, cependant, construit comme le fort Barlong en « brique couverte d’une espèce de chaux »[23], n’a sans aucun doute survécu au déplacement du mât, et le bâtiment de 1827 devait certainement être entièrement neuf.

Ce court regard rétrospectif sur un bâtiment de Pondichéry d’apparence anodine fait donc apparaître l’épaisseur temporelle d’un lieu, dans une évolution de 180 ans. Celle-ci semble montrer le développement de l’intérêt pour l’urbanisme et pour la rationalisation de l’espace au cours du XIXe siècle. L’appareillement constant de deux bâtiments utilitaires, mais qui ont chacun une forte charge symbolique, se fait dans un double souci de fonctionnalité (les deux étant sous la responsabilité du capitaine du port) et d’esthétique[24]. A la fin du XIXe siècle et par la suite, l’idée dominante semble être par contre celle d’une « normalisation » des bâtiments publics coloniaux.



[1] Maurice Maindron, Lettres écrites du Sud de l’Inde, Revue des deux Mondes, année1906, p. 855.

[2] Voir Figure 1

[3] Annoussamy, David, L’intermède français en Inde, secousses politiques et mutations juridiques, Paris, L’Harmattan-Ifp, 2005, p. 71.

[4] Weber, Jacques, Pondichéry et comptoirs de l’Inde après Dupleix, La démocratie au pays des castes, Paris, Denoël, 1996.p 356

[5] Annoussamy, David, op. cit. p. 71.

[6] Gaeble, Yvonne, La douane à Pondichéry à travers les ages, Revue Historique de l’Inde française, huitième volume, 1952, p. 241-248.

[7] Usage qui se perpétua puisque après 1954, le bungalow abrita All India Radio, pendant une dizaine d’années.

[8] En 1843, Sicé prévenait : « les navires venant du sud seront signalés au devant de la vergue coté Sud, ceux du Nord, coté Nord, et ceux de l’est en tête du mat ». in Sicé, Constant, Annuaire Statistique des Etablissements Français dans l’Inde pour l’année 1843, Pondichéry, A. Toutin, imp. du Gouv., 1845, p. 186.

[9] Dans les premières années de l’occupation française, celui-ci se tenait au Sud-ouest à l’intérieur du fort Barlong.

Cf Jean Deloche : Le Vieux Pondichéry, 1673-1824, revisité d’après les plans anciens, Pondicherry, EFEO, coll. Indologie, 2005, p.23-25 voir fig 4 p. 24.

[10] Sicé, Constant, Annuaire Statistique des Etablissements Français dans l’Inde pour l’année 1843, Pondichéry, A. Toutin, imp. du Gouv., 1845, p. 294.

[11] The Hindu, 2 novembre 1954, cité in Il y a cinquante ans… Pondichéry. L’intégration des Etablissements Français en Inde. Perspectives historiques et culturelles, Auroville, Auroville Press Publisher, 2005, p. 62-63. Etonnement, l’article reproduit est daté par erreur du 2 décembre 1954, et la photographie légendée « le pavillon tricolore indien a été hissé sur le Palais du Gouvernement… » semble représenter davantage le toit de la douane, d’où l’on peut distinguer aussi la fontaine du Gouvernement.

[12] Voir la carte postale des Messageries Maritimes reproduite en couverture du magazine Realty, mensuel édité à Pondichéry, livraison de Juin 2005, représentant le port depuis le Pier. Voir aussi la carte postale sans éditeur, postée en 1919, titrée : Pondichéry, vue générale coté sud en figure 2.

[13] Voir figure 3 le détail de la photographie conservée par INTACH, rue Labourdonnais, 605001, Pondicherry.

[14] Raphaël Malangin, Le phare, in La Lettre du CIDIF, Livraison de novembre décembre 2005

[15] Le plan de l’actuelle « douane », comme celui du phare, porte d’ailleurs encore la trace de l’ancien bâtiment et, sur une carte postale du début du siècle, le toit circulaire montre clairement la marque du bâtiment précèdent.

Voir figure 3.

[16] Sicé, Constant, Annuaire statistique des Etablissements Français dans l’Inde pour l’année 1843, Pondichéry, A. Toutin, imp. du Gouv., 1845, p. 296.

[17] Friedrich Von Shoelten, Havnekontoret i Pondicherry, juli 1830, Musee Maritime - Handels- og Søfartsmuseet, Kronborg, Helsingør. Danemark. Voir figure 4.

[18] CAOM,SG INDE 365

[19] CAOM, SG Inde 365.d.271. Une copie du plan de 1820 nous a été aimablement fournie par M. Jean Deloche.

[20] Sicé, Constant, Annuaire statistique des Etablissements Français dans l’Inde pour l’année 1843, Pondichéry, A. Toutin, imp. du Gouv., 1845, p. 294. Sicé évoque le déblayement devant la Maison de M. Blin, permettant de retrouver la cloche de l’église des Capucins.

[21] Martineau, Alfred, Les cyclones sur la côte du Coromandel, Pondichéry, imprierie du gouvernement, 1919, p. 23.

[22] Jean Deloche, op.cit. p. 24

[23] Robert Challes cité par Jean Deloche, ibid. p 23.

[24] Voir Figure 5.

 

LA DOUANE

ABSTRACT

 

The Custom-house on Goubert Salai (Pondicherry) can be considered as the replica of the former lighthouse in many ways. People considered it as the old Custom-house; they actually know it as the Central Excise Office. But during the French rule it had a totally different function. It was the old landmark of Pondicherry!

During the 1940’s the Custom-house still had its twenty-meter high mast. For a long time, the port authorities used a visual language to send their messages. But it became less useful since the port started using radio transmission to communicate with the ships on the sea. The place was also symbolic for the Europeans: the flagpole – showing the French flag – was the best symbol of their sovereignty. So, on the 1st of November 1954, the Indian authorities chose this particular building to hoist the India National Flag for the first time in Pondicherry.

The flagpole was located on Goubert Salai since 1827. Previously it was situated on rue Suffren. At that time the old tower was the only remain of the fort Louis, but it was too far from the sea and in a very bad condition. Moreover, it was located right in the middle of the street. In 1820, Mr Spinasse, an engineer, proposed to shift it to the seafront. But the work had to wait for seven more years due to financial constraints.

This new flagpole on Goubert Salai was a round brick tower of about ten meters high. And it had a strange design: The brick wall was actually carrying eight canons, pointed in every direction, reminding a kind of war machine. It was used to fix the ropes, which held the mast. But this structure collapsed during the great storm in 1842.

Probably the same year, the colonial engineer, Louis Guerre – who built the lighthouse – was chosen for rebuilding the flagpole. A picture in possession of INTACH taken before 1870, shows that he built the same model of small square structure of the lower part of the lighthouse! Flagpole and lighthouse were supposed to be an “ensemble” organizing the space of the harbor. Even today, as one enters on the ground floor one can still find the original square brick wall.

From that year onward the flagpole and the lighthouse went trough similar changes hand in hand and more or less at the same time. At the end of the 19th century, a circular extension was built around the square base. And probably during the early 1940’s a first floor was added, in order to use it as the Custom-House. An agreement on tariff between the pro-De Gaulle French authorities and the British had just been formed at that moment. And the French India received from British India an important amount for improving its situation. The signpost was no longer useful, but it was such a symbolic building that it was not demolished. Only its functions changed.