Blue Flower

(Lettre du CIDIF n° 34-35 -novembre 2006-  page 143) 

 

Et maintenant Pondichéry. Patrimoine, conservation  et développement durable.

Exposition tenue du 18 mai au 6 juin 2006 à la mairie du Vème arrondissement à Paris

 

“ Il est des nostalgies difficiles à éteindre. Pondichéry exalte encore les lointains, entretient le magasin aux rêves où résonne l’écho d’un Orient extrême ! Et pourtant les signes de la modernité traversent désormais la ville, envahissent les habitants. On proclame partout l’hymne à la prospérité, au bien-être, la technologie s’exhibe. Dans ce bousculement, une tension, qui n’est ni affrontement ni violence, est bien perceptible. La ville, discrètement, se défait, se recompose. Elle préserve pour nous ses parfums d’étrangeté. Les rites ne sont pas effacés. La ferveur emplit les temples, la langue est dravidienne. Le patrimoine du temps ancien des colonies acquiert une saveur goûteuse, devient référence architecturale. Et pourtant, cette ville est bien tamoule et tous ses habitants demeurent magnifiquement indiens. C’est dans cette apparente contradiction que se révèle le travail d’Arno Gisinger, les images proposées nous projettent dans une itinérance qui ne s’inscrit résolument ni dans les zones du convenu ni dans celles de l’attendu [1]

Ces quelques phrases féeriques d’introduction de notre ami Robert Dulau expriment plus que parfaitement les sensations éprouvées lors des multiples visites effectuées à cette exposition de photos consacrées à Pondichéry. Oui, c’est tout simplement beau. Que dire de plus sur le plan esthétique et artistique ? C’est vrai qu’on se sent traversé par les temps anciens comme par le temps présent. C’est vrai que le patrimoine colonial et métis se mêle à l’architecture caractéristique des maisons tamoules. Nous espérons que Robert Dulau et Arno Gisinger produiront un ouvrage[2] qui fera date.

Vous avez dit patrimoine colonial ? Vous avez dit ville tamoule ? Tamoul, c’est quoi ? Ce n’est pas simplement une architecture, c’est aussi une langue. Ce sont aussi des hommes et des femmes. Et bien non. Il semble que non. Ces hommes et ces femmes sont totalement absents. Leurs maisons existent mais les habitants ? On les voit seulement dans les magnifiques photos d’Arno Gisinger. L’équipe organisatrice des événements qui ont eu lieu en marge de l’exposition semble les avoir oubliés. Le programme détaillé  laisse perplexe. “ Introduction au sanskrit, merveille du sanscrit, les Vedas et l’aventure humaine, Auroville, Ayurveda, aperçu et initiation de la danse traditionnelle folklorique du Sud de l’Inde, le Bharara Natyam ” (ah, quand même)… tout cela mérite certes d’être présenté à des Occidentaux à la recherche d’exotisme et de connaissances plus approfondies.

Les produits artisanaux étaient essentiellement ceux de l’ashram, avec son cortège d’encens et de fabrications, toutes venues tout droit des entreprises de l’ashram. Il semblerait qu’on veuille conserver Pondichéry loin de toute incursion technologique et moderne “ pour préserver la sérénité nécessaire à la méditation ”. Il y a bien eu une conférence sur le thème de l’expérience des entrepreneurs français à Pondichéry. Mais où sont les Pondichériens ? Comment n’avoir même pas au moins abordé un secteur d’activité en pleine expansion : l’informatique ?

En marge de l’exposition s’est tenu un colloque qui a présenté le travail entrepris par l’INTACH[3] pour la préservation du patrimoine de Pondichéry avec deux styles d’architecture, français et tamoul[4]. “ Les anciennes maisons en sursis s’abîment lentement ”…A-t-on demandé l’avis des Pondichériens ? Ils vous diraient qu’en dehors de quelques maisons qui méritent d’être sauvegardées et restaurées à l’identique, certaines nécessitent parfois d’être tout simplement abattues pour faire place à du neuf, plus commode et plus hygiénique, ou bien même modernisées. Le vieux Shanghai a disparu… Ainsi va la vie. Pondichéry a déjà disparu et ressuscité plus d’une fois …

Le colloque a également fait place à différents thèmes, comme le développement urbain et la promotion du tourisme à travers la conservation du patrimoine, les bienfaits du programme Asia Urbs, et la présentation de Port-Saïd en Egypte ainsi que du Shekhavati dans le Rajasthan en Inde. Le parallèle reste à faire entre ce lieu abandonné aux confins du désert, en cours de restauration pour le plus grand plaisir des touristes, et Pondichéry qui vit, prospère, prie, pleure, rit, et accueille depuis toujours les “strangers[5]“ qui s’y installent pour la qualité de la vie et la pureté de l’eau.

 L’ADEME[6]  a obtenu, de son côté, l’espace-temps  nécessaire pour  une prise de conscience de l’intérêt de son action à Pondichéry et a présenté des panneaux explicatifs très clairs sur le travail qui y est effectué.  L’ADEME y est associée à une action de coopération décentralisée, centrée sur l’environnement urbain, en partenariat avec les villes de Villeneuve-sur-Lot (France) et Urbino (Italie) dans le cadre d’un projet cofinancé par le programme européen Asia Urbs. « Le rôle de l’ADEME est de participer à la sensibilisation de la population de Pondichéry aux problèmes de l’environnement en contribuant à la réalisation d’actions exemplaires concernant la gestion et le recyclage des déchets du marché central (3 tonnes par jour) et des ménages ainsi qu’à l’utilisation de véhicules non polluants utilisés pour le service de voirie et les transports publics[7] ».

Ces quelques jours où Pondichéry s’est trouvé être le personnage important d’un arrondissement de Paris ont tout de même laissé aux Pondichériens un goût amer. Une nouvelle association, pilotée par l’ashram, semble avoir décidé de prendre en main le devenir du patrimoine de Pondichéry sans laisser la moindre place aux Pondichériens et sans un regard pour les Amis du Patrimoine Pondichérien qui existent depuis de nombreuses années, avec des réalisations visibles de restauration, sans tapage et sans bruit.

Comment la ville de Pondichéry qui a trois siècles d’histoire peut-elle être uniquement représentée par une population, venue s’y installer récemment, qui préfère marquer sa spécificité plutôt que de collaborer avec les natifs ? Mieux encore, elle préfère les ignorer. Va-t-elle continuer ainsi à s’accaparer Pondichéry jusqu’à son passé ?

Voilà la conclusion que l’on pouvait tirer. Pour être impartiale, je dirai que j’ai glané de nombreux prospectus très instructifs sur Pondichéry et ses environs.

J.L.B


 



[1] 1e page du journal édité pour l’exposition “ Et maintenant Pondichéry ” qui a eu lieu du 18 mai au 6 juin 2006, à la mairie du Vème arrondissement de Paris. Éditions Pippa, 161, rue St-jacques. 75005  Paris. Ce journal reproduit également quelques-unes des magnifiques photos d’Arno Gisinger.

[2]  Des mêmes auteurs, Maisons-Palais du Sud de l’Inde, Institut Français de Pondichéry, Publications Hors Série

[3] (Réseau national pour la conservation du patrimoine artistique et culturel de l’Inde)

[4] Ce que l’INTACH omet d’ajouter, c’est la présence depuis de nombreuses années de l’association des Amis du Patrimoine Pondichérien qui est à l’origine de plusieurs restaurations  dont celle de la maison Colombani.

[5] L’anglais a la commodité de différencier “strangers“ et “foreigners“.

[6] L’Agence de l’Environnement et de la Maîtrise de l’Energie, établissement public sous la tutelle conjointe des ministères de l’écologie et du développement durable, de l’industrie et de la recherche

[7] [7] Voir l’article qui lui est consacré