Blue Flower

(Lettre du CIDIF n° 34-35 -novembre 2006-  page 150) 

Notes de lecture de Noëlle Deler

Le squelette, Pinjar de Amrita Pritam, Éditions Kailash. Traduit et préfacé par Denis Matringe

Pouro, l’héroïne, écosse des petits pois quand tout à coup jaillit d’une gousse verte un ver blanc qui déchaîne en elle une profonde nausée. C’est que cette jeune femme sent tout son « corps pareil à cette gousse » avec en son ventre un ver blanc qui se développe et qu’elle ne peut extirper .

 Cette métaphore du ver blanc et le titre du livre « SQUELETTE » sous tendent ce roman composé d’histoires si proches de la vérité et dans lesquelles on ne découvre que tristesse, colère, angoisse et horreur. Ce sont encore et toujours des histoires de femmes indiennes, hindoues ou musulmanes, victimes des drames causés par les comportements masculins, les différences de religion, les horreurs de la partition, les éternels problèmes de castes et enfin par des groupes de populations privés d’âme et de cœur.

 Naître femme dans ce pays est une malédiction des hommes et des dieux. Rien ne met la femme à l’abri : ni l’amour de la mère, ni la famille prompte à se résigner, ni la richesse, ni l’instruction qui donne la liberté de pensée et d’expression, ni même l’évolution du pays en progrès constant . La femme reste l’éternelle esclave, la chose utile, interchangeable et sans valeur.

 Pouro, dont les parents préparent dans la fébrilité et la joie le mariage avec Ram Chang, selon le rite hindou, a été enlevée la veille de la cérémonie par un homme à cheval, Rashida, et enfermée dans une autre vie. Ce rapt violent est la conséquence d’une vieille vengeance qui remonte à deux ou trois générations entre les deux familles. Et si le ravisseur, amoureux de la fille, se révèle respectueux et bienveillant, Pouro, elle, vit cette cruelle situation comme une déchirure : mariée à un musulman, elle a perdu la présence et l’affection des siens, ses rites familiers et religieux, son identité (désormais elle s’appelle Chamida).

La dépression la guette, elle n’est qu’un squelette et son bébé allègera à peine son amertume et sa douleur. Sa mère ne lui a-t-elle pas dit , lors d’une fugue éphémère, : « tu n’as plus de religion, plus d’origine ». Et elle même répond à son mari « je me suis donnée à toi, je t’ai donné un fils et qu’est-ce qu’il me reste ? »

 Les images demeurent vivaces en elle, le bébé ne parvient pas à l’apaiser « cette douceur (le bébé) était celle d’un petit ver blanc collée à elle . Elle fut prise de nausée ». Et les jours passent, lourdement, et Pouro aura à cœur d’aider, d’aimer d’autres femmes, pauvres filles damnées, brisées par la vie : « une malheureuse se sent en communion avec une autre malheureuse ».

Pouro voudrait porter secours à Kammo, une fillette orpheline, battue et affamée par sa marâtre qui lui interdira de rendre visite à une musulmane et d’en accepter nourriture et réconfort. Après elle, viendra Taco, décharnée, les os saillants, dont l’instruction aggravera la situation en la rendant plus consciente que d’autres de l’inanité de la révolte : « nous la nourrissons, nous l’habillons, de quoi se plaint-elle ? » dit sa belle-mère qui voulait pour son fils, déjà marié à une femme de caste inférieure, une belle fille de sa caste. Et puis voilà la pauvre folle victime d’un viol, de qui ? Elle mourra en couches en mettant au monde un beau bébé que Pouro et Rashida recueilleront et qui sera par la suite l’objet d’un odieux marchandage entre hindous et musulmans.

 Enfin, Pouro arrivera avec Rashida à sauver Lago, sa propre belle sœur et sœur de son ancien fiancé. Elle a été kidnappée par un musulman lors de l’exode qui accompagne la guerre de la partition, dans des villages jonchés de corps, de flots de sang et remplis de puanteur.

 

 Il appartient au lecteur de découvrir le dénouement qui a scandalisé l’Inde. (cf. l’excellente préface de D. Matringe).

Pouro apparaît comme une bonne marraine de conte de fées, douloureuse et bienveillante, qui a su consoler, apaiser, sauver des femmes encore plus brisées qu’elle même par la vie. Elle arrive aussi à alléger l’amertume et la colère du lecteur.