Blue Flower

 (Lettre du CIDIF n° 34-35 -novembre 2006-  page 151)

 

Sangati,  de  Bama, Traduction de Josiane Racine, Editions de l’Aube, 2004.

Le livre de Bama, Sangati, « l’assemblée », traduit du tamoul par Josiane Racine, a paru aux éditions de l’Aube en 2004, mais l’édition originale est de 1994 ; eu égard au contenu, il faut en remarquer la date.

Il ne s’agit pas d’un roman. Le livre tient autant du journal que du documentaire et mêle maladroitement parfois dans ses transitions, les traditions, les superstitions et le quotidien d’individus hors caste, au plus bas degré de l’échelle sociale, « les intouchables ».

Le livre n’est écrit que pour désigner à l’attention des lecteurs une population figée dans des habitudes misérables et humiliantes, des fragments de vie de pauvres femmes de tous âges dont chaque parcelle vécue est une litanie du malheur de vivre, un cri de révolte aussi vite désamorcé qu’exprimé, une infinie complainte amère et désespérée de la malédiction d’être né « dalit » .

Ce qui frappe tout d’abord dans ce livre c’est la grossièreté des dialogues. Que cachent-ils ? La misère et le désarroi des protagonistes ou une habitude orale ancrée dans cette population ?

L’autre étonnement très fort c’est la résignation de ces femmes et leur manque total de solidarité face à ces situations intolérables qu’elles subissent.

Dalit : mot marathi signifiant « les écrasés », formulation d’abord militante, aujourd’hui généralisée et politiquement correcte pour désigner les « ex »intouchables ; (définition du glossaire du livre) et on comprend que trois jésuites nommés par l’auteur aient poussé Bama à écrire et à faire paraître ce livre-dénonciation .

La femme dalit se trouve au centre de cercles concentriques dont chacun est formé d’hommes, mais de femmes aussi, qui la régentent, la méprisent, l’injurient, la violentent et la tuent parfois – des restes de barbarie traînent encore souvent dans ce monde dit moderne.

La femme, elle, porte le tâli : c’est le bijou d’or porté autour du cou par les femmes mariées. Elles ne doivent jamais l’enlever avant la mort de leur mari .

« Ah ! tout rentrera dans l’ordre quand on passera la cordelette aux narines du bœuf ». On attache cette cordelette qui égratigne les narines pour mâter les bœufs récalcitrants : tel est le tâli.

Retour aux cercles 

Dans le premier, règne le mari, sûr de son bon droit, de sa totale impunité à lui accordée par sa fonction de mâle et des millénaires de tradition machiste

« ta tante, il l’a battue à mort, il l’a tuée sans raison », « c’est ma femme, j’ai le droit de la battre, de la tuer si je veux »

Au deuxième cercle, on trouve les femmes dalit elles-mêmes, très peu solidaires (faut-il s’en étonner !), promptes à se venger de leur propre malheur en raillant celui d’autrui .

« j’étais triste de voir que les femmes n’avaient aucune pitié pour les autres femmes ! » 

« la médisance de ces femmes va te broyer ».

Que faire d’autre que se moquer ? Elles peuvent seulement se résigner devant l’inanité de la révolte qui de plus ne peut que multiplier les coups et les blessures .

Le troisième cercle, imposant celui-la, est formé de tous les hommes dalit, pour qui toute femme, mais plus encore leur épouse, est une chose jetable dont l’existence ne se justifie que par leur bien être et la satisfaction de leur corps .

« …la femme travaille.…pendant ce temps, les hommes se laissent vivre, boivent et dépensent leur paie pour goûter au vice des bordels » .

Ajoutons à ce cercle d’hommes, les notables et parmi eux le chef coutumier Nattamai . Ils sont là pour rendre la justice. Pour eux, la femme est toujours coupable, l’homme toujours innocent ; le procès ou sa parodie n’a d’autre fin que de pénaliser la femme, l’obliger à pardonner, à payer et à se taire .

« parce que un homme de haute caste l’a provoquée, la faute est retombée sur elle et sa vie est brisée ; même si le propriétaire est fautif, il vaut mieux étouffer l’affaire » .

Les derniers cercles enfin, d’hommes et de femmes de toutes les autres castes, toutes supérieures aux dalits, multipliées à l’infini, aggravent cet enfermement des intouchables. Le privilège de leurs castes est d’abaisser, de mortifier, d’écraser ces malheureux.

« dans les champs, les hommes doivent se tenir la queue entre les jambes, comme des chiens devant leur maître »… « quant aux femmes de haute caste, elles ne montrent ni pitié ni bonté et traitent nos femmes avec ignominie, comme des animaux que l’on chasse ».

Ce récit est le journal d’une petite fille qui est allée à l’école, qui est devenue une femme sensible, aux yeux grands ouverts, à la conscience toujours en éveil . Toujours elle interroge et elle va au bout de ses questions :

« Ne sommes-nous pas des êtres humains ? »

Elle a fait des études, elle a trouvé du travail, une maison, mais avec quelle difficulté ! car elle ne peut se libérer de trois handicaps majeurs : « La difficulté, c’est d’être dalit ; une complication plus grande encore, c’est d’être femme ; mais la pire difficulté, c’est d’être une femme célibataire ».

Et le lecteur s’étonne dans cette dénonciation toujours recommencée à la veille du troisième millénaire que l’Inde, ce grand pays en plein développement scientifique et technique, soit en total décalage avec les classes les plus misérables de sa population.

« Toutes sortes de sentiments m’envahissaient à la fois, écrit Bama, : haine, révolte, rancœur et amertume », mais elle sent en même temps sourdre autour d’elle une authentique volonté de changement : « tout se fera et se défera par la femme. Naîtra alors le temps où l’on pourra vivre avec les mêmes droits, sans aucune différence, en gommant toute injustice, toute cruauté, toute inégalité entre les hommes et les femmes . J’ai le sentiment que cela va apparaître très vite ».

Ce sont les dernières lignes du livre et nous en acceptons l’augure.