Blue Flower

 (Lettre du CIDIF n° 34-35 -novembre 2006-  page 153)

 

LOIN DE CHANDIGARH, Tarun J. Tejpal , Buchet-Chastel. Traduit de l’anglais (Inde) par ANNICK LE GOYAT (2005)

Titre original du roman : ALCHEMY OF DESIRE (2005)

 

Ce roman ne finit pas comme il commence : « le sexe n’est pas le ciment le plus fort entre deux êtres, est l’amour ! », et « l’amour n’est pas le ciment le plus fort entre deux êtres, c’est le sexe ».

Ne s’agit-il dans ce livre que de désir et de passion ? Entre ces deux aphorismes, va se dérouler un roman multiple, prolifique- on oserait le terme « tentaculaire », tel un grand arbre dont les branches et les racines s’étendent, se multiplient et finissent par enfermer dans leur prodigalité l’Inde d’aujourd’hui. Mais il s’agit de l’Inde du Nord, entre Delhi et Chandigarh et de Gethia et Joelikote sur les contreforts de l’Himalaya, un pays à la faune sauvage - panthères et léopards en liberté, à la flore exubérante – des oiseaux comme des fleurs -, la pie bleue à la crête rouge - des fleurs comme des oiseaux –les frangipaniers qui saignent, des armées d’arbres. Cette nature féconde « toujours recommencée » enveloppe des héros qui vivent en osmose avec les saisons, le climat, et agit comme un ferment sur les mille histoires qui seront contées à propos de chaque personnage rencontré, histoires qui se chevauchent de façon d’autant plus remarquable que le roman va des années 1990 aux années 1920, par de fréquents retours en arrière et les récits vont s’imbriquant les uns dans les autres comme des poupées gigognes.

Le narrateur veut tout dire et tout décrire, tout montrer et il se laisse aller à des descriptions, à des énumérations démesurées : les belles villes avec de larges avenues bordées d’arbres, la vie de diverses couches de la population : citadins, étudiants, ingénieurs carriéristes, les quartiers périphériques hideux. « Abandonne tout espoir, toi qui t’aventures ici » dit l’auteur en plagiant la Divine Comédie, la circulation débordante d’un charivari assourdissant, et la campagne avec ses artisans fidèles à leur travail ancestral, à leurs coutumes- les marchés au bord des routes, le bétail en vagabondage - toute une vie grouillante où se mêle l’Inde nouvelle et l’Inde ancestrale.

Le narrateur se veut avant tout « conteur d’histoires ». C’est ainsi qu’il se nomme dans l’un des derniers chapitres. Il écrit lui-même des romans avec plus ou moins de bonheur. Et l’amour qu’il partage avec Fizz- ce sont deux des héros principaux –est né et se nourrit d’histoires innombrables.

« Deux rituels formèrent la trame et la chaîne de mon amour ; lui raconter des histoires et l’emmener regarder des histoires (des films) ».

Et vont se tisser dans tout le roman des myriades d’histoires parallèles et enchevêtrées, enlaçant les destins des héros contemporains et lointains en un réseau touffu de récits dans le récit, dans de continuelles mises en abyme.

Fizz et le narrateur s’aiment d’un amour incandescent, d’un érotisme violent qui se développe comme une puissante incantation : « nos mains étaient des potiers et notre chair de l’argile  ».

« Je respirais son amour et je goûtais son amour et j’entendais son amour et mon amour se tendait vers son amour ….. ». Ce désir continu, une faim jamais assouvie, semblent ne jamais devoir s’éteindre. Ils ont abandonné tous leurs amis, ils vivent dans le cocon de leur amour dans leur maison à 1700 mètres d’altitude entre deux vallées ; et pourtant l’homme perdra tout désir de cette femme.

Pourquoi ? Un fil d’Ariane court de livre en livre, traversant ce maillage d’histoires entrecroisées, comme une clé magique et maléfique jusqu’à l’explosion finale : c’est la découverte de 64 carnets de cuir fauve dont le contenu décrypté - tardivement dévoilé c’est le long roman de Catherine, Syed et Gaj Singh - sera lourd de conséquences pour nos deux héros. Ces carnets, l’homme, le narrateur les lira de façon obsessionnelle et cette lecture éteindra sa première passion et l’entraînera dans un autre roman d’amour puissant où il ne pourra étreindre qu’un mirage.

Mais il ne faut pas raconter le livre ; il faut le lire et en goûter la luxuriance des images et l’exubérance de la passion amoureuse.