Blue Flower

(Lettre du CIDIF n° 34-35 -novembre 2006-  page 155) 

 

Notes de lecture de Jacqueline Lernie-Bouchet

Tocqueville in India, Jean Alphonse Bernard

Les éditions d’en face, 2006, Jacques Reuch, 49 rue de Verneuil, 75007 Paris

www.editiondenface.com

 

Ce livre, rédigé en anglais, est un essai de philosophie politique qui est né de l’étonnement initial : pourquoi et comment le pays des castes est-il devenu, au cours du dernier demi-siècle, “la plus grande démocratie du monde“ ? Et quelle sorte de démocratie a bien pu s’instaurer dans le sous-continent indien, entre le Moyen-Orient et l’Asie-Pacifique ?

Jean Alphonse Bernard, qui a déjà publié de nombreux ouvrages sur l’Inde, entretient des relations constantes avec ce pays où il a vécu de nombreuses années en tant que diplomate. Il est également fasciné par la pensée de Tocqueville (1805-1859) dont l’expérience américaine se double d’une connaissance approfondie de l’Inde de son temps.  En Europe, les questions brûlantes qui se posent au système démocratique, dévoyé dès l’origine par la Terreur en France, font de De la Démocratie en Amérique, redécouverte par Raymond Aron, un sujet d’étude constant depuis les années soixante.  Tocqueville constate que les Américains ont résolu la question de l’égalité qui conduit inexorablement à la démocratie. Mais il faut faire le choix entre « liberté démocratique » et « tyrannie démocratique ». S’agissant de l’Inde, l’auteur pose le problème dans les termes suivants : “Le nœud de l’enquête que nous entreprenons sur la nature de la démocratie en Inde doit être l’interaction entre les forces sociales d’une part et l’ensemble des règles institutionnelles d’autre part.“[1]  

Pour répondre à la question ainsi posée, il sera amené à faire appel, non seulement à la pensée de Tocqueville, mais aussi aux auteurs, anciens ou modernes, qui ont éclairé la condition politique de l’homme[2].

Hobbes

Il n’était pas non plus possible pour notre auteur de faire l’économie d’un rappel du Léviathan de Hobbes, qui est à l’origine de la conception démocratique de la légitimation du pouvoir de l’Etat. Selon Hobbes, du fait même de leur profonde égalité naturelle, les hommes ne recherchent que la satisfaction de leurs intérêts égoïstes et ignorent toute conscience morale.

“ One cannot but quote again Thomas Hobbes’s known words : ‘In the first place, I put forth a general inclination of all mankind, a perpetual and restless desire of Power after power, that ceaseth only in Death. (…) And the cause of this is (…) because (Man) cannot assure the power and means to live well (…) without the acquisition of more ‘[3]. 

Personne, écrit Jean Alphonse Bernard, ne savait cela mieux que le père de la nation, Gandhi, qui était déterminé à dissoudre le parti du Congrès à la veille de l’indépendance. Et pourtant, écrit encore l’auteur[4], Gandhi a été le catalyseur de ce que nous pouvons appeler le moment hobbesien de l’Inde, faisant du congrès national indien un véritable Léviathan. Par la suite, le parti vint à personnifier une convention sociale qui l’autorisa à parler au nom de tous les Indiens non seulement vis-à-vis de leur ennemi commun, les Britanniques, mais aussi envers ceux qui auraient pu être ou étaient des rivaux dans ce rôle (par exemple, le RSS naissant dans les années 20, le parti communiste).

La représentation a besoin d’électeurs pour transférer l’identité de ces derniers en tant qu’individus à l’homme ou la femme qui va  les incarner (personify). C’est le processus d’autorisation que Hobbes définit longuement (at length) dans Le Léviathan “ A multitude of men are made one Person, when they are by one man, or one Person, represented. (…) For it is the  Unity of the Representer, not the Unity of the Represented, that maketh the Person One[5]

Dumézil

Bien que très peu cité, un autre auteur sert de passerelle pour la compréhension de ce livre.  La conception indo-européenne de Dumézil se rapporte seulement à une famille de langues et non pas, comme cela a longtemps été dit, à une race ni à un peuple ni même à une famille de peuples ethniquement liés.  Il est peut-être possible de s’aventurer à dire que la vision dumézilienne fournit un lien possible entre Alexis de Tocqueville et Arthur de Gobineau[6]. Jean Alphonse Bernard relate en quelques pages les liens personnels qui existaient entre les deux hommes. Très rapidement Tocqueville fait savoir à Gobineau qu’il ne peut souscrire à son idée maîtresse. En janvier 1857, Tocqueville lui écrit que leurs écoles de pensée sont diamétralement opposées. “ Vous considérez les hommes de notre temps comme des êtres dégénérés, incapables de se ressaisir. Pour moi, les sociétés humaines comme les individus sont dignes d’intérêt dans la mesure où ils utilisent leur liberté ”[7].

Louis Dumont

Un mot également de Louis Dumont qui fit suivre son Homo hierarchicus par Homo aequalis. Tous ces préliminaires vont être nécessaires pour mieux comprendre les interventions de Tocqueville durant ce voyage dans l’Inde moderne auquel Jean Alphonse Bernard le convie. Il ne s’agit donc pas de développer une nouvelle thèse sur les expériences de la politique indienne mais surtout de décrire les deux tendances qui se partagent l’humanité : l’esprit aristocratique (inclus dans la caste) et l’esprit démocratique qui tend à l’égalité des conditions.

Tocqueville et sa connaissance de l’Inde

La connaissance de l’Inde de son temps est aussi à mettre à l’actif du choix de Tocqueville par l’auteur. Tocqueville a ainsi lu, par exemple, Mœurs, institutions et cérémonies des peuples de l’Inde de l’Abbé Dubois, paru en 1825. Il est conscient de la puissance du système des castes. C’est en réfléchissant aux raisons qui avaient poussé Londres à contrôler l’Egypte et le Proche-Orient que Tocqueville avait découvert l’Inde dans les années 1840-4183. Alors que son esprit était déjà préoccupé par la question indienne, on lui demanda d’écrire un article dans La Revue des Deux Mondes sur un livre, ayant pour thème la conquête de l’Inde et la fondation de l’empire britannique, qui venait d’être publié par un Français, le baron Barchou de Penhoën[8] . Étant très vite parvenu à la conclusion que cet ouvrage anecdotique et superficiel  décrivait des événements sans aucune capacité d’analyse et d’explication, Tocqueville s’était assigné la tâche de s’attaquer à la question que Barchou n’avait pas soulevée.

Un pays presque aussi grand que l’Europe avait été conquis en l’espace de soixante ans par quelques milliers d’Européens qui débarquèrent en tant que commerçants. Un peuple d’une centaine de millions avait été soumis et gouverné par trente mille étrangers qui, plus encore, ne les laissaient prendre aucune part dans l’organisation de leurs propres affaires. Après une étude poussée de tout ce qu’il avait pu trouver en son temps, deux faits saillants le frappèrent : le système des castes qu’il connaissait déjà et ce qu’il a appelé “ la commune hindoue ”[9] que Jean Alphonse Bernard  traduit en anglais par “ Indian township ”[10].

 “ Il y a une multitude de castes en Inde. Mais il n’y a pas de nation. Ou plutôt, chacune de ces castes forme une petite nation distincte qui a son esprit, ses coutumes, ses lois, son propre gouvernement. La caste est là où l’esprit national des Indiens s’est retiré. Pour eux, la patrie est la caste ; aller la chercher ailleurs serait vain, alors que là, elle est vivante ”[11]

Pour Jean Alphonse Bernard, Tocqueville perçoit l’Inde comme jamais personne ne l’a fait avec autant de clarté. Tout concourait pour aller au terme de sa vision : Pourquoi ne pas convier Tocqueville à un voyage dans l’Inde d’aujourd’hui ?  Ce voyage imaginaire va les conduire au Bihar, au Gujarat, au Tamil Nadu et au Kerala.

Tocqueville en Inde

Voilà donc Tocqueville en Inde, accompagné de Jean-Alphonse Bernard. Après quelques jours à New-Delhi, Tocqueville visite le Bihar et ensuite le Gujarat où il cherche à comprendre pourquoi les Musulmans avaient été tués par milliers. Il se rend ensuite dans le Sud du pays en prêtant une attention plus particulière au Tamil Nadu et au Kerala. Un petit groupe de voyageurs les accompagnent :  un vieux brahmane, ancien membre du Congrès, Atul Bihari Jha ;  un jeune érudit de Delhi, L.K.Yadav,et un économiste de Patna, Vishnu Sahayn, [12] .

Tocqueville au Tamil Nadu et au Kerala

En raison de mon intérêt personnel pour le Sud de l’Inde, je m’attarderai sur le passage où Tocqueville, au Tamil Nadu, découvre un nouveau monde qui, avec l’Orissa, l’Andhra, le Karnataka et le Maharastra, a œuvré pour l’autonomie de sa province très rapidement après le départ des Anglais. Un magistrat de la Haute Cour de Madras, en retraite, dont il nous est facile de deviner l’identité[13], présente à notre petit groupe l’essentiel de ce qu’il faut savoir sur l’histoire de la région du Deccan qui, au cours des siècles, a été le siège d’invasions successives venues du Nord. L’auteur donne ensuite la parole au sociologue qu’il nomme Subrahmaniam  qui rappelle la forte association de deux castes, les brahmanes et les Vellalas, face à une population qui n’était pas des hors castes à proprement parler mais des serviteurs. Et d’ailleurs, ajoute notre sociologue, tout cela est très bien décrit par des écrivains comme l’Abbé Dubois, Louis Dumont et M.N.Srinivas. Les explications sur ce Sud si divers se poursuit jusqu’à ce que Tocqueville  intervienne pour poser sa question.

-   Est-ce que le concept de classe est une meilleure clé pour comprendre la politique du pays tamoul ?

Penser en termes de classes sociales, qui sont des catégories objectives, ne correspond pas du tout à la réalité de la société tamoule. Subramaniam se réfère alors à Washbrook [14] qui écrit que, comme l’idée de race, l’idée de caste peut signifier tellement de choses qu’il ne signifie ni n’explique quoi que ce soit[15].

-    Mais alors, reprend Tocqueville, quelle est la force agissante de la politique tamoule ?

Le Dr. Steenkerk vient alors au secours du groupe pour exposer longuement l’histoire du pays tamoul et conclure sur l’idée qu’il y régnait une sorte de nationalisme tendant à faire connaître les valeurs tamoules qui reposent sur deux caractéristiques essentielles du passé. Traditionnellement, la société s’appuyait sur deux institutions : le kaniyachi et la souveraineté. L’identité tamoule, peut se résumer en trois points.

Tout d’abord, dit ce dernier, la culture tamoule a laissé de nombreuses traces au cours d’une histoire de trois millénaires sur une terre qui a appartenu à des propriétaires successifs. La seconde institution est la royauté conçue comme un système de souveraineté partagée.

-   Mais alors, reprend Tocqueville, où se place la religion dans ces institutions ?

Comme la caste elle-même, la religion est partout et pénètre à la fois le kaniyachi et la souveraineté. Le droit collectif à la terre est aussi un droit au temple.

 De toutes les explications qui s’ensuivent, Tocqueville tente un rapprochement entre le régime passé du pays tamoul et l’Ancien régime en France. Et de se demander ce que la démocratie a fait de tout cela. 

C’est ici l’occasion de développer toute la politique du Tamil Nadu avec ses deux principaux partis le DMK et le AIDMK.

  Que nous apprend le cas tamoul à propos de l’Etat et de la question sociale, se demande Tocqueville ? Nous observons qu’un mouvement indigène en grande partie spontané a réussi à restaurer des caractéristiques structurelles que la colonisation et la modernité avaient commencé à éroder et à dissoudre. En conséquence, à travers les élections et les structures des partis politiques et donc par des moyens démocratiques, le Tamil Nadu a gagné un minimum de stabilité. Même si le gouvernement de l’état n’a pas toujours pratiqué la politique la plus efficace, il n’en a pas moins une stabilité qui présente de grands avantages pour la croissance économique, la transition démographique, la santé et l’alphabétisation. Les indicateurs socio-démographiques placent le Tamil Nadu proche du Kerala, l’Etat le plus avancé à cet égard.

L’une des conclusions de Tocqueville est que l’ancien régime tamoul n’était pas très différent de l’ancien régime en France[16] avec son cortège de privilèges

Dans la mesure où existent des comparaisons entre le Tamil Nadu et le Kerala, Il aurait fallu s’attarder sur le chapitre réservé à ce dernier qui présentait une tradition de vie associative bien avant la chute du Raj et l’apparition du régime démocratique[17]

 Jean Alphonse Bernard rappelle que des éléments d’une société civile commencèrent à apparaître dans certaines régions sans trop d’interférence du gouvernement britannique. En d’autres termes, la société civile peut naître sous la tutelle d’un Etat étranger aussi longtemps qu’il se maintient à égale distance de tous ses sujets.  Il est aussi intéressant de remarquer que la rébellion de Moplah avait un caractère social et économique  qui faisait suite à une série de soulèvements antérieurs des locataires musulmans contre les propriétaires hindous.

Au cours du chapitre 10 qui clôt le parcours fictif de Tocqueville aux quatre coins du sous-continent, l’auteur met en scène un débat entre indianistes sur la manière dont Etat et Société interagissent l’un sur l’autre dans chaque cas de figure. Ashutosh Varshney qui enseigne aux Etats-Unis et Paul Brass, auteur de nombreux travaux sur l’Inde politique, exposent deux points de vue différents. Pour conclure Jean Alphonse Bernard fait appel à Aristote, pour sa définition de l’homme comme animal politique, et Renan, pour sa définition de la nation comme vouloir vivre ensemble. Il conclut que, dans le cas des peuples de l’Inde, la langue semble avoir joué un rôle déterminant dans l’éveil de la conscience nationale.

Comment définir cependant l’Union indienne ? Elle n’a pas une mais plusieurs langues, officiellement dix-huit. Par conséquent, son Etat n’est pas un Etat-nation mais un ensemble de nations qui ont clairement manifesté leur principe spirituel, leur volonté de vivre ensemble sous une charte commune. La constitution est leur raison d’être[18] comme c’est le cas des Etats-Unis d’Amérique et le sera pour l’union européenne. En Inde comme en Europe, la volonté de vivre ensemble est un “logos ” qui n’a pas une langue particulière. C’est une langue abstraite, un discours constitutionnel.

C’est ainsi que l’auteur tente de réconcilier les points de vue d’Aristote et de Renan.

Conclusion

Faire l’impasse totale sur la troisième partie, la politique, le pouvoir et l’Etat, est d’autant plus frustrant qu’elle traite tous les problèmes de la société indienne : la question du vote, la question de savoir si l’Inde est une nation, ce à quoi Tocqueville a déjà essayé de répondre en unissant la notion de “logos ” et celle de la “ volonté de vivre ensemble ”. Cette troisième partie consacre également un chapitre sur l’empire de la démocratie, la démocratie et la discrimination, les religions et le sécularisme, les droits fondamentaux.

Il est bien dommage de devoir conclure lorsqu’on a le sentiment de n’avoir laissé échapper que des bribes de ce livre dense, doté d’une bibliographie importante, qui met en parallèle la philosophie politique occidentale et la réalité indienne. Jean Alphonse Bernard met son érudition au service de ses pairs, certes, mais aussi à la portée de tous ceux qui tenteraient de comprendre l’évolution politique de l’Inde à travers des expériences de l’Occident. Faire ressurgir tout ce que Tocqueville a écrit sur l’Inde, le convier ensuite à une longue promenade à travers différentes régions de l’Inde moderne est une gageure réussie. Tocqueville in India est passionnant à tous égards. Ce livre mérite de figurer dans toutes les bibliothèques.



[1] Tocqueville in India, p. 10.

[2]  Dans lintroduction, p. XIII, Jean-Alphonse Bernard se félicite de retrouver chez des auteurs indiens récents (Partha Chatterjee, S. Kaviraj et S. Khilnani) une approche voisine de la sienne.

[3] Thomas Hobbes, Léviathan, p. 161 (chap. 11). Cité par l’auteur  dans Tocqueville in India, p.154

[4] p.155

[5] Cité par l’auteur, p. 155.

[6] p. 51

[7]  p. 29

[8] Auguste Théodore Hilaire Barchou de Penhoën, Histoire de la conquête et de la fondation de l’empire anglais dans l’Inde, 6 vols. (Paris : Lagrange, 1840-1841). Ouvrage cité par l’auteur.

[9]  En français dans le texte.

[10] Tocqueville in India, p. 17 et 18

[11] P ; 18. Pardon de retraduire cette phrase initialement en français.

[12] P. 89

[13] qui nous est donnée   dans la préface.

[14] David A. Washbrook, “ Caste, class and dominance dans le Tamil Nadu modern ” in Frankel and Rao, Dominance and State Power in India, PP. 206. Note de l’auteur p.126

[15] p. 126

[16] Se souvenir du titre de son second ouvrage : l’Ancien Régime et la Révolution française.

[17]  C’est Menon qui parle. p. 137

[18] en français dans le texte.