Blue Flower

(Lettre du CIDIF n° 34-35 -novembre 2006-  page 164) 

 

Notes de lecture de  Roland Bouchet

Le défi indien, Pourquoi le XXIe siècle sera le siècle de l'Inde,
 
par Pavan K. Varma, Actes Sud, 2005, 368 p., 23 €. Traduit de  l'anglais (Inde) par André Lewin

 

À un moment où l’Inde fait de plus en plus la une de l’actualité mondiale par ses performances économiques, alors que depuis plus de 50 ans elle paraissait le paradigme de la misère, voici un livre qui essaie de nous donner des clefs pour la compréhension d’un pays qui semble échapper à notre entendement « cartésien ». Écrit par un Indien, diplomate de carrière et actuellement directeur général du Conseil indien des relations culturelles, ce livre a rencontré un grand succès en Inde et y a suscité également beaucoup de controverses. Pour nous, il nous invite à regarder son pays comme il le voit, sans concession : il en pointe “les défauts“, mais il souligne aussi les atouts avec lesquels jouent ses compatriotes pour se faire une place dans leur société et pour faire de cette société, presque sans l’avoir voulu, l’une des premières du monde. Sérieux, très documenté, illustré par des exemples probants, cet essai emporte le lecteur dans une espèce de jubilation : celle de comprendre enfin un monde que nous avons si souvent recouvert d’étiquettes préfabriquées et de préjugés de toutes sortes. Avec Pavan K. Varma visitons l’Inde d’aujourd’hui. Elle en vaut la peine.

L’auteur commence par faire un sort aux clichés occidentaux sur l’Inde et les Indiens. Ces derniers seraient détachés des biens de ce monde et seulement préoccupés de spiritualité. L’image de Gandhi, dont le renoncement et la moralité la plus haute ont été les aspects les plus spectaculaires de sa personnalité, a été projetée sur l’Inde qui lui dresse toujours des statues pour mieux oublier son message. Ce message, d’après Pavan, n’est pas essentiellement indien : l’Indien est très pragmatique, il a les pieds sur terre et n’est préoccupé que par une seule chose, à savoir vivre en améliorant sa situation. Il se trouve à une distance sidérale des spéculations métaphysiques des grands penseurs de son pays que les orientalistes nous présentent comme l’essence même de l’Inde. Pour les plus démunis, le souci quotidien c’est la survie, pour les autres c’est la recherche constante d’une amélioration matérielle de leur sort. Cela donne assez souvent le pas aux fins sur les moyens. Non pas que l’Indien soit immoral, mais disons que le comportement moral c’est d’abord d’arriver à ses fins. Les commerçants, les industriels savent saisir avec un génie certain les opportunités pour parvenir à leur but, gagner de l’argent. Certains parents n’hésitent pas à « acheter » les sujets d’examens de leurs enfants. Il est possible d’acquérir des thèses par le biais d’internet et moyennant finances. Quant aux bakchichs remis à tous les niveaux de l’administration ou du monde politique ce n’est même plus un secret de polichinelle ; le pays a la triste réputation d’être un pays fortement corrompu.

Ces comportements, que les journaux honnissent tous les jours et que les hommes politiques dénoncent avec les envolées de la vertu outragée, sont bien connus de tout le monde et personne n’est dupe de ces protestations. L’histoire du ministre Suk Ram (voir l’encadré) est, selon Pavan K. Varma, exemplaire en ce qu’elle constitue plutôt une norme que l’exception.

Le cas d’un important homme politique originaire de l’Etat d’Himchal Pradesh, Sukh Ram, est instructif. Sukh Ram était ministre des Télécommunications du gouvernement central dans les années 1990, lorsqu’il fut accusé d’être impliqué dans une magouille concernant l’achat d’équipements de télécommunications. Le CBI (Central Bureau of Investigation, force de police chargée des enquêtes pénales et criminelles) perquisitionna ses maisons, à Mandi dans l’Himchal Pradesh et à Delhi. Des liasses entières de billets furent trouvées sous les lits ; il y en avait des sacs de plastique pleins, des valises pleines. Des inculpations furent lancées contre lui, et il fut rapidement expulsé du parti du Congrès auquel il appartenait. Mais Sukh Ram n’en fut pas perturbé. Il créa rapidement un parti régional, le Himchal Vikas Congress (HVC), et remporta avec une nette majorité le siège de Mandi lors des élections de février 1998, obtenant 64,63 % des suffrages, contre 17,79 % seulement à son principal adversaire. Mais ce n’était pas fini. Comme les deux principaux partis, le Congrès et le Bharatiya Janata Party (BJP), n’avaient ni l’un ni l’autre obtenu la majorité, le HVC devint le “faiseur de roi“. Sukh Ram fut courtisé par les deux formations. Le BJP, qui avait paralysé le Parlement pendant des jours et des jours pour protester contre le scandale des Télécommunications, l’accueillit finalement à bras ouverts. Dans le gouvernement formé par le BJP, Sukh Ram devint vice-ministre en chef ! (pages 98-99)

L’auteur semble prendre un malin plaisir à démolir, dans un premier temps, l’image de l’Indien. Après avoir noté la souplesse adaptative de sa moralité, va-t-il au moins reconnaître son esprit tant vanté de tolérance ? Même pas. Non point qu’il taxe l’Indien d’intolérance, ce serait un contresens, mais il lui attribue une puissance assez extraordinaire de désintérêt pour ce qui n’est pas lui et son propre problème. Dans ce pays où chacun est pris dans une catégorie sociale et une hiérarchie qui lui laissent un (petit) espace pour survivre ou prospérer, on ne voit pas la misère ou les soucis de l’autre. La compassion ou l’intérêt général semblent des concepts inconnus ou tout au moins peu efficaces.

Et la spiritualité de l’Indien ? L’auteur estime que l’Indien vit fort loin des grands penseurs de son pays dont il ne connaît (ou ne connaissait) pas les textes, puisque la lecture en était réservée strictement à une certaine caste. En revanche, tout Indien connaît parfaitement la mythologie de l’Inde avec les deux grands récits toujours réécoutés ou revus avec le même plaisir et la même attention, au cinéma, au théâtre ou en spectacle de danse, le Mahabharata et le Ramayana. Il vit avec les dieux de sa mythologie dans une dévotion très forte : dans chaque maison, un coin est réservé à la divinité et aux prières (puja) qui lui sont adressées, le passage devant les temples est une occasion de vénérer la divinité (la même ou une autre) par une prière et, souvent, une offrande. Ce système dévotionnel n’est pas ritualisé et la pratique reste un acte individuel. L’hindouisme ne connaissant pas de faute originelle, comme dans les domaines judéo-chrétiens, n’apporte pas de notion de salut. Le “salut“ est une affaire bien lointaine, au bout des cycles de vies, et la préoccupation primordiale est d’accomplir son dharma, c’est-à-dire son devoir d’état. Ce devoir consiste à réussir le mieux possible sa vie et pour cela l’Indien demande en permanence de l’aide à un dieu ou à un autre. Le nombre incommensurable de divinités lui donne un large choix et un nombre immense de chances d’être entendu.

Les temples eux-mêmes sont gérés comme des entreprises particulièrement rentables et les brahmanes ne sont pas les derniers à se débrouiller fort bien dans les affaires. Pavan K. Varma rapporte ce cas assez extraordinaire qui se passe en ce moment dans la ville sainte de Pushkar où les prêtres du temple de Savitri Devi sont allés devant les tribunaux pour contraindre les gardiens du temple voisin de Brahma à partager avec eux les offrandes reçues des fidèles. L’argumentation de ces prêtres porte sur le fait que Brahma, créateur du monde, avait divorcé de son épouse Savitri parce qu’elle était arrivée en retard au sacrifice rituel de son époux. En conséquence de quoi, le dieu créateur devait être contraint de payer une pension alimentaire à la déesse. Cette affaire remonte à 2001 et l’auteur ne nous parle pas de sa conclusion, mais, avec toutes les voies de recours possibles, elle n’est sans doute pas terminée.

La non-violence gandhienne n’est pas une vertu typiquement indienne. Les émeutes ou les crises intercommunautaires peuvent prendre des proportions dramatiques. Il faut reconnaître, cependant, que ces crises ne durent pas et que, sur le terrain, les Indiens de chaque communauté concernée savent se concerter à chaque fois pour apaiser les tensions et retourner aux échanges économiques quotidiens qui font vivre les uns et les autres. Le pragmatisme l’a toujours emporté jusqu’à présent. Toute situation difficile en Inde trouve une solution grâce à la volonté pratiquement spontanée de trouver une voie d’apaisement que chacun sent nécessaire pour sa survie. “Les Indiens ne sont pas enclins à l’auto-annihilation“ dit l’auteur, ajoutant qu’ils ont toujours mis l’accent sur l’obstination de la survie, pas sur la gloire du martyr.

Peut-être est-on sur le même registre en ce qui concerne les conflits internationaux : depuis son indépendance, l’Inde n’a jamais ouvert elle-même une action belliqueuse contre un pays étranger. Chaque fois qu’elle a dû prendre les armes, c’est parce qu’elle a été attaquée soit par la Chine, soit par le Pakistan. Contre le Pakistan, elle a su rétablir la situation à son avantage, mais avec une retenue stupéfiante : en 1948, à la suite d’une agression pakistanaise, Nehru a retenu, il est vrai à la demande de Mounbatten, le général Thimayya qui, dans son élan, était en position de reprendre la totalité du Cachemire. En 1965, l’armée indienne tenait la victoire en main et le Premier Ministre Lal Bahadur Shastri a rendu généreusement le poste stratégique de Hij Pir à l’ennemi. Indira Gandhi a eu la même conduite en 1971. En 1999, en pleine période de politique de la main tendue, le Pakistan procède à une invasion caractérisée dans le secteur de Kargil, au Cachemire. Au prix de lourdes pertes en hommes, les forces indiennes rétablissent la situation et reçoivent l’ordre de ne pas tirer dans le dos des Pakistanais qui faisaient retraite.

Pavan K. Varma reprend l’exemple, dont on se souvient, du détournement du vol Indian Airlines de la fin décembre 1999. Sous la pression de l’opinion publique, le gouvernement indien avait cédé aux preneurs d’otages en libérant trois dangereux terroristes. Tous les passagers furent libérés sains et saufs, à l’exception d’un seul qui mourut la gorge tranchée. Une telle attitude est certainement sans précédent dans le monde d’aujourd’hui et peut passer, à juste titre, pour un cafouillage ou pour un manque de rigueur, le citoyen indien a “compris“ la solution adoptée.

Ce sont sans doute les rapports de la population avec ses institutions qui peuvent paraître surprenants. Au moment de l’indépendance, cette société de tradition non-démocratique s’est accommodée d’une constitution hautement démocratique que ses élites lui ont préparée. À l’époque, les pronostics pour la durée de vie du système n’étaient pas très encourageants. Les constituants avaient prévu une durée de quinze ans pour unifier la langue du pays autour du hindi. Ce fut une tempête de protestation dont on a peu idée : alors que quelques années auparavant, apprendre le hindi était un acte patriotique contre l’anglais “impérialiste“, le hindi devenait le masque d’un nouvel impérialisme nordique. La querelle des langues faillit détruire à plusieurs reprises l’unité du jeune Etat. Ce sont les langues qui ont finalement vaincu : 17 reçurent un label national et de nombreux Etats de l’Union ont été redessinés en fonction de ces langues. Cette attitude a eu pour effet de valoriser les locuteurs anglais et de favoriser la langue de l’ancien colonisateur ! Si l’enseignement, d’après la constitution, est bien obligatoire jusqu’à 14 ans, dans la réalité les élites du pays ont réussi à faire en sorte que le système favorise l’enseignement supérieur qui était leur débouché naturel. C’est dans ces élites diplômées que l’on trouve assez rapidement les premiers émigrés vers la Grande-Bretagne et surtout les Etats-Unis, où les Indiens se sont fait une place plus qu’honorable dans les domaines de la santé, des sciences et de l’ingénierie.  Au début, et pendant quelques années, les Indiens de l’Inde et les Indiens d’outre-mer se sont un peu boudés, les premiers prenant les autres pour des “lâcheurs“, les seconds n’étant pas toujours flattés par l’image de leur terre d’origine.

Et, cinquante ans après l’indépendance, quel changement ! Ce pays, pour qui l’on ne présageait pas un avenir très brillant, existe comme jamais on n’aurait pu l’imaginer, il est fier de lui et il a pris conscience de son importance et de sa valeur sur le plan mondial. Que s’est-il donc passé ?

Pavan K. Varma essaie de nous donner les clefs. Il est évident que la date importante pour l’Inde a été le changement de politique économique lancée par le Premier Ministre Ramshima Rao qui, en 1991, a lâché la bride à de nouvelles énergies et a donné aux gens la confiance en leurs chances de réussite. Mais cette politique est intervenue dans une Inde profondément modifiée depuis son indépendance et a accéléré un mouvement qui était en marche et que l’auteur appelle le nouvel panindianisme. En quoi consiste ce phénomène ? C’est d’abord l’appropriation de l’Inde par tous les Indiens. Le cinéma, la télévision, les chansons constituent un fonds commun de la nouvelle culture indienne. Cette culture est un peu “dédaignée“ par l’élite intellectuelle, même si cette élite y trouve aussi son plaisir, sans vouloir l’avouer. Dans un pays où la pensée et l’art appartenaient à un classe bien délimitée, une culture populaire s’est en quelque sorte produite et répandue d’elle-même grâce aux nouveaux canaux de transmission de l’information. L’habillement n’est plus un moyen de différencier les origines provinciales ou religieuses : pantalons et chemises de sport pour les hommes, salwar camez  pour les femmes sont des tenues que l’on trouve du Nord au Sud de l’Inde.

Si les langues locales occupent toujours un rôle important, il est piquant de constater que l’enseignement du hindi tend à gagner en importance et que le plus grand nombre d’écoles de langue hindi se trouve à Chennai (ex-madras), la capitale du Tamil Nadu qui avait lutté, et avec quelle vigueur !, contre le hindi dans les années 60. La raison en est simple. La langue hindi permet d’accéder à des postes plus nombreux dans toute l’Inde, et s’il est utile d’investir dans le hindi pour trouver un emploi, on investit. C’est ainsi que les Indiens se sont “approprié“ l’Inde : partout les fonctionnaires de l’Union sont originaires d’Etats différents. Il existe depuis quelques années un tourisme domestique en pleine expansion. Les Indiens font connaissance avec leur pays. Une structure hôtelière adaptée à ces nouveaux consommateurs se crée et se multiplie. Les cuisines de toutes les régions sont à la carte de nombreux restaurants dans tout le pays.

Les Indiens de l’étranger, très bien intégrés dans leur pays d’accueil, demeurent profondément indiens et se retrouvent fréquemment dans leur pays d’origine dont ils sont fiers des nouvelles réussites et dans lequel ils investissent de plus en plus. Les Indiens de l’Inde sont à leur tour fiers de la réussite des Indiens d’outre-mer dont ils apprécient particulièrement les performances financières et économiques. Cette “fierté“ indienne a eu une manifestation très significative aux Etats-Unis : un candidat à une élection à un Parlement local avait malencontreusement taxé, dans un de ses discours, l’Inde de pays “balkanisé“. Protestation des Indiens locaux puis, grâce à Internet, de tous les Etats-Unis, qui ont mis des ressources suffisantes pour faire élire l’adversaire de celui qui paraissait ne pas avoir une excellente idée de l’Inde !

 

Avec l’affaire du hindi, l’auteur constate avec une certaine ironie qu’il suffit qu’une politique soit lancée pour qu’elle échoue et qu’il suffit de ne pas l’appliquer pour qu’elle réussisse. Il en met la raison sur l’extrême flexibilité de l’Indien pour s’adapter à toute situation, même contraignante (“l’Inde a été souvent soumise, jamais vaincue“) et sur la propension à bien faire ce que l’on aime faire. La libéralisation de 1991 a, de ce point de vue, libéré les énergies et transformé le pays en un immense ensemble d’entreprises individuelles et familiales. Elle a permis l’afflux de capitaux étrangers qui ne se portaient pas naturellement auparavant sur l’économie nationale. Et puis ce fut l’explosion des sociétés d’informatique et l’installation en masse d’infocentres appréciés dans le monde entier. Là encore, ce qui pouvait apparaître à un certain moment comme une faiblesse nationale, l’enseignement généralisé de l’anglais dans le supérieur, s’est révélé un atout considérable que n’a jamais eu le Japon et que n’aura sans doute jamais la Chine.

L’autre atout de l’Inde c’est son attachement à la démocratie. Que de chemin parcouru en 50 ans : le système politique voulu par les pères de la nation avait été accepté par celle-ci sans états d’âme apparents. Les dirigeants continuaient (et continuent) comme par le passé à accepter des marques d’hommage toujours un peu outrées de la part de leurs concitoyens. Mais ces derniers, et surtout dans les basses castes, ont vite compris l’importance qu’avait leur bulletin de vote et tout marchandage dans ce domaine, comme dans les autres, est assorti de contreparties. La Constitution a supprimé tout privilège juridique attaché au système des castes et a institué un système de discrimination positive pour les défavorisés en leur réservant un nombre non négligeable de postes à tous les niveaux de l’administration et des cycles d’enseignement. Cette politique, qui devait être temporaire, n’est pas près de prendre fin et, si elle a certes quelques inconvénients, elle a l’avantage essentiel d’apporter aux plus démunis l’espoir de s’en sortir. L’attachement à la démocratie n’est pas le fait d’une position idéologique, mais la constatation que c’est le meilleur régime qui convient au génie de l’Inde. (“Le fonctionnement du système démocratique a maintenu le potentiel d’espoir un peu au-dessus de la ligne de flottaison du désespoir“).

Certes Pavan K. Varma ne crie jamais victoire. Sait-on jamais de quoi demain sera fait ? Il apparaît bien pourtant en filigrane de ce livre que l’Inde, après des siècles de soumission et des décades d’une pâle existence internationale, se révèle une grande nation avec des atouts majeurs : une population jeune dont la croissance la mettra en tête de tous les pays du monde dans quelques décennies, une force militaire reconnue solide, mais qui ne joue aucun rôle sur le plan politique ; chaque année trente à quarante millions de personnes rejoignent les classes moyennes. Un tel tableau a de quoi rendre fier chaque Indien. C’est, bien sûr, le cas de l’auteur, mais ce dernier connaît bien les points faibles du système et les met en lumière. Par exemple, l’explosion des infocentres ne risque-t-elle pas de faire de l’Inde le cyber-coolie de la planète ? En effet, l’initiative de toute cette action se trouve à l’extérieur du pays. Pour Varma, il y a là la marque d’une réalité sociale profonde de l’Inde : le défaut d’innovation et le manque d’initiative sont la conséquence, d’après l’auteur, des “hiérarchies normatives qui placent l’obéissance au-dessus de la créativité. Obéir, c’est respecter, discuter, c’est se tromper“. Cette attitude se traduit par un manque de confiance en soi très répandu dans le pays. Il constate avec regret le niveau plus que faible des thèses produites en Inde, qui ne sont souvent que des compilations de citations d’experts. Mais là aussi, il y a un motif d’espoir : l’innovation et l’initiative font partie des qualités des Indiens expatriés. Il y a donc un potentiel immense en Inde même pour peu qu’on l’aide à se manifester. Infosys tente de reconstituer, avec plus ou moins de succès, à Bangalore un campus qui recrée les conditions de travail et de recherche californiennes. Si c’est, à terme, une réussite, alors l’avenir de l’Inde est assuré pour longtemps.

S’il est fréquent d’entendre dire que l’Inde ne change pas ou change peu, il est pourtant un événement qui est le signe d’une véritable révolution sociale : dernièrement, sept étudiants-chercheurs d’origine intouchables ont reçu l’habilitation à enseigner la littérature et les textes sacrés sanskrits. Est-il possible d’imaginer le renversement des valeurs que cela traduit ? Toute une culture qui appartenait strictement à une seule caste est ouverte à tous sans exception. C’est le résultat de l’application démocratique des principes de la discrimination positive.

Ce dernier exemple est symptomatique des capacités de l’Inde à sortir de son carcan social tout en restant elle-même. L’un des derniers points abordés par l’auteur est celui de la corruption qui place le pays dans une position peu agréable sur le plan international. Il est certain que la corruption était pratiquement créée par le système des licences du régime “socialiste“ d’avant 1991. Ce système continuait d’ailleurs les méthodes du régime colonial précédent. Toute autorisation administrative est fatalement une source de corruption. La disparition du système des licences ne règlera pas la question, mais elle y contribue. P.K. Varma voit, quant à lui, un facteur d’élimination de la corruption dans l’utilisation plus systématique des systèmes de gestion de l’information par la population, la suppression des intermédiaires humains dans nombre de transactions étant la condition première de la “moralisation “ économique.

 

Il n’est pas possible de résumer un livre aussi dense et illustré d’exemples bien choisis que l’on voudrait citer tous. C’est, à notre connaissance, l’un des premiers essais écrit par un Indien et traduit en français qui nous montre son pays avec sympathie certes, mais sans langue de bois. Nous pouvons ne pas souscrire à toutes ses affirmations, mais reconnaissons qu’elles renferment une part de vérité et qu’elles sont de bonne foi.

Il est bien évident que l’auteur joue la provocation lorsqu’il parle de l’égoïsme social de ses concitoyens, de leur morale adaptative ou de leur éloignement d’une véritable vie spirituelle. De nombreux exemples peuvent être relevés qui apportent un éclairage différent, le dernier en date étant le grand élan de solidarité national qui s’est manifesté lors du tsunami de décembre 2005, aussi bien sur le plan financier que sur celui de l’engagement personnel. En ce qui concerne la morale “relative“ en affaires, notons qu’un secteur où l’intégrité et le respect de la parole donnée sont essentiels, celui du commerce des diamants, traditionnellement tenu sur le plan international par la communauté israélite, se retrouve aujourd’hui majoritairement entre des mains indiennes. En ce qui concerne la vie spirituelle, l’abondance de la production dans ce domaine de livres dans toutes les langues de l’Inde est un indicateur non négligeable de son existence, sans compter les différents courants de l’attitude religieuse bhâktique dont il n’est pas fait mention.

Pour notre part, nous regrettons que certaines institutions indiennes n’aient pas fait l’objet d’une analyse plus poussée. Il s’agit de la Cour Suprême et de la Commission électorale. Le rôle de l’une et de l’autre rend bien compte du respect dans lequel les Indiens tiennent des institutions dont les décisions ne sont jamais entachées de suspicion. Ce sont les clefs de voûte de l’édifice démocratique auquel tiennent tant les citoyens et qui auraient mérité de plus longs développements.

Nous ne regrettons pas, en revanche, le plaisir que nous a apporté la lecture d’un livre qui restera sans doute longtemps à portée de main dans notre bibliothèque.