Blue Flower

 (Lettre du CIDIF n° 34-35 -novembre 2006-  page 172)

L’Inde contemporaine, de 1950 à nos Jours, Fayard-CERI, 969 p.

Sous la direction de Christophe Jaffrelot

 

 

Comment, en cinquante années, l’Inde, pays sans beaucoup d’avenir d’après les observateurs avertis au moment de l’indépendance, est-elle devenue un acteur incontournable de l’économie et de la politique mondiales ? C’est à cette question que répond ce livre auquel ont collaboré plus de trente spécialistes et chercheurs. L’unité de l’ouvrage n’en est que plus remarquable.

Toute l’histoire de l’Inde contemporaine est reprise autour de quatre grands thèmes : les transformations économiques et politiques, l’organisation de l’Union, les populations dans leur diversité et la vie culturelle entre tradition et modernité. Chaque contribution de ce livre apporte un éclairage sur une évolution assez peu connue, ou même complètement ignorée, du public occidental.

Tout est paradoxal dans ce pays qui représente un sixième particulièrement dynamique de la population mondiale. Tout semblait mission impossible : tenir unie une fédération traversée par des tensions fortes, installer une démocratie dans une société de castes par nature hiérarchisée, faire entrer dans la « modernité » du concert mondial un ensemble pétri de traditions et donc, théoriquement, d’inhibition devant tout changement. Et pourtant, l’Inde a su faire face à ces défis avec un certain succès sans aliéner la liberté de ses citoyens.

Cet ouvrage décrit toute cette histoire dans les différents domaines de la vie indienne. Si l’on prend, par exemple, l’organisation territoriale de l’Union et l’importance actuelle de la vie politique des Etats et que l’on compare la carte de l’Union indienne en 1956 et aujourd’hui, on ne peut qu’être stupéfait par de tels changements. Cette “redistribution“ ne s’est pas faite sans difficulté, mais, une fois trouvé le nouvel équilibre, essentiellement linguistique, la nation indienne existe bien dans son ensemble, avec une vie politique régionale intense. Ces régions, il faut le rappeler, comportent des populations aussi importantes que celles des grands pays européens (l’Uttar Pradesh compte plus de 170 millions d’habitants). Le pragmatisme indien a permis de trouver la solution à des problèmes a priori insolubles. Il s’agit là d’une histoire passionnante sur laquelle pourrait méditer une Europe politique actuellement en panne.

C’est avec le même pragmatisme que le jeu démocratique s’est installé dans l’Inde moderne où les castes défavorisées ont su jouer des nouveaux leviers politiques des partis et nouer des alliances, qui peuvent parfois paraître contre nature, pour se faire une place dans un monde où la compétition est dure. Plutôt qu’à la suppression des castes, il semble que l’on assiste à un glissement de celles-ci vers une instrumentalisation politique de la démocratisation.

On pourra peut-être regretter que ne soient pas abordés les aspects de la “société civile“ qui évolue dans un cadre constitutionnel peu décrit et sous le contrôle et l’autorité assez extraordinaire de la Cour suprême. Le rôle de la Commission électorale, organisme spécifiquement indien, ne semble pas traité. Ces questions, qui ont fait l’objet de l’ouvrage de David Annoussamy dans Le droit indien en marche[1], seraient certainement les bienvenues dans une prochaine édition.

Ce livre est une somme et il est évidemment difficile de rendre compte de sa richesse dans le détail. C’est un ouvrage de référence pour tous ceux qu’intéresse l’Inde. Que l’on recherche la chronologie, un thème, une carte, un graphique, une référence bibliographique, le lecteur trouve ici ce qu’il cherche. Et, compte tenu de l’importance que prend l’Inde dans le paysage mondial, on est certain que la consultation sera fréquente.

 

==================================================== 

 


Approche de l’hindouisme,

Alain Daniélou,Préface de Jean-Louis Gabin

Les cahiers du mleccha, Editions Kailash , 2004, 241 p.

 

Lorsqu’il disparaît en 1994, Alain Daniélou laisse une œuvre écrite considérable essentiellement destinée à faire connaître l’Inde et sa civilisation au monde occidental. Passeur de  civilisation ou vulgarisateur talentueux, il aura connu un destin surprenant, celui d’avoir  trouvé une audience assez large et d’avoir été volontairement ignoré par l’establishment indianiste de son propre pays. N’ayant pas reçu l’onction universitaire, cet auteur n’existait pas et n’existe toujours pas pour la communauté élitiste des spécialistes de l’Inde savante. Il n’est pas objet de controverse, c’est un non-interlocuteur.  Cela n’a pas empêché d’Alain Daniélou de déployer une activité permanente sur tous les sujets concernant l’Inde et, jusqu’à sa mort, il a produit d’innombrables articles pour des revues, donné des conférences, participé à des émissions radiophoniques et collaboré à des institutions internationales. C’est ainsi que dans le cadre de  l’UNESCO il aura œuvré, et avec succès, pour donner à la musique indienne traditionnelle sa place dans le monde international de l’art.

Jean-Louis Gabin, qui avait commencé à réunir avec l’auteur et de façon thématique cette production éparse en vue de publication, poursuit ce travail avec conscience et constance. C’est l’origine de la collection des Cahiers du Mleccha qui paraît aux éditions Kailash[2]. Le mleccha signifie, en hindi, l’étranger, celui qui est né ailleurs. Tout le paradoxe et le côté provocateur de Daniélou se retrouvent dans cette appellation qu’il avait choisie : comment être étranger et détenir la connaissance d’une tradition liée, dans le cas de l’Inde, à la naissance dans une case (caste) sociale déterminée. Quelle que soit la contradiction, que Daniélou dénouait très bien, il n’en demeure pas moins que son œuvre capte toujours l’attention, et, si l’auteur n’est plus là pour répondre à nos questions, Jean-Louis Gabin prend le relais pour expliciter ou défendre une pensée qu’il est parfois difficile de suivre.

C’est le cas, par exemple, de l’engouement de l’auteur pour le système des castes où il veut voir la réalisation d’une société traditionnelle idéale. C’est aussi le cas des positions adoptées face à la démocratisation du pays et envers les leaders de l’Inde nouvelle. Il est surprenant de voir un mleccha reprocher à des acteurs de la politique indienne leur ignorance de leur propre pays.

Ce livre, on le voit, peut soulever nombre de questions, mais on ne peut nier son intérêt et l’on attend avec impatience les prochaines publications et notamment les Échanges de Daniélou avec René Guénon, autre traditionaliste exigeant, mais aussi provocateur et redoutable censeur. Merci à Jean-Louis Gabin de rendre encore vivant un auteur aussi enrichissant pour ses lecteurs.



[1] Le droit indien en marche, David Annoussamy, Société de législation comparée, Paris,2002.
v. supplément à la Lettre du CIDIF
d’avril 2002.

[2] Trois titres ont déjà paru dans la collection : Origines et Pouvoirs de la musique, La civilisation des différences et Shivaïsme et Tradition primordiale